Aardenburg, ville libérée par l’armée canadienne en 1944

Écrit par : Étienne Haché

17 novembre 2021

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Étienne Haché, philosophe et ancien professeur au Campus Saint-Jean, publie bimensuellement une chronique « Esprit critique ».

À l’automne 1984, j’ai représenté la jeunesse canadienne au 40e anniversaire de la libération de la Belgique et des Pays-Bas. Arrivés à Bruxelles, nous prîmes les routes flamandes jusqu’à Aardenburg, ville du sud-ouest des Pays-Bas située à 30 kilomètres de la terrible bataille (des digues) conduite par la Première armée canadienne (175 000 soldats) pour permettre aux cargos alliés d’accéder au port d’Anvers (l’estuaire de l’Escaut occidental). 

Ce jour-là, j’ai noué une amitié avec un employé municipal plein de gratitude à l’égard du Canada. Quelques années plus tard, je retournerai à Aardenburg à deux reprises. Depuis l’ancienne demeure des époux Ria et Walter Dierick, au 7 Romanlaan, j’imaginais, sur fond d’un brouillard léger jaillissant des terres humides, l’arrivée des troupes canadiennes. 

Peinture de l’artiste canadien Alex Colville, Infanterie, près de Nimègue, Hollande, (1946) montrant des soldats canadiens épuisés après la libération des Pays-Bas. Crédit : Alex Colville, domaine public, Wikimedia Commons

C’est précisément le 19 octobre 1944, vers 13h30, que Walter, ses deux sœurs et ses parents (Andre et Alma) reçurent la visite des soldats canadiens au 10 Eedeweg. Aardenburg était enfin libérée.

L’opération belgo-hollandaise — plus de 6500 morts du côté canadien — fut un vrai combat d’usure imposé par la Wehrmacht, avec ses guets-apens, ses mines, des terrains découverts et inondés.

L’innocence 

Munis d’un émetteur radio pour écouter Radio Orange et d’une carte posée par Andre sur le mur arrière de la maison — qu’un des 27 soldats allemands logés à la maison depuis le 10 mai 1940 voudra échanger contre un récepteur à cristal —, le jeune Walter, âgé de 7 ans, suivait la progression des troupes alliées depuis le débarquement du 6 juin 1944. 

Entretemps, il fallait patienter, garder le goût de vivre. Ainsi, durant l’été 1944, les enfants iront comme d’habitude cueillir des petits pois et des haricots bruns aux alentours d’Aardenburg. Les adultes récolteront du froment pour cuire clandestinement du pain, ainsi que de l’orge qu’ils mélangeaient à l’avoine pour les animaux d’élevage. 

Cet été-là, c’était encore possible pour un enfant de vivre dans l’innocence. Walter fit même la navette pendant quelques jours entre Aardenburg et les régions de Valeiskreek et Biezen, près de la frontière belge, jusqu’à ce que, conformément au décret du 13 février 1944, ces régions soient inondées par l’armée allemande afin de freiner la progression des alliés. 

La vie continuait… mais, par un beau soir de fin août, sa tante, sa sœur aînée et Walter cueillaient des mûres à proximité d’une usine de beurre lorsqu’un avion de chasse allemand tira dans leur direction. Le danger n’était jamais loin. Sans qu’ils le sachent, le «jour fou» approchait.

Le 5 septembre 1944, une colonne de véhicules blindés allemands arrivait de Belgique en direction de Draaibrug. Walter était en deuxième année à l’école catholique d’Aardenburg. La classe venait à peine de commencer — les enfants découvraient le drapeau néerlandais — lorsque l’ordre fut donné de rentrer à la maison… 

La conscience du danger 

C’est dans la nuit du 9 au 10 septembre que les premiers obus tombèrent sur Aardenburg (Brouwerijstraat), non loin du domicile des Dierick. La famille décida aussitôt de dormir au rez-de-chaussée et se prépara en cas d’évacuation. Ensuite, on descendit les matelas à la cave pour être plus en sécurité. Ce sera finalement dans l’usine du grand-père paternel que tous, incluant des amis, trouvèrent refuge pendant plus d’un mois de bombardements. 

La cache, un grenier en béton doublé de bottes de paille, permettait d’entrevoir ce qu’il se passait à l’extérieur. La nuit, raconte Walter, on s’éclairait avec une lampe à huile. Tous priaient le chapelet chaque fois qu’un obus sifflait. Lorsque les bombardements s’arrêtaient, sa mère et lui rentraient à la maison pour préparer en vitesse un repas. 

Heureusement, il y avait assez de nourriture. La moisson et les conserves de l’année précédente, un stock de pudding Custard et 5 kilos de délicieuses confitures qu’avaient laissés les Allemands en se repliant comblaient les Dierick. La viande ne manquait pas, car de temps à autre une vache qui se trouvait dans la prairie était touchée par un éclat d’obus. Quant au pain, les boulangers d’Aardenburg continuaient leur activité. Son père et un ami hébergé dans la cache, le charpentier Dinnewet, se chargeaient de mettre les morts dans des cercueils. Le curé et la Croix-Rouge faisaient ce qu’ils pouvaient pour les habitants. 

Depuis le refuge, la famille assistera impuissante au pilonnage de l’église Saint-Bavon et du parc d’Elderschans. Plus au nord, on devinait à travers les nuages de fumée que la ville de Sluis était complètement détruite. Personne, dans cette région de la Flandre zélandaise, n’était à l’abri du danger en cette fin septembre 1944. 

Touchées de plein fouet à deux reprises dans la nuit, les familles installées dans la cache paniquaient. Walter affirma ne pas se souvenir du deuxième impact. Son oncle qui dormait à ses côtés fut touché par un éclat d’obus et en décéda deux ans plus tard. Comble du malheur, quelques jours avant la libération, un obus frappa également la maison des Dierick. La famille se réconfortait comme elle pouvait, se disant sans doute que personne n’était mort sous les décombres.

Inutile de dire que ce fut une période douloureuse. En témoigne l’ordre donné depuis mai 1944 aux hommes de plus de 18 ans d’entretenir les Rommelspargeln. Il s’agissait d’obstacles pour empêcher l’atterrissage de planeurs alliés. Le père de Walter faisait partie de ceux-là quand un jour, il essuya des tirs d’obus. Couvert de boue, il dut ramper de fossé en fossé pour échapper à la mort.

Les voilà, enfin…

La libération approchait, il fallait tenir. La rumeur circulait… Tous les regards étaient fixés au sud, vers Eede. Peu après midi, le 19 octobre, les habitants observèrent des mouvements de troupes le long de la route d’Eedeweg. Les Canadiens étaient bien dans le secteur. Mais ils devaient traverser un fossé anti-char dans une zone inondée avant d’entrer dans Aardenburg.

À petits pas, parfois agenouillés, l’arme en joue, les Canadiens entrèrent dans Aardenburg — détruite en bonne partie — via la route d’Eedeweg, depuis Maldegem en Belgique. «Nous avons rejoint nos libérateurs, dit Walter, en leur signalant qu’il n’y avait pas de risque, mais que trois soldats polonais [sous commandement canadien] gisaient blessés non loin et que des Allemands étaient réfugiés dans un bunker». 

Au 40e anniversaire de la libération, Walter eut l’honneur de revoir un vétéran canadien, Ian Smith, qui était entré dans la maison des Dierick le 19 octobre 1944. Ce dernier possédait encore une carte de Middelburg avec les routes de Krakeelweg et d’Eedeweg menant à Aardenburg. 

L’hiver 1944-45 qui a suivi fut suffisamment froid pour patiner. Une activité très appréciée des Hollandais, avec le vélo, le fromage et les tulipes.

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