Le vote des néo-Canadiens balance entre devoir citoyen et freins sociaux

Écrit par : Francopresse

18 septembre 2021

Selon Saint-Phard Désir, directeur général du CÉSOC, «la participation des Néo-Canadiens augmente timidement depuis [2015], car ils voient des noms sur des pancartes de candidats qui ressemblent aux leurs». Crédit : Émilie Pelletier – Le Droit

Les néo-Canadiens votent historiquement moins que les Canadiens nés au pays, mais cet écart tend à diminuer légèrement depuis 2015 selon des observateurs du secteur. Plusieurs raisons, dont le fait d’être trop occupé et le manque d’intérêt politique, expliquent pourquoi certains nouveaux citoyens s’abstiennent de voter. D’autres s’en font un devoir.

Inès Lombardo – Francopresse 

«Le devoir citoyen, ça reste.» Depuis qu’elle a la citoyenneté, Anne Gutknecht, une Française devenue Canadienne en mai 2019, s’assurer de voter à chaque élection canadienne, quel que soit le palier.

«Je vote aussi en France! Je fais environ trois heures de route jusqu’à Kingston, puis j’attends deux heures dans la file pour voter. Je fais la même chose au second tour», assure-t-elle, déterminée.

Anne Gutknecht : «L’une des raisons pour lesquelles je voulais devenir citoyenne était d’avoir ce choix de changer le système qui va affecter nos vies professionnelle et personnelle». Crédit : Courtoisie

 «L’une des raisons pour lesquelles je voulais devenir citoyenne était d’avoir ce choix de changer le système qui va affecter nos vies professionnelle et personnelle», ajoute l’Ottavienne arrivée au Canada en novembre 2010.

Un intérêt marqué pour la politique française lui a permis de cultiver ce même appétit, «venu un peu plus tard après mon arrivée au Canada», pour la politique canadienne et son fonctionnement.

Les néo-Canadiens sont des citoyens qui «sont arrivés au Canada il y a moins de 10 ans». Les immigrants de longue date sont quant à eux des immigrants qui «vivent au Canada depuis au moins 10 ans», selon le site d’Élections Canada

Pas seulement par manque d’intérêt politique

Il en va souvent autrement pour les néo-Canadiens qui émigrent de pays dictatoriaux. «Je peux comprendre qu’on n’ait pas forcément envie de voter lorsque le système politique dans le pays d’origine est sclérosé», observe Anne Gutknecht.

C’est également ce que remarque Saint-Phard Désir, directeur général du Conseil économique et social d’Ottawa-Carleton (CÉSOC) : «Ces personnes ne sont pas vraiment motivées à voter, comme vous pouvez l’imaginer. Elles se désintéressent de la politique, car elles n’ont plus confiance, vu ce qu’il peut se passer dans leur pays d’origine.»

Élections Canada note toutefois qu’en comparaison aux Canadiens de naissance ou aux immigrants de longue date qui ne votent pas, «les néo-Canadiens qui ne votent pas sont moins susceptibles d’affirmer que leur principale raison pour ne pas voter est le manque d’intérêt pour la politique» : en 2015, 20 % des néo-Canadiens qui n’ont pas voté à l’élection générale ont affirmé ne pas être intéressés à la politique, comparativement à 34 % des Canadiens de naissance et 25 % des immigrants de longue date (Statistique Canada). 

Arrivée au Canada en novembre 2010, l’Ottavienne Anne Gutknecht a à cœur de voter, quel que soit le pays. Crédit : Courtoisie

Élections Canada a recensé d’autres freins au vote des néo-Canadiens, dont l’accès à l’information nécessaire pour voter : «En 2015, 14 % des néo-Canadiens qui n’ont pas voté à l’élection générale ont invoqué des raisons liées au processus électoral, comparativement à 7 % des Canadiens de naissance et des immigrants de longue date.»

Le fait de ne pas avoir été inscrit sur la liste électorale et la barrière de la langue, certains néo-Canadiens ne maitrisant ni le français ni l’anglais et pouvant donc «avoir plus de difficulté à trouver et à comprendre l’information sur les élections», ont également été évoqués.

Le manque de temps, de revenu et le statut social sont aussi des composantes de l’absence du vote plus prononcé chez les néo-Canadiens que chez les Canadiens de naissance ou les immigrants de longue date. ÀÀ

Une participation légèrement plus forte depuis 2015

Selon Saint-Phard Désir, du CÉSOC, une nuance commence à se faire sentir depuis les élections de 2015 : «La participation des néo-Canadiens augmente timidement depuis, car ils voient des noms sur des pancartes de candidats qui ressemblent aux leurs.» 

Une tendance confirmée en 2015 par Statistique Canada, qui a noté que le taux de participation avait davantage augmenté chez les nouveaux immigrants que chez les immigrants de longue date.

Enquête sur la population active 3701 : Raisons de l’abstention au vote selon le statut d’immigrant et le groupe autochtone, élections fédérales de 2015. Crédit : Statistique Canada, Enquête sur la population active 3701.

Au CESOC, des activités sont organisées régulièrement au profit des nouveaux Canadiens et des immigrants qui souhaitent rester sur le long terme pour qu’ils puissent «prendre des décisions éclairées», précise Saint-Phard Désir. 

«C’est un début. Nous leur parlons des élections, mais c’est aussi bien plus large : nous abordons la manière de fonctionner du pays, tout ce qu’il y a à savoir sur l’éducation, les lois, la santé, etc.», ajoute-t-il.

Le temps de s’adapter et de cultiver sa curiosité

Vu qu’elle accordait déjà beaucoup d’importance au vote en France, Anne Gutknecht n’a pas eu à suivre ce type d’ateliers pour s’intéresser au vote. 

Elle se dit «privilégiée, car je peux travailler, voter, et j’ai eu une immigration choisie. Ça change beaucoup de choses. Je peux comprendre que, pour ceux qui viennent de pays où la vie est très compliquée, les enjeux canadiens peuvent paraitre [dérisoires]…»

Pour la Franco-Canadienne, l’adaptation passe par «le temps pour apprendre et la curiosité», quelle que soit l’origine des nouveaux immigrants. Sans ces deux éléments, elle estime qu’il sera compliqué de s’intéresser aux élections et au fonctionnement du pays plus largement.

Elle l’illustre à travers son propre exemple : «Je ne suis pas arrivée en Ontario par choix. En revanche, j’y suis restée par choix. Je ne suis pas arrivée en conquérante, j’étais prête à devenir une éponge pour absorber chaque nouvelle information. Surtout au niveau de la langue, car on peut parler français, mais le champ lexical de la politique n’est pas forcément le même ici. C’est fascinant, on apprend beaucoup. On redevient des enfants sur un terrain de jeux, en quelque sorte.»

Après une pause, elle ajoute : «On n’y est pas forcément préparé, mais pour ma part, immigrer, prendre des décisions dans ce nouveau pays, ça a fait ressortir une partie de ma personnalité que je n’aurais jamais pu avoir en France.»

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