L’antibiorésistance, une bombe à retardement

1 décembre 2022

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Crédit : Towfiqu barbhuiya / Unsplash.com
Dre Julie L. Hildebrand exerce en médecine familiale à Edmonton. Bilingue, elle est très heureuse de pouvoir répondre aux besoins de la francophonie plurielle de la capitale provinciale. Spécialiste du diabète, des dépendances et de l’utilisation du cannabis thérapeutique, elle privilégie la prévention et l’éducation.

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Dans son premier rapport sur la résistance aux antimicrobiens (2014), l’Organisation mondiale de la santé affirmait que le danger n’était plus de l’ordre du futur, mais qu’effectivement, nous étions entrés dans son inquiétante réalité. Selon ce même rapport, le monde s’acheminait vers une ère post-antibiotique où des infections jadis traitables, comme les infections des voies respiratoires supérieures (tuberculose, pneumonie), les infections urinaires, les infections de la peau (cellulite), les infections transmises sexuellement (gonorrhée) et celles du tube digestif (salmonellose, C. difficile), pourraient à nouveau tuer.

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«Le monde s’acheminait vers une ère post-antibiotique où des infections jadis traitables, comme les infections des voies respiratoires supérieures (tuberculose, pneumonie), les infections urinaires, les infections de la peau (cellulite), les infections transmises sexuellement (gonorrhée) et celles du tube digestif (salmonellose, C. difficile), pourraient à nouveau tuer.»

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Chez nos voisins anglais, le médecin en chef de la santé publique attestait que ce constat de multirésistance présentait une gravité équivalente à celle des changements climatiques. La résistance aux antimicrobiens se répand rapidement partout dans le monde, et ce, particulièrement en raison du commerce et du haut flux de déplacement. Elle constitue une des dix grandes menaces pour la santé humaine. Il est admis qu’au cours de la prochaine trentaine d’années, elle engendrera 300 millions de décès sur l’ensemble de la planète. Sans compter que ce phénomène contribue au prolongement des soins, à des coûts plus élevés sur le système de santé ainsi qu’à l’augmentation de la survenue de complications et de la durée des séjours hospitaliers.

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Dre Julie Hildebrand

Dre Julie Hildebrand

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Les antibiotiques ont certes contribué à l’augmentation de l’espérance et de la qualité de vie. Rappelons-nous qu’à l’époque médiévale, un individu ne pouvait qu’espérer atteindre la trentaine. Les populations étaient alors décimées par la malnutrition et les infections de toutes sortes. La découverte des antibiotiques demeure l’une des armes les plus puissantes en médecine moderne. Hélas, le chemin parcouru depuis la découverte accidentelle de la pénicilline par Alexander Fleming en 1928 prend du recul. Paradoxalement, il avait lui-même prédit, à l’époque, le phénomène de résistance.

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Aujourd’hui, nous rencontrons, dans certaines régions du globe, des taux de résistance à la pénicilline allant jusqu’à 51%. Ce taux peut atteindre 92,9% pour la résistance à la ciprofloxacine, un antibiotique largement utilisé dans les cas d’infection urinaire. De surcroît, certaines bactéries sont devenues résistantes à plusieurs antibiotiques, voire à tous, ce que les scientifiques qualifient de multirésistance. Même les antibiotiques dits de derniers recours, que l’on réserve à des cas extrêmes et figurant parmi les plus puissants, ont perdu de leur efficacité. En 2018, on estimait que 26% des infections bactériennes étaient désormais résistantes aux antibiotiques de première ligne.

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La résistance survient lorsque, en réponse à la toxicité du milieu (présence d’antibiotiques), la pression de survie est telle que les bactéries se sentent obligées de développer des stratégies d’ajustement. Ce faisant, elles parviennent à déjouer les cibles de nos antibiotiques grâce à leur capacité de mutation, mais surtout à leur impressionnante faculté à s’échanger entre elles des gènes de résistance, et ce, non seulement parmi les bactéries induisant des maladies, mais aussi avec les microorganismes bénéfiques qui composent notre microbiome.

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Cette propriété qu’ont les bactéries de s’adapter est naturelle et liée à l’évolution. Toutefois, si la résistance augmente si précipitamment dans le monde, c’est la conséquence de la surutilisation des antibiotiques en santé humaine et davantage en élevage où ils sont distribués aux bêtes non pas pour soigner leurs infections, mais pour favoriser une prise de poids plus rapide. Conséquemment, les bactéries résistantes sont disséminées chez les humains, les animaux ainsi que dans l’environnement (air, eau, sol).

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Lorsque les bactéries pathogènes ne répondent plus aux antibiotiques courants, nous risquons d’avoir à faire face à la propagation de formes d’infections plus graves, voire intraitables. Cette situation entraîne des répercussions désastreuses en soi, mais aussi parce que, si nous ne parvenons plus à traiter efficacement les conditions infectieuses, une multitude d’autres spécialités de la médecine en écopera durement, comme la chirurgie, la transplantation d’organes et la chimiothérapie.

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«Lorsque les bactéries pathogènes ne répondent plus aux antibiotiques courants, nous risquons d’avoir à faire face à la propagation de formes d’infections plus graves.»

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Malheureusement, le risque associé à la contraction d’infections résistantes se répartit de manière inégale dans la population et menace davantage certains groupes d’individus dont les enfants, les personnes âgées, immunosupprimées ou atteintes d’autres maladies, les toxicomanes et les membres des groupes socioéconomiques faibles. À ce désastre s’ajoute le peu d’intérêt des sociétés pharmaceutiques à développer de nouveaux antibiotiques, car l’acquisition des gènes de résistance par les bactéries se produit si rapidement que leur potentiel de profitabilité s’en trouve fortement affaibli.

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Inutile de rappeler ici le rôle primordial des médecins à décider de traiter ou non avec un antibiotique et d’utiliser un antibiotique ciblé plutôt qu’à large spectre en fonction de l’indication.

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Mais quel demeure le rôle du patient dans cette hécatombe déjà bien avancée?

La prise de conscience du phénomène en est le premier pas. Ne pas insister auprès de votre médecin pour obtenir une prescription d’antibiotiques pour une infection d’origine virale comme cela est le cas le plus souvent. S’en fier à son jugement clinique. Respecter son «ordonnance de non prescription d’antibiotiques». Ne pas se procurer d’antibiotiques auprès de sources non fiables (internet). Toujours respecter la posologie et la durée du traitement. Ne pas partager ses antibiotiques avec autrui. Se maintenir à jour pour ce qui est de la vaccination. Respecter les règles d’hygiène personnelle de base (lavage des mains, distanciation sociale et port du masque lorsque cela est prescrit). Porter une attention particulière à la manutention des aliments. Maintenir le télétravail si cela est possible. Ne pas consommer de viande provenant d’animaux traités aux antibiotiques. Militer en faveur de l’assainissement de la ventilation dans les lieux publics et les modes de transports.
Sur le plan de la découverte scientifique, il est attendu que de nouveaux antibiotiques de différentes classes voient le jour. L’OMS encourage les chercheurs universitaires ainsi que l’industrie biotechnologique et pharmaceutique à unir leurs efforts afin que cette réalité se matérialise, car il est plus qu’urgent de réagir face à cette impasse thérapeutique. Idéalement la vaccination se développera davantage et gagnera plus d’adeptes. La phagothérapie, soit l’utilisation de petits virus capables d’infecter les bactéries, sera considérée plus souvent dans notre lutte contre les infections. Et finalement, l’apport de nouveaux tests diagnostiques utilisant la science du génome pour décrypter le profil des gènes de résistance des bactéries pourra nous appuyer dans le choix d’antibiotiques plus spécifiques.

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Notre microbiome assume des fonctions diverses. Il contribue entre autres au maintien de l’homéostasie, à la digestion des nutriments, à la détoxification de produits nuisibles et même à la réponse aux médicaments. Ultimement, il a comme vocation de nous défendre contre les infections provenant du monde extérieur grâce à un effet barrière, mais aussi contre l’apparition de certaines maladies dont le diabète, l’obésité et le cancer. Lorsqu’il est contaminé par la présence de gènes de résistance, il acquiert un statut «dysbiotique» où il devient incapable de remplir ses rôles. À l’origine, notre microbiote provient en grande partie de nos parents. Toutefois, son contenu se remodèle constamment en fonction des contacts qu’il entretient avec son environnement et donc il se transforme en fréquentant les bactéries résistantes.

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