L’avortement : peut-on légiférer sur une question morale?

Écrit par : Étienne Haché

3 septembre 2022

Mots-clés :
Étienne Haché, philosophe et ancien professeur au undefined, publie bimensuellement une chronique « Esprit critique ».

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Tabou, faux dilemme pour les uns, question difficile, voire insoluble pour d’autres. Pourtant, rien n’est moins sûr. Qu’ils soient pour l’avortement, libéraux ou progressistes (pro-choix), ou qu’ils s’y opposent, conservateurs et chrétiens (pro-vie), l’affrontement de ces deux mouvements dans l’espace public se cristallise d’abord au niveau biologique. À partir de quel moment commence la vie?

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Comme chacun sait, cette question touchant au droit naturel est très complexe. Naturellement, le débat se transporte aussitôt au niveau juridique où les divergences persistent. Les droits de l’embryon ou du fœtus doivent-ils prévaloir sur ceux de la mère, sa santé physique et psychologique?

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Ces questions, que semblait avoir tranché l’arrêt Roe contre Wade rendu par la Cour suprême des États-Unis en janvier 1973, n’ont pourtant jamais réellement ébranlé la position de l’Église catholique dont les convictions en matière d’avortement influencent notre conception de la vie et nos décisions de justice. Dans son Catéchisme (partie 3, section 2, chapitre 2, article 5), elle se veut on ne peut plus claire : l’avortement, le droit et la morale constituent un seul et même problème.

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Une position rigoriste

Contrairement au protestantisme — l’Église Unie prône un droit total à l’IVG —, le catholicisme fait feu de tout bois et s’oppose depuis toujours à l’avortement en tant qu’acte immoral. C’est que, indépendamment de savoir s’il est doté d’une âme, «l’être humain doit se voir reconnaître […] le droit inviolable de tout être innocent à la vie».

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Ce principe, la protection de la vie, fait partie des dix commandements. Pour le christianisme d’obédience catholique, ce n’est pas seulement qu’une parole, mais un devoir, que, en cas de manquement, les canons 915 et 1398 du Code du droit canonique de 1983 (réformé en décembre 2021 : canon 1397, §2) sanctionnent d’excommunication.

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On comprend mieux pourquoi, dans son Encyclique de 1995, le pape Jean-Paul II condamnait l’avortement avec vigueur, le qualifiant de «désordre moral particulièrement grave». En réalité, cette conviction papale remonte aussi loin qu’à la Didakè (christianisme primitif). Ses successeurs, Benoît XVI et François, réaffirmeront cette position historique de la foi chrétienne.

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Pour l’Église, il n’existe qu’une seule exception. C’est l’avortement involontaire justifié par l’argument du «double effet» introduit par Thomas d’Aquin dans sa Somme théologique (II-II, question 64 : 7). Complexe, la doctrine stipule des conditions nécessaires et suffisantes afin qu’une action soit moralement justifiable alors qu’elle comporte des effets indésirables. Pour résumer, la thèse thomiste soutient qu’il est parfois justifié de produire une conséquence mauvaise, mais seulement si c’est un effet secondaire de l’action. Ce qui lui a valu les foudres des utilitaristes. Ardent défenseur des femmes, John Stuart Mill dit que «chacun est le véritable gardien de sa propre santé, tant physique que mentale et spirituelle» (De la liberté, 1859).

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L’Église admet donc que certains actes causant indirectement un avortement peuvent être légitimes, notamment lorsqu’une femme se trouve en danger de mort. La subtilité du discours est remarquable. Dans ce cas précis, l’intention est de sauver la vie de la mère et non de mettre fin à la grossesse. La mort de l’embryon ou du fœtus est vue non comme une action désirée, mais comme une conséquence inévitable.

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«La mort de l’embryon ou du fœtus est vue non comme une action désirée, mais comme une conséquence inévitable.»

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Nous ne sommes pas en reste pour autant, car l’inceste et le viol n’autorisent pas l’avortement. Au mieux, dans son argumentaire, l’Église condamne de tels actes qui contribuent, c’est le moins qu’on puisse dire, à humilier et à réduire des jeunes filles à l’état d’objet. Sa position mitigée sur la contraception ne peut nullement servir à panser les plaies ou à noyer le poisson.

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Modernité, démocratie et transformation des mœurs

Ma conviction, c’est que les difficultés et les contradictions engendrées par l’avortement, auxquelles n’échappent ni l’Église, ni notre système de justice, s’inscrivent dans une problématique moderne plus large, celle des droits et libertés, en l’occurrence la prétention légitime des femmes à l’autonomie. Cette quête est irréversible, quoi qu’on dise ou pense.

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L’entrée des femmes «dans le monde des égaux» s’est faite entre les 19e et 20e siècles. Cette «égalisation juridique», commencée avec le droit de vote, s’est poursuivie et même accélérée en politique et dans le travail. Or, contrairement aux droits de l’enfant (cf. Alain Renaut, La fin de l’autorité, 2004), qui sont protégés par une convention internationale (1989/1959) dont les origines remontent au militantisme de Janusz Korczak et d’Eglantine Jebb à la Société des nations, les droits des femmes ne semblent jamais acquis.

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À la différence de l’enfant, qui n’a pas eu à solliciter ses droits, les femmes ont dû mener elles-mêmes la bataille pour leur émancipation. Pas étonnant que nous soyons maintenant réduits, un siècle après les victoires des grandes féministes européennes et américaines, à parler d’une forme de régression. Je crains que les femmes ne puissent pas non plus compter sur les mouvements qui se réclament de l’écologie, du mariage pour tous, de la transidentité ou de l’égalité des chances.

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À n’en pas douter, les minorités culturelles et la communauté LGBTQIA+ sont également victimes d’injustice et de discrimination. Mais elles bénéficient depuis quelques années d’un soutien populaire extraordinaire qui leur vaut même une reconnaissance politique et financière de la part des élites dirigeantes. Je ne m’inscris pas dans une vision tocquevillienne ou heideggérienne de la modernité, bien qu’elles restent pertinentes pour comprendre la confusion de l’individualisme et de l’autonomie dans nos sociétés.

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Un droit constitutionnel

En plus de compromettre gravement la dignité des femmes, le recul constaté du droit à l’avortement aux États-Unis traduit une société au bord de la rupture. À quoi cela est-il dû? Non pas à une féminisation de la société ou à une dérive des mœurs, comme le pensent certains dictateurs favorables à une restauration du droit naturel (arbitraire ou divin), mais à une crise démocratique qui résulte d’un affaissement du contrat social et du projet éducatif censé veiller à la promotion des droits et libertés dans le respect des différences.

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«Le recul constaté du droit à l’avortement aux États-Unis traduit une société au bord de la rupture.»

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Or, comment répondre à cette confusion des intérêts particuliers et du bien commun dont les femmes font les frais? La réponse n’est pas aussi simple. De nombreuses voix proposent d’inscrire dans la Constitution — que le juriste austro-américain Hans Kelsen qualifie de norme «fondamentale» — le droit des femmes à l’avortement.

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Délimiter collectivement ce qui est possible ou acceptable en matière d’avortement — incluant les motifs d’inceste et de viol, de même que les soins de santé —, construire un socle de valeurs communes, le tout garanti par l’État et le droit, permettrait d’assurer le respect de la dignité humaine (héritage du droit naturel), à commencer par le droit des femmes.

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