Carrés rouges et culture de résistance à la Galerie Cité d’Edmonton

Écrit par : Vous

20 octobre 2021

L’abstrait prend toute sa place dans l’exposition Culture de résistance à la Galerie Cité, située à Edmonton. Crédit : Courtoisie

Texte écrit par Marina Allemano et traduction Le Franco

Marina Allemano est chargée de cours à la retraite du département des langues modernes et des études culturelles de l’Université de l’Alberta. Elle est aussi autrice, traductrice et critique littéraire.

Lorsque vous entrez dans la Galerie Cité où est présentée l’exposition Culture de résistance de Mary Joyce, la première impression est une combinaison d’énergie, de dynamisme, de sensualité et de beauté, notamment en raison de la pièce de feutre rouge à grande échelle suspendue au plafond de 24 pieds de haut du hall d’entrée de La Cité francophone.

Quelle est l’idée derrière cet énorme carré d’une délicieuse teinte rouge rosé? 

Le carré de feutre mesure presque 8 mètres de large. Suspendu comme une tente ou une voile pendant une tempête, il est fixé aux balustres par ses quatre coins. Malgré qu’il soit inerte, le drapé suggère le mouvement, l’un des principaux thèmes de l’exposition. L’artiste explique dans son texte d’accompagnement que le grand carré a été inspiré par le petit carré de feutre rouge d’un pouce porté par les étudiants québécois en 2012 comme insigne pour protester contre la hausse des frais de scolarité et de leur pauvreté, comme l’exprime le jeu de mots «carrément dans le rouge». 

Dans l’atrium, le voile suspendu n’est pas à portée de main. Il oblige le spectateur à lever les yeux et expérimenter cette structure qui semble défier la gravité et qui évoque le vol et l’expansion… «La résistance est partout». Cette œuvre représente aussi un abri et une douce intimité si la tenture était arrimée. 

L’idée de sécurité, de stabilité et de force est également véhiculée par le symbole des huit épingles de sûreté en laiton surdimensionnées fixées au tissu, qui rappellent celles utilisées pour attacher «les carrés rouges» aux manteaux des manifestants. 

En plus de la tenture rouge, 36 peintures et gravures nous invitent à réfléchir et célébrer la résistance en tant que comportement humain fondamental face à une législation et une gouvernance oppressives qui nuisent, voire détruisent la vie et les droits des gens. Le motif de l’épingle de sûreté, avec sa forme enroulée caractéristique, se répète dans plusieurs œuvres, voilé ou distinct (épingles fermées ou ouvertes), et crée des formes de composition nouvelles et passionnantes.

Des actes de résistance

L’artiste documente des actes de résistance précis, dont beaucoup de grandes manifestations publiques et de protestations au Canada et à l’étranger. Une grande image (huile sur bois, 30×30) d’une marche dans la ville d’Alma, au Québec, se distingue. Elle représente une action historique contre le lock-out à l’usine Rio Tinto Alcan en mars 2012. 

Une chaîne des personnages serpente le tableau depuis le site industriel, à l’horizon. Des visages tout d’abord flous qui deviennent de plus en plus distincts et familiers comme si ces personnes allaient sortir du cadre. En observant cette œuvre, j’ai ressenti l’envie d’entrer en contact avec ces personnes et d’entendre leurs histoires.

La documentation et le talent artistique sont inséparables dans cette exposition. En discutant avec d’autres invités de la galerie lors de l’ouverture officielle, j’ai appris que la peinture la plus populaire est le grand tableau (huile sur toile, 48×48) intitulé Indian Farmers Flowers Shower, qui rend hommage à cette longue lutte qui a eu lieu de 2020 à 2021.

Rarement un tracteur et un camion n’auront paru plus attrayants, les agriculteurs protestataires, plus dynamiques. La palette de couleurs pastel, semblables à des bonbons, et les pétales de fleurs expriment cette énergie. Une fois de plus, la composition dépose les véhicules et les personnages en mouvement directement dans l’espace du spectateur. 

Les événements dépeints étant particuliers et historiques, il est utile de lire l’étiquette accompagnant les œuvres pour apprécier le moment capturé. «Aux frontières de New Delhi, les agriculteurs campent depuis des mois pour protester contre le premier ministre Modi… Beaucoup d’entre eux sont des veuves d’agriculteurs qui n’ont pas réussi à faire face aux difficultés.»

Mary Joyce porte avec fierté un chapeau confectionné de carrés rouges, symbole de la résistance étudiante à Montréal. Crédit : Karen Cantine

D’autres œuvres de l’exposition sont plus intimes comme la peinture figurative (huile sur bois 30×24) For Our Daughters 1989-2008, montrant un groupe de cinq femmes faisant une pause pour boire de l’eau pendant une manifestation. Sur l’étiquette, on peut lire : «Elles auraient pu être ces femmes si elles n’avaient pas été abattues le 6 décembre 1989», faisant ici référence aux 14 étudiantes tuées lors d’une attaque misogyne à la Polytechnique de Montréal. Les années 1980 sont représentées par les vêtements des femmes et le tableau a été créé peu après l’impensable massacre, m’explique Mary Joyce. 

Les événements et rassemblements dépeints par Mary Joyce sont très variés. Par exemple, Edmonton Welcoming Refugees (huile sur toile, 16×16) en réponse aux «réfugiés en cage» de Trump ou Canada 150 at the Peace Tower (huile sur toile, 16×16), une peinture intéressante et à la fois ironique montrant la chute imaginaire au ralenti de la Peace Tower sous le regard d’un groupe de jeunes se tenant avec une bannière «Our Home on Native Land» devant un vieux bâtiment luminescent dans une évocation de scène théâtrale. 

Parmi les autres événements, il y a la grève de 2010 chez Stelco à Hamilton sous forme d’une jolie petite gravure sur bois ainsi que la marche de la «ligne rouge de Paris», en lien avec les Accords de Paris, qui a eu lieu en décembre 2015 (huile sur toile, 28×22). La ligne rouge fait allusion à l’énorme tissu rouge tendu le long des Champs-Élysées devant lequel se tiennent les anges gardiens du climat, avec leurs ailes et tout le reste, comme dans une histoire magico-réaliste de Gabriel García Márquez. 

En 2019, Mary Joyce a agi en tant qu’observatrice internationale lors des élections au Salvador et a recréé en peinture une scène de rue plus intime ressemblant à une école (huile sur toile, 36×37) avec des couleurs audacieuses et une composition intéressante de formes rectangulaires juxtaposant les formes organiques des personnages. 

Et, au cas où le spectateur aurait oublié le projet de loi antiterroriste C-51 de Stephen Harper,  qui est devenu une loi le 18 juin 2015, il y a Priceless Inestimable (huile sur panneau de bois avec collage de photos, 24×24) pour le lui rappeler. Ici, c’est la photographie d’un Edmontonien manifestant contre le projet de loi qui est proéminent, alors que d’autres visages sont subtilement gravés dans la peinture rouge et des empreintes floues d’épingles de sûreté cachées dans l’environnement abstrait.

L’abstraction au cœur de l’exposition

Les abstractions jouent en fait un grand rôle dans cette exposition consacrée aux causes sociales et le poids de la politique dans nos vies. C’est le cas des peintures carrées de 20 pouces qui représentent l’abstraction des masses (ex. : Red Square on Earth Day et Sherbrooke: 10,000 Carrying a Red Square) où les points, les tirets, la géométrie prononcée et les teintes opaques et transparentes produisent une impression de mouvement.

Interrogée sur les mérites de l’art non figuratif, l’artiste explique que les abstractions offrent au spectateur un espace à ses propres idées, associations et interprétations. En outre, l’attention du spectateur sera naturellement attirée par les caractéristiques formelles de l’œuvre, l’application de la peinture, les teintes, les formes, les compositions, les aspects esthétiques. 

C’est notamment le cas de Vestige: A Nod to Minimalism (huile sur toile, 24×18), une peinture formaliste, un accord tacite. Sur un fond écarlate/rouge cadmium brillant, un petit carré apparaît. Sa teinte est plus foncée, quelque peu voilée par un motif reconnaissable parmi la foule abstraite. 

Mais la plaisanterie réside dans les marques au-dessus du carré, dans un contour presque invisible d’un carré de taille similaire, parsemé de morceaux de peinture brillante, comme si le carré plus sombre s’était un jour assis à sa place pour ensuite glisser vers le bas afin de se libérer de sa composition formaliste fixe d’origine. 

C’est une œuvre minimaliste brillante qui, avec le tissu à grande échelle, incarne les possibilités poétiques et politiques suggérées par le simple carré rouge.

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