Bosnie-Herzégovine : l’autre danger d’une guerre en Europe

Écrit par : Étienne Haché

5 juin 2022

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Étienne Haché, philosophe et ancien professeur au Campus Saint-Jean, publie bimensuellement une chronique « Esprit critique ».
Depuis 2021, les tensions s’accumulent en Bosnie-Herzégovine. Pour mieux comprendre les enjeux politiques de ce pays composé de 3,5 millions d’habitants, où des élections sont prévues en octobre prochain, il est nécessaire de se rappeler le contexte politique des années 1990.
Située dans la péninsule balkanique, avec une ouverture d’environ 20 kilomètres sur la mer Adriatique, face à l’Italie, mais enclavée au nord et à l’ouest par la Croatie, à l’est par la Serbie et au sud par le Monténégro, la Bosnie-Herzégovine reste largement méconnue. Ce pays a pourtant été marqué par une guerre ethnique sanglante débutée en 1992.

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«Ce pays a pourtant été marqué par une guerre ethnique sanglante débutée en 1992.»

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Comme chacun sait, ce conflit a conduit, en juillet 1995, au massacre de plus de 8000 hommes et jeunes bosniaques musulmans à Srebrenica, en République serbe. Ce génocide fut ordonné par le président de la République serbe de l’époque, Radovan Karadžić, et son armée dirigée par le général Ratko Mladić avec l’aide d’une unité paramilitaire venue de Serbie sur complicité du président Slobodan Milošević.

Les accords de paix de Dayton

Les accords de paix de Dayton seront signés à Paris le 14 décembre 1995, mettant ainsi fin au conflit armé. Certains experts estiment cependant que c’est pratiquement le seul mérite réel de ces accords. Le volet civil des accords a donné naissance à la constitution du pays. Outre le district neutre de Brčko situé au nord-ouest du pays, la Bosnie-Herzégovine est divisée en deux entités administratives : la Fédération croato-bosniaque (catholique : 20% de la population et musulmane : 50%) dont le siège est à Sarajevo, qui est aussi la capitale du pays, et la République serbe (30% de la population) dont la capitale est Banja Lukal.

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Des institutions communes représentant les trois principales communautés chapeautent l’activité de ces deux entités de manière très décentralisée. En effet, la Bosnie-Herzégovine repose sur un régime parlementaire où le Conseil des ministres est le chef du gouvernement. Conformément à l’article 5 de la constitution, le pouvoir exécutif est exercé par le gouvernement formé par une présence tripartite (croate, bosniaque et serbe) pour une durée de quatre ans — au cours de laquelle chacun des membres assure à tour de rôle la fonction de président de la présidence pour une durée de huit mois —, tandis que le pouvoir législatif fédéral est partagé entre le gouvernement et le Parlement.

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L’intégrité territoriale du pays est garantie par les signataires des accords de Dayton, principalement l’Union européenne et les États-Unis qui veillent à ce que le pays ne soit pas déstabilisé.

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Pour assurer son bon fonctionnement, un haut représentant de la communauté internationale a été nommé. L’Allemand Christian Schmidt est actuellement en fonction depuis le 1er août 2021. Fortement contesté par la Russie, c’est pourtant lui qui, estimant que le climat politique se détériorait sérieusement, a recommandé au Conseil de sécurité de l’ONU le 3 novembre dernier le renouvellement du mandat pour un an de la mission Eufor composé de 600 soldats européens. Selon la conférence de Bonn (9-10 décembre 1997), le haut représentant pour la Bosnie-Herzégovine possède également le pouvoir de démettre un ministre de ses fonctions et d’imposer des décisions et des lois; ce qui, pour certains, est un autre problème majeur des dispositions de paix de 1995.

Retour des velléités nationalistes

En réalité, le pays semble davantage gouverné comme un protectorat. Si les musulmans s’accrochent à l’accord de paix, eux qui sont les plus marqués par les horreurs de la guerre, aux yeux d’un nationaliste et membre serbe de la présidence du pays comme Milorad Dodik (chef du parti SNSD) ou des partisans du principal parti croate, le HDZ, la Bosnie-Herzégovine n’a pas une pleine et entière souveraineté. Tant pour la minorité croate que pour la minorité serbe, le pays est davantage le résultat d’une «fausse couche».

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Les accords de paix de 1995 sont donc la victime toute désignée d’une entreprise de démolition d’un pays devenu un obstacle aux revendications nationalistes et aux ambitions politiques des uns et des autres. À titre d’exemple, le projet autonomiste des dirigeants de la République serbe. En décembre 2021, le Parlement régional serbe a lancé un processus de retrait des institutions communes du pays en dépit des sanctions de l’Occident. Par un vote de 49 sièges sur 83, les représentants serbes ont donné au gouvernement fédéral un délai de six mois pour organiser ce départ de la République serbe des trois institutions cruciales de l’État central : justice, défense et fiscalité.

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D’autre part, outre la fronde du parti SNSD serbe de Dodik, les relations entre Croates et Bosniaques ne sont pas les plus heureuses dans l’entité commune de la Fédération de Bosnie-et-Herzégovine. Aux yeux de la minorité croate, les institutions centrales de la Bosnie-Herzégovine maintiennent la domination de la République serbe sur la Fédération bosniaque-croate. De plus, le HDZ, le plus grand parti croate de la Fédération de Bosnie-et-Herzégovine, et son leader, Dragan Čović, qui revendique le soutien de la majorité des Croates et qui forme une coalition au niveau fédéral avec le SDA bosniaque et le SNSD serbe, mais qui n’est pas membre lui-même de la présidence tripartite du pays, font pression pour une réforme électorale et constitutionnelle afin de garantir aux Croates, par la création d’une circonscription purement croate, le droit d’élire par vote majoritaire leur représentant croate. Ce qui, pour un acteur principal comme le parti SDA bosniaque — dont le vice-président, Šefik Džaferović, est aussi le membre bosniaque (musulman) de la présidence de Bosnie-Herzégovine —, conduirait à une nouvelle étape vers la division ethnique du pays. Toujours est-il qu’à défaut de pouvoir obtenir cette troisième entité (croate) au niveau national, le HDZ refuse tout simplement de reconnaître l’actuel président de la présidence collégiale et membre croate à celle-ci, Željko Komšić, estimant que ce dernier a été élu grâce aux votes des Bosniaques.

Au summum de l’incertitude politique

Nous sommes en mai 2022. Toujours pas de signe d’une réforme électorale qui serait favorable à la minorité croate. Bruxelles et Washington n’ayant pas réussi à faire progresser les négociations entre les trois groupes ethniques à Sarajevo, sous la tutelle des deux envoyés spéciaux, Mathew Palmer et Angelin Eichhorst, la réforme en question sera sans doute renvoyée aux calendes grecques, après les élections d’octobre. La Croatie a bien tenté de faire pression sur l’Union européenne dans les négociations au nom des Croates de Bosnie, mais sans grand succès. Quant au parti HDZ de Bosnie-et-Herzégovine, il promet qu’il ne participera pas au prochain scrutin faute d’une réforme. Pour sa part, le leader de la Fédération serbe, Dodik, a déjà indiqué qu’il songeait aussi à se joindre au boycottage.
C’est donc un pays très fragilisé qui risque à tout moment de verser dans le chaos juridique et l’anarchie; tant par des désaccords internes et de tensions ethniques que par des pressions externes, que ce soit celles venant de la Serbie et de la Croatie, ou encore, plus sérieusement, des deux alliés de la communauté serbe soucieux d’étendre leur influence dans la région et bien décidés de poursuivre le bras de fer avec l’Occident, à savoir la Russie — où de jeunes Serbes de Bosnie se rendraient, dit-on, pour une formation militaire, pendant que des cosaques russes, eux, seraient déployés en République serbe — et la Chine avec ses intérêts économiques et stratégiques. Bref, mis à part une croissance du PIB de 3,4%, rien ou presque ne concourt, 27 ans après les accords de Dayton, à la stabilité et au développement de la Bosnie-Herzégovine.

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«C’est donc un pays très fragilisé qui risque à tout moment de verser dans le chaos juridique et l’anarchie.»
Faut-il rappeler en terminant que la Bosnie-Herzégovine reste un endroit névralgique dans l’histoire européenne récente? C’est aussi à Sarajevo, dans l’Empire austro-hongrois, que fut déclenchée le 28 juin 1914 la Première Guerre mondiale par un jeune nationaliste serbe de Bosnie.

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