Être libre et non faire ce que l’on veut?

Écrit par : Étienne Haché

24 mai 2022

Mots-clés :
Étienne Haché, philosophe et ancien professeur au Campus Saint-Jean, publie bimensuellement une chronique « Esprit critique ».
Notre époque est propice à la réflexion. Elle nous invite à considérer les choix dans nos actions. Indéniablement, nos interrogations, nos doutes et nos décisions traduisent en quelque sorte le sens que nous donnons à la liberté. Mais savons-nous réellement ce qu’est la liberté? Comme le dit Baruch Spinoza, l’homme croit vivre selon ses propres décisions, alors qu’il est entièrement déterminé («Lettre 58 à Schuller», 1674).

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Pour être libre, il faut d’abord pouvoir choisir de vouloir et de ne pas vouloir. Or, seul un être délivré de ses instincts, ce qui n’est pas le cas de l’animal, remplit les conditions minimales de la liberté. Se délivrer de sa nature constitue donc le premier moment, négatif, de la liberté. Comme l’ont si bien montré Jean-Jacques Rousseau et Immanuel Kant, c’est à la culture au sens large, à savoir la société, la justice, le droit et l’éducation, que revient la tâche de réduire au silence les penchants et les déterminations.

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Les moments de la liberté

En réalité, pour être libre, il faut que notre volonté veuille ce que toute volonté autonome peut vouloir : être universellement valable. Donc, rien d’autre selon Kant que de respecter la liberté en soi-même et observer le commandement moral suprême selon lequel autrui doit toujours être considéré comme une fin et jamais comme un moyen de satisfaire ses désirs.

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En résumé : la liberté s’obtient (1) en luttant contre les désirs qui réduisent l’homme en esclavage et (2) en obéissant à l’impératif de la moralité fondé sur le devoir. Mais comment être libre tout en obéissant à la loi morale?

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S’il suffisait d’obéir aux lois pour être libre, alors les citoyens de la Corée du Nord seraient considérés comme libres. Ce qui n’est nullement le cas. Rousseau suggère pour sa part que la solution à ce problème politique et moral, c’est que nous soyons tous les auteurs de la loi à laquelle nous nous soumettons. Politiquement parlant, le contrat social garantit la liberté des citoyens. Il ne les délivre pas de la loi. Au contraire, à travers le vote par exemple, les hommes se donnent à eux-mêmes leurs propres lois : ainsi prime la «volonté générale» sur les intérêts particuliers.

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«S’il suffisait d’obéir aux lois pour être libre, alors les citoyens de la Corée du Nord seraient considérés comme libres.»

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De même, sur le plan moral, Kant, se référant aux thèses de Rousseau, montre que la loi de la moralité à laquelle nous devons nous soumettre — et qui s’exprime sous la forme d’un devoir sans condition — n’est pas imposée de l’extérieur; elle est un appel de la conscience : nous ne sommes aucunement contraints, car c’est nous-mêmes qui nous le dictons.

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Assumer jusqu’au bout sa liberté

Si la liberté est bel et bien le potentiel de l’homme, elle peut toutefois devenir un fardeau. Martin Heidegger et Jean-Paul Sartre soulignent qu’elle nous rend seuls responsables de ce que nous sommes. Or, c’est à cette responsabilité que nous essayons constamment d’échapper en excusant nos comportements et nos choix (sur le mode du «ce n’est pas ma faute», «je suis comme cela», «je n’y peux rien»). Le refus d’agir et d’assumer son comportement apparaît évident quand ce que dicte le devoir vient en quelque sorte contredire nos intérêts. Alors la question se pose de savoir s’il est plus sage d’être juste dès lors que l’injustice est plus avantageuse. En témoigne, le mythe de Gygès au Livre 2 de La République de Platon.

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Certes, Gygès n’a pas conscience de l’enjeu, car il lui manque l’éducation à la vertu. Tout comme dans Livre 1 où Socrate débat avec Thrasymaque, ainsi que dans le Gorgias où Calliclès affirme, contre Socrate, qu’il vaut mieux commettre l’injustice que de la subir, Platon constate malgré tout une erreur de jugement : celui qui décide d’être injuste ne le fait jamais à son avantage. Il se laisse emporter par ses désirs et ne prend pas soin de son âme (cf. l’exemple des «tonneaux percés», Gorgias, 493d-494b). Il perd possession de lui-même comme diraient les stoïciens. Insensé, il trouble l’ordre du monde en ne voyant pas ce qu’il faut vouloir. Pourtant, rien ne sert de changer ce qui ne dépend pas de nous; ce qui dépend de soi, c’est de ne pas laisser les désirs corrompre sa volonté.

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Ce qui détermine le devoir

Le bien, le mal, le juste et l’injuste sont des valeurs qui varient d’une société à une autre et d’une époque à l’autre. Telle est la thèse d’un utilitariste anglais comme John Stuart Mill. Or, les actions qui sont favorables pour le plus grand nombre le sont aussi pour l’individu : en agissant pour le bonheur de tous, un individu agit aussi pour le sien propre. Pour Mill, ce n’est pas le devoir de Kant, mais l’égoïsme bien compris qui doit servir de fondement à une société.

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Mais le problème avec l’utilitarisme, c’est qu’il confond l’utile et la morale, ce qui est problématique. S’il peut être utile de mentir, nous dit Kant, ce n’est pas un acte moral. La valeur morale d’une action ne peut pas reposer sur ses effets ou sur ses conséquences, mais sur la pureté intérieure de l’agent. Si l’intention est égoïste, elle ne sera jamais morale, et ce, même si elle a entraîné des conséquences positives pour autrui. Selon Kant, une volonté déterminée par les désirs reste soumise et aliénée. Nous sommes libres quand nous faisons ce que la raison nous dicte : notre devoir.

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«Le bien, le mal, le juste et l’injuste sont des valeurs qui varient d’une société à une autre et d’une époque à l’autre.»

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Comme on peut s’en rendre compte, le devoir n’a rien de plaisant ou d’agréable. Si nous faisons notre devoir parce que nous y prenons du plaisir, tant mieux, mais notre action ne sera pas véritablement morale. Nous aurions beau prétendre dire la vérité, mais si nous le faisons par intérêt, alors notre action sera certes conforme au devoir, mais nullement accomplie par devoir : elle n’aura aucune valeur morale.

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Pour qu’une action soit morale, il faut que notre maxime puisse être universalisée sans contradiction. Voudrait-on d’un monde où tous mentiraient tout le temps? Non! Mentir n’est pas un acte moral. C’est précisément parce que nous sommes toujours tentés de faire passer nos désirs avant le devoir que ce dernier doit prendre la forme d’un commandement.

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Mais le devoir ne contraint personne. Il oblige plutôt, ce qui est bien différent. En tant que sujets libres et dotés de bonne volonté, nous obéissons à la loi morale parce qu’elle est juste, alors que nous nous soumettons à un bandit qui nous menace de son arme et nous contraint par la force. Dans le cas du bandit, nous nous soumettons à une force extérieure qui nous prive de liberté; dans le cas du devoir, nous reconnaissons plutôt la légitimité du commandement moral qui nous conduit jusqu’à l’universel.

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La clé du bonheur

Voilà qui est susceptible de nous rendre non seulement libres, mais heureux. Se dire moral en tout, c’est-à-dire libre en raison, ne signifie pas pour autant renoncer à être heureux. Une telle morale du libre-arbitre serait inhumaine si elle interdisait à l’homme d’être heureux.

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Or, comme le devoir est incompatible ici-bas avec les diverses conceptions personnelles du bonheur — Aristote aimait dire «qu’une hirondelle ne fait pas le printemps, ni non plus un seul jour» —, nous ne pouvons qu’espérer être heureux plus tard, et ailleurs, si nous nous sommes rendus dignes du bonheur par une vie droite.

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Il faut donc faire son devoir sans se soucier d’être heureux en ce monde, tout en espérant qu’il y aura un Dieu juste et bon pour nous accorder après la mort ce que Kant nomme le souverain bien (l’alliance de liberté, du devoir et du bonheur).

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