Petit exercice de pensée pour de sombres temps

Écrit par : Étienne Haché

8 octobre 2022

Mots-clés :
Étienne Haché est philosophe et enseignant de Culture générale au lycée La Providence en France.

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Le terme philosophie est composé de deux mots grecs : philia (amour) et sophia (sagesse). Mais les préjugés sont toujours aussi tenaces. Nous entretenons souvent, sans le savoir, une fausse image du philosophe, celle de prédicateur.

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«Le terme philosophie est composé de deux mots grecs : philia (amour) et sophia (sagesse).»

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Parmi les clichés et les poncifs pour décrire le philosophe, notons sa fonction : «avec un diplôme de philosophie, c’est le chômage qui nous attend». Un chauffeur de taxi ou un mécanicien sont beaucoup plus utiles à la société. À la différence de l’historien qui analyse les événements ou du sociologue qui aborde les phénomènes sociaux, le philosophe, lui, n’a pas d’objet d’étude. Son activité se limite à penser. Mais penser à quoi?

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L’activité du philosophe apparaît encore moins pertinente lorsqu’on considère son apparence. Platon, Aristote, les épicuriens et les stoïciens, nous les imaginons seuls, menant une vie d’ermite, austères, de préférence barbus avec des cheveux longs, vivant dans des conditions d’hygiène discutables, se contentant du strict minimum et ne prenant pas soin d’eux-mêmes (lire la réponse de Sénèque dans sa «Lettre 5» à Lucilius).

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«Avec un diplôme de philosophie, c’est le chômage qui nous attend.»

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Le philosophe paraît aussi à contre-courant. Dans La République de Platon (Livres 5-6), Socrate s’inquiète du mépris dont fait preuve la foule à l’égard du philosophe. Il estime, dans ces conditions, impossible de pouvoir transmettre la philosophie à la jeunesse puisque celle-ci est portée vers les faiseurs de discours (philodoxes). La société préfère un savoir utile, celui qu’enseignent les sophistes : devenir médecin, avocat, commerçant, etc.

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Dialoguer avec autrui

Ces préjugés collent à la peau du philosophe. Derrière ces reproches se cache en réalité une méfiance. C’est qu’en tout temps le philosophe fait trembler l’édifice. Cela dit, il est clair qu’en définissant la philosophie comme apprentissage de la mort (vie éternelle) — ce que propose Socrate dans l’Apologie et dans le Phédon —, il ne risque pas de défendre sa cause. Au mieux, il apparaît comme un paria : toléré, mais marginal.

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Heureusement, la philosophie ne se résume pas qu’à cela. Contrairement aux idées reçues, le philosophe n’est pas un solitaire, ni dans une tour d’ivoire, ni un penseur convaincu de détenir la vérité. Toute sa démarche est basée sur un procédé assez simple : dialoguer.

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Si l’activité de penser nécessite d’être seul avec soi-même, paradoxalement, elle n’est possible qu’en compagnie d’autrui qui pense, et ce, de manière différente de soi. Ce dialogue était un art de vivre dans l’Antiquité (lire Pierre Hadot, La philosophie comme manière de vivre, 2001). À quoi bon penser s’il n’y a que des vérités?

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Il existe des vérités mathématiques ou scientifiques (analytiques ou a priori) : 3 x 15 = 30 ÷ 2; la terre est ronde; lorsque l’eau bout à plus de 100 degrés elle s’évapore; un triangle est une figure géométrique distincte d’un myriogone et d’un chiliogone; le double d’un carré se conçoit grâce au calcul de la diagonale selon Pythagore. Mais le pouvoir de connaître possède des limites. Que ce soit face à des problèmes complexes comme dans les sciences ou par rapport à des sujets portant sur l’existence, Dieu, la mort, le bonheur, la justice, il faut pouvoir en discuter à plusieurs afin de comparer son jugement.

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C’est ainsi que procède Socrate dans l’Apologie (21c-22e). Au terme de ses échanges avec les commerçants, les artistes et les politiques, il découvre qu’il ne sait que très peu de choses. Ce qui le rend d’ailleurs plus modeste que ses interlocuteurs.

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Développer une pensée critique

Si le travail du philosophe est important, c’est parce qu’il consiste à interpréter et à reformuler les questions et les problèmes qui se présentent à lui. Comme l’a fait remarquer Jürgen Habermas, l’avenir de la philosophie doit consister dans cette fonction émancipatrice (La science et la technique comme idéologie, 1973/1968). Afin d’être compris par autrui, nous nous devons de construire un discours structuré, clair et argumenté. À l’inverse, nous attendons des autres qu’ils nous communiquent clairement leur pensée. Avec l’ouverture d’esprit, le «sensus communis» (Kant, Critique de la faculté de juger, ¶ 40) est la condition sine qua non de la pensée.

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Si vraie qu’elle puisse sembler, l’image du philosophe solitaire n’est qu’une dimension, négligeable, de l’activité philosophique. Ce qui fait de lui le penseur par excellence, c’est son esprit critique très développé. Dans nos sociétés, la critique est mal perçue. Au lieu de nourrir les débats, elle peut les envenimer, mettre sur la défensive et rendre stérile toute discussion.

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En philosophie, la critique possède un tout autre sens : une capacité à discerner et à juger la valeur et les limites d’un discours. Que ce soit Platon, Aristote, Épicure, Épictète, Cicéron, Descartes, Kant, Arendt, chez tous ces penseurs la réflexion ne peut aboutir sans un examen critique. Penser par soi-même est aux antipodes des dogmes (vérités) et des opinions (foi, émotions, goûts).

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Ombre, lumière, modération

Deux exemples suffisent pour illustrer la fonction du philosophe. Il s’agit de l’allégorie de la Caverne au livre 7 de La République de Platon, qui suit l’analogie de la Ligne à la fin du Livre 6, ainsi que le débat entre Socrate et des sophistes subversifs et impétueux comme Thrasymaque (Livre 1) et Calliclès (Gorgias).

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Ce que traduit l’allégorie de la Caverne, où des hommes, enchaînés aux pieds et au coup, sont incapables de discerner ce qui se cache derrière les apparences, c’est une forme d’ignorance. Sauf quelques rares exceptions, comme ceux qui ne veulent pas en sortir ou qui n’ont pas les ressources intellectuelles suffisantes pour y parvenir, tout homme désire savoir et progresser dans la connaissance. Découvrir soudainement que ce qui paraissait éternellement vrai n’est en réalité qu’une chimère est, à n’en pas douter, une expérience traumatisante, tout aussi aliénante que la condition du prisonnier. Mais à la différence de ce dernier, celui qui a découvert la réalité derrière les apparences est libre.

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L’allégorie de la Caverne est pertinente. Nous faut-il accepter ce que disent les autres sans chercher à comprendre? Comment distinguer une opinion non fondée d’une opinion vraie? Le débat entre Socrate et les sophistes suffit pour trancher. Ce débat porte sur la question de savoir si l’homme est tout puissant au point de posséder la vérité, ou si, au contraire, cette prétention ne se heurte pas tôt ou tard à des sujets sans réponse.

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Aux yeux de Socrate, les sophistes n’étaient pas que de simples fabulateurs. Il va même jusqu’à louanger leur esprit critique. Pour Socrate, qui peut être considéré lui-même comme un sophiste, nous aurions ainsi une dette envers eux. Les hommes des Lumières se considéraient également comme les héritiers des sophistes. Mais il y a toutefois des limites à la prétention de tout expliquer.

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Ce que Socrate reproche à ses adversaires, c’est qu’en prétendant vouloir tout connaître, les sophistes ne font que satisfaire leurs désirs personnels, même les plus terribles. Leur enseignement à la jeunesse est donc dangereux. Ils seraient le parfait exemple à ne pas suivre puisque, pour eux, la fin justifie les moyens : toute vérité est défendable à condition de satisfaire ses intérêts. Une démarche malhonnête, d’après le Socrate de Platon, contraire à l’esprit du vrai philosophe.

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Salon du livre 2022

Dans un opuscule de cinq pages rédigé vers 1807, Qui pense abstrait?, Hegel pourfend avec la même ironie que Socrate tous ceux qui, dénonçant la pensée abstraite, maintiennent des préjugés que, pourtant, la philosophie cherche à dépasser. L’invitation à le lire est donc lancée (excerpts.numilog.com/books/9782705666354.pdf).

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