L’esprit du sport dénaturé

Écrit par : Étienne Haché

26 septembre 2021

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Étienne Haché, philosophe et ancien professeur au Campus Saint-Jean, publie bimensuellement une chronique « polémique et philosophique ».

Techniques en tous genres, programmes de mise en forme, culte du corps et de la performance, emballement médiatique : tout concourt à valoriser le sport et sa démocratisation. Après tout, qui s’en plaindrait ? Le sport, c’est bon pour la santé ; c’est, dit-on, indispensable pour garder un équilibre psychologique ; bref, individuel ou collectif, le sport est devenu la nouvelle religion (ersatz) des temps modernes.

Mais il n’en a pas toujours été ainsi. C’est au 20e siècle, notamment avec Pierre de Coubertin — architecte de l’olympisme moderne qui est pourtant loin de faire l’unanimité —, que le sport deviendra l’un des phénomènes sociologiques les plus importants de l’histoire récente. Or, paradoxalement, comme le souligne le philosophe Robert Redeker (L’emprise sportive, 2012 ; Le sport contre le peuple, 2002), c’est aussi un impensé, un incritiqué… 

C’est tout cela, le sport, et bien plus encore. Critiquer le sport nous classe assurément du côté de ses ennemis. Il est donc devenu pour cette raison un tabou. Au sujet du sport, point de débat ; il y a unanimité. Ainsi, au café du coin, les réfractaires n’ont qu’à bien se tenir.

Le sport, reflet de la mondialisation

Ce qu’il convient d’appeler la mondialisation du sport par le biais du soccer, du basketball, du tennis ou encore des Jeux olympiques, ne signifie pas de ce point de vue le déclin de l’Occident, mais plutôt la conversion de toutes les autres cultures sportives civilisationnelles à ce que le monde occidental, notamment l’Europe, a inventé aux 17e et 18e siècles avec la modernité. 

Cette sorte d’«emprise» mondiale du sport, qui touche d’ailleurs toutes les catégories sociales, ne se limite pas nécessairement à la fameuse question soulevée par un autre philosophe, Michel Serres (Corps, 2017) : qui va gagner ?  Certes, les enjeux de la victoire et de la défaite sont importants dans le sport, avec des budgets et des financements colossaux, sans compter les nombreux paris sportifs ; au point même que certains en sont venus à dénoncer l’esclavage par l’argent et par la performance à tout prix, qui tue, selon eux, l’esprit sportif. 

Reste que, avant même de pronostiquer sur la victoire, la question centrale qui se pose dans le sport d’aujourd’hui concerne l’emprise qui s’effectue sur les consciences et sur les corps. Gageons que si certains capitaines d’industrie ou de riches personnalités du monde des affaires et du pétrole consentent à investir des sommes considérables dans une équipe professionnelle ou pour tel joueur susceptible de favoriser de nouveaux titres et coupes, ce n’est peut-être pas seulement pour le prestige personnel et la notoriété ; c’est aussi au nom d’une logique dominante centrée sur l’adulation du corps.

Libérer le corps de l’esprit pour être performant

Contrairement à l’idée répandue selon laquelle, à travers le sport, nous célébrons les corps — comme le faisaient les «vainqueurs […] autour du stade» dans l’Antiquité grecque (Platon, La République, 621d) —, la pratique sportive moderne apparaît davantage comme une haine absolue du corps, jusqu’à le faire passer de vie à trépas. Le renoncement à son corps spontané, son corps faible, ce mauvais cheval comme dirait Platon (l’Attelage ailé : Phèdre, 246 sq), ne vise rien de moins qu’à se doter d’un corps maître, transfiguré et dominateur. D’ailleurs, les sportifs  ne parlent plus d’esprit ou d’âme, mais de mental. 

Transformée en muscles par le corps, l’âme finit  par s’opposer à la complexité humaine en repoussant les forces psychiques qui perturbent l’attention vers la réussite. La nouvelle psychologie du sportif — qu’incarnent des équipes comme l’Ajax d’Amsterdam ou encore le Bayern de Munich où évolue la star canadienne du ballon rond Alfonso Davis —, est ainsi réduite à une obsession — que la répétition des gestes et des mouvements révèle jusqu’à la nausée, aux mutilations et aux blessures —, à savoir : la victoire, le gain, la performance.

Mais, après, que reste-t-il du sportif ? Retour éternel du même, à savoir : le même système que, dans son parcours professionnel, un excellent joueur de hockey, Stéphane Richer — le seul du Canadien de Montréal après Guy Lafleur à marquer 50 buts deux saisons consécutives —, dut affronter pendant des années. Moqué, ridiculisé publiquement, peu écouté par les dirigeants du tricolore, Richer était sujet à la dépression («Richer, le marqueur de 50 buts…», Radio-Canada, avril 2018).  

À ceux qui rêvent encore…

Je m’en voudrais de conclure cette chronique sur une note négative. De nombreuses fédérations sportives, incluant notamment le Fusion d’Edmonton, ont à cœur de faire évoluer la jeunesse dans des conditions favorables. J’ai moi-même un fils de 17 ans plein d’énergie qui rêve de briller au soccer. Il ne s’agit donc pas de refuser aux jeunes l’espoir d’un accomplissement par le sport. 

La question est plutôt de savoir si une autre conception du sport que celle que je viens d’évoquer, pour peu que ma description soit conforme à la réalité, est possible. Admettons que l’approche du sport qui prévaut aujourd’hui n’autorise pas des questionnements. Que faire, que dire alors à des jeunes toujours émerveillés par la compétition, sinon que le corps n’est pas qu’une machine ? 

Si l’entourage familial est important pour se réaliser dans le sport, le rôle des entraîneurs est essentiel pour préserver son humanité. Gardons l’espoir qu’en tenant l’athlète abouté à l’un  — l’entraîneur humaniste — et à l’autre — le parent sportif — , il saura s’épanouir et devenir la fierté de tout un peuple. 

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