Deux ans après la pandémie, où en sommes-nous?

Écrit par : Étienne Haché

10 janvier 2022

Mots-clés :
  • Etienne Haché Chroniqueur Le Franco

Étienne Haché, philosophe et ancien professeur au Campus Saint-Jean, publie bimensuellement une chronique « Esprit critique ».

Au printemps 2020, en pleine épidémie de COVID-19, des personnalités de tous bords affirmaient à tout-va, dans les journaux, à la radio, à la télévision, que «rien ne sera plus comme avant».
Deux ans plus tard, qu’en est-il de ce slogan devenu si familier, mais limité du point de vue de l’expérience? Rappelons les faits.

Pour certains, songeons aux partisans de la tradition, notamment le polémiste et touche-à-tout conservateur Mathieu Bock-Côté, la COVID-19 allait redonner sens à nos vies (famille, amour, nation). Curieusement, l’option d’un retour au passé n’est pas nouvelle.

«L’humanité a déjà connu des tragédies et s’en est toujours relevée.»

À titre d’exemple, la peste qui s’est répandue en Grèce au début du conflit entre Sparte et Athènes (430-426 av. J.-C.). Cette épidémie fit désespérer l’historien Thucydide dans son Histoire de la Guerre du Péloponnèse, car elle venait bouleverser l’ordre et les croyances établies. Dans La nature des choses (1er siècle av. J.-C.), l’épicurien et poète de la science Lucrèce se réjouit d’un tel ébranlement. Pour lui, superstition et catastrophisme sont des entraves qui nous empêchent d’atteindre l’ataraxie (tranquillité de l’âme).

«À l’homme d’assumer son destin au lieu de vivre dans la nostalgie ou la peur.»

Pour d’autres, la crise sanitaire signifie plutôt que nous devons rompre avec un mode de vie consumériste. Dans ce camp, nous retrouvons les antimondialistes avec une vision anarchique de la société et un peu confuse du progrès humain. C’est notamment le cas d’Alain Deneault et des sympathisants de l’extrême gauche québécoise affichée haute en couleur dans les vitrines des librairies parisiennes et que l’on cite abondamment au Canada en toute ignorance.

À une sociologie identitaire se portant à la défense de l’Occident et à une philosophie révoltée accusant l’Occident de tous les maux, ajoutons les derniers apôtres de la mondialisation, les progressistes tels qu’Emmanuel Macron, Justin Trudeau et, plus récemment, Joe Biden. Ces derniers n’en continuent pas moins d’invoquer de façon béate la science, la technique et le marché comme les seuls moyens de remédier à nos propres dérives. Or, cela fait des décennies qu’on nous dit que nous courons à la catastrophe à défaut de repenser la croissance (Rapport Meadows, 1972) et de protéger la nature (Rachel Carson, Printemps silencieux, 1962). Il y a donc loin de la coupe aux lèvres…

À lire aussi :
La nuit est tombée depuis longtemps sur l’Occident

De si grandes théories qui accouchent d’une souris

Plutôt que de contribuer à un redressement et à une prise de conscience, ces volontarismes sont plutôt le reflet d’une absence croissante de sens. Dans La puissance du rationnel (1985), Dominique Janicaud souligne les contradictions inhérentes à toutes ces thèses. Qu’ils soient conservateurs, anarchistes ou libéraux, tous font reposer la nécessité d’une transformation de notre société sur le principe que, puisque «tout est devenu possible», la technoscience et la bureaucratie doivent intervenir là où elles détruisent. C’est bien ce qui s’appelle résoudre un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré.

Davantage que la lecture, infondée et inconsciente, d’une remise à plat du monde voulue par des populistes et des intellectuels engagés; loin d’une vision angélique et maîtrisée de la mondialisation professée par ses fidèles, c’est une formidable puissance de gestion et de contrôle accru de notre existence qui accompagne et continuera, selon moi, d’orienter notre monde. Quant à savoir s’il faut se réjouir de cette fuite en avant, la réponse est beaucoup plus délicate, ne serait-ce que parce que la puissance de la rationalité technicienne est imprévisible et redoutable. Chose certaine, la crainte du chômage, l’inflation, la santé, la pauvreté, les faillites, la misère psychologique et sociale des masses devraient suffire à nous convaincre qu’il en sera ainsi pour les prochaines années.

Ainsi, prétendre, comme certains l’ont fait au printemps 2020, que «rien ne sera plus comme avant» peut contribuer, si nous n’y prenons garde — par peur injustifiée ou par illusion —, à occulter des problèmes et des défis que nous devons relever; des problèmes bien antérieurs au coronavirus, mais que celui-ci remet à l’ordre du jour avec une acuité inédite.

Les vertus du réalisme

Il y a cependant une autre raison, bien meilleure peut-être, d’affirmer que «rien ne sera plus comme avant». Entre les différentes approches du monde que je viens de souligner — le pessimisme ou le catastrophisme qui ne fonde plus d’espoir et fait appel à un sursaut moral et nationaliste, et le volontarisme, tantôt animé d’une révolte, tantôt mâtiné d’optimisme — se situe le réalisme.

La particularité du réalisme, c’est de voir les risques, d’admettre les dangers et d’agir en conséquence. La pensée réaliste — qui peut se présenter comme une synthèse du pessimisme et de l’optimisme, mais ne s’y réduit pas pour autant — repose sur le courage d’affronter la réalité et de prendre les meilleures décisions sur avis des opinions publiques et des connaissances scientifiques acquises. Comme le suggère Hans Jonas (Le Principe responsabilité, 1979), le réalisme est une philosophie élargie au service de l’agir politique; c’est une « éthique du futur » axée sur ce que Jürgen Habermas appelle pour sa part un horizon des fins, possible et souhaitable, où s’entrecroisent nos expériences passées et nos craintes actuelles.

Un exercice de pensée

Plusieurs chantiers de réflexion et d’action me semblent cruciaux si nous comptons affronter l’avenir avec confiance sans nous dérober :

  1. Les inégalités de richesse;
  2. Le contrat social;
  3. Les dangers du populisme;
  4. Le pouvoir des experts et des administrations;
  5. L’intrusion des nouvelles technologies dans notre vie privée;
  6. La sécurité des États;
  7. L’intelligence artificielle et le risque de dénaturer nos démocraties;
  8. La protection de l’environnement.

J’indique ces problèmes dans un ordre logique allant du plus variable au plus fondamental. La terre étant la «quintessence de l’humanité» (Hannah Arendt), il va de soi que la question environnementale dépasse en importance tous les autres défis que nous devons relever. À n’en pas douter, tous ces enjeux transcendent la rhétorique des libéraux, conservateurs et réactionnaires sur la perte de repère, l’individualisme, la société de consommation et l’effondrement du monde.

En matière de pensée, tout n’est pas soit négatif, soit positif. L’expérience montre que le pessimisme peut être aussi infondé et trompeur que l’optimisme. Donc, autant s’essayer nous-mêmes à voir les risques, à avoir le courage de les admettre, à prendre les décisions qui s’imposent et se tenir prêt aussi bien au pire qu’au meilleur. Le réalisme est la seule philosophie capable de contrer un tant soit peu la fuite en avant qui domine notre monde actuel.

Partager

Lire des articles sur un thème similaire

Articles similaires

La francophonie albertaine vous intéresse?

Nous aussi.

Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour recevoir chaque deux semaines un concentré de nos meilleures histoires!