Éducation en Alberta: l’identité des francophones bafouée

Écrit par : Inès Lombardo

3 mai 2021

Une première ébauche du curriculum scolaire pour le niveau élémentaire, produite par le ministère de l’Éducation en octobre 2020, met les francophones de côté sous plusieurs aspects. Crédit : Marie-Lan Nguyen - Wikimedia Commons

FRANCOPRESSE- Les francophones en Alberta sont furieux. La cause de leur colère? Une première ébauche du curriculum scolaire pour le niveau élémentaire, produite par le ministère de l’Éducation en octobre 2020, les mettait de côté sur plusieurs aspects. Un retour à la table de travail ministérielle, à la fin de l’hiver, n’a pas suffi à apaiser la grogne. 

Martine Cavanagh est professeure de didactique en français et vice-doyenne responsable des programmes en éducation au Campus Saint-Jean. À ce titre, elle s’est penchée une seconde fois sur l’ébauche retravaillée par le ministère et publiée fin mars.

La première «lacune» qu’elle identifie en ce qui concerne les francophones de l’Alberta, c’est que l’ébauche du curriculum ne fait pas mention «du document-cadre de l’éducation francophone en Alberta [datant de 2001, NDLR], où sont fournies des explications assez claires des besoins sur les élèves francophones, leurs familles, la communauté francophone».

La professeure explique que les résultats identifiés dans le document de 2001 devraient se retrouver dans l’ébauche du nouveau curriculum pour assurer que les enseignants francophones puissent atteindre des objectifs clairs.

Le Cadre directeur guide l’élaboration des curriculums. Le curriculum est le contenu – ce que les élèves apprennent. Cet apprentissage comprend ce que les élèves doivent savoir et ce qu’ils doivent être capables de faire.

Source : Cadre directeur pour la conception et l’élaboration du curriculum provincial de la maternelle à la 12e année

 

Des commentaires ignorés par le ministère

Selon Martine Cavanagh, l’absence de mention du document-cadre nuit aux francophones qui ont «besoin de se voir comme ayant une identité francophone».

«Ils ont besoin de sentir qu’ils appartiennent à l’autre communauté de langues officielles au Canada, qu’ils ont des droits linguistiques et éducatifs particuliers qui sont enchâssés dans la Constitution du Canada. Toute cette dimension n’apparait pas dans le document», déplore la professeure. 

Dans un document de l’ébauche du curriculum […] publié en 2020, Martine Cavanagh, professeure de didactique en français et vice-doyenne responsable des programmes en éducation au Campus Saint-Jean, observe qu’«il n’est pas fait mention du document-cadre de l’éducation francophone en Alberta, où sont fournies des explications assez claires des besoins sur les élèves francophones, leurs familles, la communauté francophone». Crédit: courtoisie.

Par exemple, la notion d’identité n’est pas présente dans la nouvelle ébauche du programme de français ni dans l’introduction ou dans les grandes idées organisatrices. Martine Cavanagh note que c’est pourtant le cas dans le programme actuel.  

La professeure fait partie de l’Association des doyens et doyennes en éducation de l’Alberta. À ce titre, elle a envoyé au gouvernement des remarques «assez précises : en plus de la question identitaire, il y avait de grosses confusions, je disais que cette ébauche du programme de français était très morcelée… Mais je ne vois pas qu’on ait pris compte mes commentaires.»

De même pour Carla Peck, professeure en enseignement des études sociales à l’Université de l’Alberta : «Le processus entrepris par le gouvernement n’a pas impliqué une vaste consultation des experts et des communautés de l’Alberta, comme cela a été le cas auparavant. Sans représentation francophone à la table, il n’est pas surprenant que ces perspectives aient été omises.»

Allers-retours des politiques albertaines

En 2016, le gouvernement de la néodémocrate Rachel Notley s’était donné cinq ans pour faire une refonte des programmes. Cette réforme avait été lancée entre autres parce que l’apport des francophones dans la province restait confiné aux études sociales sous le gouvernement conservateur précédent.

En 2019, après l’élection des progressistes conservateurs de Jason Kenney, la nouvelle ministre de l’Éducation, Adriana Lagrange, a lancé une nouvelle phase de consultations, repartant ainsi de zéro. En aout 2020, elle a nommé huit consultants pour conseiller le gouvernement sur le nouveau programme.

 

Dans l’ébauche concernant les études sociales, son domaine, elle aussi déplore le fait qu’«il n’y a aucune mention des Franco-Albertains d’aujourd’hui. Il s’agit d’un aspect essentiel des études sociales : aider les élèves à établir des liens entre le passé et le présent, y compris des liens avec leur vie. Le programme d’études sociales échoue lamentablement dans cet aspect.»

Un calque de la réalité québécoise?

Des témoignages se sont accumulés ces derniers mois pour soulever ce manque d’identité francophone propre à la province au sein de l’ébauche. Plusieurs déplorent aussi un transfert de la réalité québécoise sur la francophonie albertaine.

Dans ce sens, Carla Peck observe que le terme «Québec» «est mentionné 25 fois dans le programme d’études sociales [proposé] de la maternelle à la 6e année. Dans le curriculum, il y a zéro référence aux Franco-Albertains».

Selon Carla Peck, professeure en enseignement des études sociales à l’Université de l’Alberta, le terme «Québec» «est mentionné 25 fois dans le programme d’études sociales de la maternelle à la 6e année. Dans le curriculum, il y a zéro référence aux Franco-Albertains». Crédit: courtoisie.

Elle s’appuie sur plusieurs exemples énoncés dans l’ébauche pour prouver que très peu de références sont faites aux francophones dans le programme d’études sociales de la maternelle à la 6e.

En effet, Carla Peck explique qu’en 3e année, les relations francoautochtones avant la Confédération, le Grand Dérangement des Acadiens (1755), la fondation de la Nouvelle-France, le Québec sous la domination britannique (1760-1776) et l’Acte de Québec sont à l’étude.

En 4e année, c’est l’histoire des francophones en Alberta qui est abordée. Il s’agit du niveau qui reçoit la couverture la plus étendue, «mais elle ne représente que deux sections distinctes du programme de 4e année sur un total de vingt sections. Mais il n’y a aucune mention des Franco-Albertains, passés ou présents», souligne Carla Peck.

En 5e année, le programme fait référence à la Confédération et en 6e année, à la défaite de Montcalm (1759-60) et à l’invasion américaine de Québec (1775).

Pourquoi ce calque du Québec? «Cela fait longtemps que les francophones sont en Alberta, mais nous n’avons pas une histoire très connue ici, alors qu’il y en a une», assure Claudette Roy, présidente de la Société historique francophone de l’Alberta (SHFA). 

Claudette Roy, présidente de la Société historique francophone de l’Alberta (SHFA), a travaillé pour la reconnaissance de l’histoire francophone de l’Alberta dans le curriculum de 2005. Elle dénonce l’absence de perspectives de l’ébauche actuelle. Elle était affiliée au Parti libéral en 2008. Crédit: courtoisie.

«C’est pour cette raison qu’on ne veut pas juste que l’on dise que nous sommes des descendants de parents venus du Québec. C’est vrai en partie, mais la francophonie albertaine, ce n’est pas uniquement cela!» ajoute-t-elle.

Les pensionnats des Autochtones oubliés pour les plus jeunes

Un autre aspect vient écorcher l’ébauche du curriculum : le manque d’intégration des Premières Nations, notamment leur point de vue sur l’Histoire enseignée aux plus jeunes.

«Les normes de qualité de l’enseignement nous demandent d’intégrer les savoirs et les perspectives autochtones de la maternelle à la 12e année», rappelle Eva Lemaire, professeure en éducation associée à la Faculté Saint-Jean et professeure adjointe au Département d’Educational Policy Studies

«Les normes de qualité de l’enseignement nous demandent d’intégrer les savoirs et les perspectives autochtones de la maternelle à la 12e année», rappelle Eva Lemaire, professeure en éducation associée à la Faculté Saint-Jean et professeure adjointe au Département d’Educational Policy Studies. Crédit : Courtoisie

«Ça suit notamment les appels à l’action de la Commission de vérité et réconciliation [du Canada]», indique-t-elle. 

Dès la sortie de la première ébauche fin octobre 2020, le fait que le gouvernement actuel n’allait pas intégrer les pensionnats autochtones de la maternelle à la 4e année dans le cadre de sa réforme n’était pas passé inaperçu.

La raison avancée par le ministère de l’Éducation était que l’histoire des pensionnats serait «trop triste». 

Un point de vue auquel s’oppose Eva Lemaire : «L’idée que ce n’est pas faisable [d’enseigner l’histoire des pensionnats aux enfants] est un manque de connaissances à la fois du développement des enfants et des ressources qui existent.» 

La professeure soutient que de nombreuses ressources permettent d’aborder cette question avec les plus jeunes, de la maternelle à la 4e année.

«Moi-même, comme enseignante qui fait de la formation pour les futurs enseignants, je démontre ou je vois avec mes étudiants comment on peut faire en s’adaptant à l’âge des enfants», soutient Eva Lemaire.

Pour l’instant, aucun recul n’a été annoncé sur cette question, malgré «des prises de position fortes des universitaires, des ainés autochtones et de la communauté éducative qui continuent de faire savoir qu’ils souhaitent que les pensionnats fassent partie du curriculum», comme prévu dans les normes de qualité de l’enseignement, indique la professeure. 

Le nouveau curriculum albertain doit entrer en phase de test à la rentrée prochaine, sur la base du volontariat. Sa mise en place effective est prévue pour septembre 2022. 

 

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