le Samedi 22 juin 2024
le Vendredi 24 mai 2024 13:02 Économie

Réinventer le monde du travail à l’ère de l’IA

(IJL-RÉSEAU.PRESSE-LE FRANCO) - L’intelligence artificielle (IA) occupe une place de plus en plus prépondérante sur le marché du travail mondial et, à l’instar de toute révolution technologique, elle suscite son lot de réactions. Tandis que certains redoutent une automatisation susceptible d’entraîner une vague massive de suppression d’emplois, des experts calment le jeu en rappelant l’importance d’une intégration éthique de ces technologies, dans l’intérêt des travailleurs.
Réinventer le monde du travail à l’ère de l’IA
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Près du quart des Canadiens (22%) utilisent désormais des outils d’IA générative, tels que ChatGPT, Midjourney ou Gemini, pour améliorer leur efficacité au travail, révèle une étude publiée en novembre dernier par KPMG. Cette utilisation, en plus d’être en constante progression, génère aussi des gains de productivité importants selon les données recueillies.  

«L’IA peut prendre en charge les parties répétitives du travail souvent peu appréciées par les employés, leur permettant ainsi de se concentrer là où leur talent peut vraiment s’exprimer», résume Grégory Szriftgiser, cofondateur et chargé du design chez AI Redefined. Cette compagnie de deep tech basée à Montréal était d’ailleurs présente lors du dernier Rendez-vous d’affaires organisé, à Calgary, par le Conseil de développement économique de l’Alberta (CDÉA), dont les activités sont aujourd’hui réunies sous l’entité Parallèle Alberta.

Par tâches répétitives, on peut penser à la rédaction de courriels, à la création de présentations ou encore à l’analyse de renseignements provenant de sources accessibles au public. «Dans certains métiers légaux, il existe maintenant des modèles de langage qui sont entraînés pour faire des résumés juridiques. Ça fait gagner énormément de temps», ajoute l’expert.

Ce dernier milite ouvertement en faveur d’une utilisation de l’IA qui favorise une synergie entre l’humain et la machine, notamment sur le marché du travail. L’idée n’est donc pas de remplacer les travailleurs en automatisant divers métiers, mais plutôt de les «augmenter» en leur offrant des outils pour accroître leur efficacité. 

En dehors de ses projets de recherche, AI Redefined est engagé dans les secteurs de l’aérospatial, de la gestion des énergies renouvelables et de l’entraînement adaptatif des opérateurs spécialisés, justement dans l’objectif de trouver des moyens d’optimiser les ressources grâce à la technologie. La start-up se concentre, entre autres, sur un projet qui vise à automatiser une partie de la formation des pilotes d’avion d’eVTOL. Cette initiative permettrait de soulager la charge de travail des instructeurs qui sont peu nombreux et souvent submergés par leurs responsabilités. 

«Pourquoi ne pas off-loader [une] partie du curriculum et utiliser l’intelligence artificielle pour entraîner les étudiants […] au début de leur apprentissage, quand les simulations peuvent être simplifiées et que c’est de la matière de base? [On] pourrait garder les instructeurs pour des moments clés», affirme le cofondateur de la start-up.

Le professeur au département d’informatique de la faculté des sciences de l’Université de l’Alberta, Matthew E. Taylor, est aussi un expert en intelligence artificielle. Photo : Courtoisie

Machine et humain, main dans la main

Cette idée de collaboration étroite entre l’IA et les travailleurs, le professeur au département d’informatique de la faculté des sciences de l’Université de l’Alberta et expert en intelligence artificielle, Matthew E. Taylor, en a fait son domaine de prédilection. 

«Ce que nous voulons, c’est que l’IA fasse ce qu’elle sait le mieux faire soit collecter, amalgamer, analyser des données et les communiquer en temps réel, mais que les humains fassent aussi ce qu’ils savent le mieux faire : avoir des connaissances de fond, un sens éthique développé et une compréhension des intentions derrière un projet», précise-t-il. 

Bien qu’il admette que l’IA aura «probablement» des répercussions sur le secteur de l’emploi dans les années à venir, le chercheur reste optimiste quant à la nature de ces changements. Il espère que les emplois destinés à être automatisés seront principalement ceux qui sont jugés comme peu attrayants pour les humains, une catégorie de métiers qu’il décrit lui-même comme étant «sales, dangereux et exigeants». Il souligne également le potentiel des nouvelles technologies en ce qui concerne la création d’emplois, qui pourrait contribuer à rééquilibrer le marché en cas d’élimination d’autres emplois.

Malgré les nuances et assurances qu’il apporte, le professeur Taylor reconnaît tout de même que tous ces changements dans l’univers du travail peuvent susciter de l’inquiétude au sein de la population. D’autant plus que les lacunes juridiques laissées par l’IA et les enjeux éthiques qu’elle peut soulever sont bien réels. Et d’après lui, ce ne sont pas les «nerds technologiques» qui devraient se pencher sur ces questions, mais plutôt la classe politique. 

«Au Canada, c’est déjà commencé. Nous avons des conversations et nous sollicitons la participation de plusieurs politiciens. C’est un enjeu de société de déterminer comment nous allons gérer cette technologie pour qu’elle profite à tout le monde […]», mentionne-t-il.

Des enjeux qui dépassent les frontières de la science 

Grégory Szriftgiser estime, lui aussi, qu’il incombe à l’État de mettre en place un cadre juridique autour de ces nouvelles technologies. Il souligne la nécessité de mettre en place des systèmes garantissant une intégration efficace de l’IA dans les environnements professionnels afin de préserver les travailleurs et leur éviter tout préjudice. 

«On doit permettre aux travailleurs de se préparer, ils doivent comprendre comment ça va impacter leur métier», indique-t-il. Ces conséquences vont bien au-delà de la question de la perte d’emploi qui ne serait en fait que la pointe de l’iceberg. Dans la mesure où des systèmes très efficaces seraient développés, des systèmes capables de trouver des solutions là où «les êtres humains sont [bloqués]», l’expert redoute que ce soit le rapport au travail lui-même qui en prenne un coup. 

«Est-ce qu’il n’y a pas un énorme déficit de l’attention qui va automatiquement s’installer [chez] l’utilisateur? Si l’IA est [particulièrement performante], les travailleurs pourront se dire “je n’ai pas besoin de [contre-vérifier]”. Et si les gens sont moins investis, c’est possible aussi que ça ait des impacts auxquels on ne réfléchit pas forcément», partage-t-il.

Parmi ces répercussions possibles, il évoque la perte de sens qui pourrait survenir si certains métiers étaient trop dénaturés par l’IA. Pour prévenir cette situation, l’expert souhaite instaurer des moments de réflexion permettant aux travailleurs de reconnaître les aspects gratifiants et stimulants de leur travail afin d’établir des limites à l’intervention de l’intelligence artificielle.

«Il ne faudrait pas que les gens commencent à se dire : “demain, je ne servirai plus à rien”. Parce que pour que les humains soient heureux, ça prend de l’amour, mais aussi un quotidien qui les nourrisse», laisse-t-il entendre.

Par ailleurs, la perte de connaissances et d’aptitudes humaines qui pourrait survenir aux mains de l’automatisation ne doit pas être négligée. «C’est un peu comme les pyramides. Aujourd’hui, avec nos machines pour construire, ces techniques ont été perdues», compare l’expert.

Grégory Szriftgiser est cofondateur et chargé du design chez AI Redefined. Photo : Myriam Baril-Tessier

Une progression fulgurante

Ces dérives potentielles ne devraient pas pour autant décourager le développement de l’IA, surtout dans l’optique où ces technologies pourraient accompagner les humains pour trouver des solutions à des enjeux civilisationnels urgents tels que la question de l’accès à l’eau potable et des changements climatiques. 

«Je pense que ces problématiques, on ne saura pas les résoudre sans s’adjoindre à [des outils de] l’IA. On est trop lents, c’est trop pressant et c’est trop complexe», nuance Grégory Szriftgiser. 

Dans ce contexte, le professeur Taylor insiste à nouveau sur l’importance d’une collaboration étroite entre les gouvernements et la communauté scientifique pour stimuler le développement rapide de l’IA. Il met d’ailleurs en lumière les réussites de l’Alberta qui se démarque de plus en plus en tant que leader mondial dans ce domaine. 

«L’Université de l’Alberta est l’une des meilleures universités en IA au monde. On fait de grandes avancées ici. C’est grâce au soutien financier significatif d’Ottawa et d’Edmonton qu’on peut faire progresser la recherche», conclut-il avec conviction.