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le Samedi 21 octobre 2023 15:00 Éducation

Protection de la jeunesse : l’espoir passe par l’autonomie pour les Autochtones

Le Noh Koh Waa Family & Youth Centre est un centre d’hébergement pour les enfants et les familles autochtones. Photo : Courtoisie
Le Noh Koh Waa Family & Youth Centre est un centre d’hébergement pour les enfants et les familles autochtones. Photo : Courtoisie
(IJL-RÉSEAU.PRESS-LE FRANCO) - Environ 70% des jeunes de moins de 18 ans qui reçoivent des services d’intervention en Alberta sont d’origine autochtone, un chiffre alarmant au regard du faible pourcentage, à peine 10%, que représente ce groupe dans la population générale de la province. Pour faire face à cette surreprésentation, certaines Nations ont amorcé une véritable révolution : reprendre en main les services de protection à l’enfance dans l'espoir de préserver la stabilité culturelle et d’éviter le déracinement des jeunes. Une avenue prometteuse qui semble porteuse de changement.
Protection de la jeunesse : l’espoir passe par l’autonomie pour les Autochtones
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Lisa Ellington est professeure à l’École de travail social et de criminologie de l’Université Laval. Photo : Université Laval

En Alberta comme dans l’ensemble du pays, la tendance est lourde. Les jeunes autochtones sont plus à risque que n’importe quel autre groupe d’être placés sous la responsabilité «du système» et de se retrouver en famille d’accueil. Le Rapport final de la Commission de vérité et réconciliation du Canada apportait des conclusions sans équivoque sur ce phénomène en 2015 en indiquant que les systèmes de protection de la jeunesse actuels perpétuent l’assimilation des peuples autochtones qui a été amorcée à l’époque des pensionnats et poursuivie avec la rafle des années 1960. 

«Il y a toutes sortes d’effets discriminatoires et négatifs associés au placement des enfants autochtones dans des familles non autochtones. On parle de perte d’identité culturelle. Ça crée des traumatismes et des conséquences à court, moyen et long terme. Ces enfants seront plus à risque d’expérimenter des démêlés avec la justice, d’avoir des taux élevés de décrochage et de chômage», explique Lisa Ellington, une professeure à l’École de travail social et de criminologie de l’Université Laval, au Québec.

Selon elle, bien que des dispositions récentes aient été ajoutées à certaines lois provinciales sur la protection de la jeunesse pour tenir compte de la «continuité culturelle» lors de la prise en charge des enfants autochtones, les effets sur le terrain demeurent mitigés. «On remarque que les changements législatifs n’ont aucune incidence sur la surreprésentation. Dans plusieurs provinces, il y a encore une augmentation dans les prises en charge, dans les placements des Autochtones comparativement aux non-Autochtones», analyse la professeure. 

Afin de renverser la tendance, la seule avenue envisageable reviendrait à miser sur une plus grande implication des communautés autochtones dans la gestion des services à l’enfance et à la famille, mentionne la spécialiste, ce qu’elle décrit comme la «gouvernance autochtone». «Tous les rapports et les enquêtes recommandent l’autonomie. Plusieurs communautés exercent déjà leurs compétences en la matière. L’autodétermination, c’est un droit qui est reconnu par nos gouvernements. Souvent, on a l’impression que c’est un privilège, mais c’est un droit», affirme la chercheuse.

L’autodétermination à la sauce albertaine

Déjà quelques Premières Nations de l’Alberta ont signé des accords avec les gouvernements fédéral et provincial pour reprendre en main leur système de protection de l’enfance. En février 2023, la bande crie Louis Bull a été la première à signer une telle entente. Deux mois plus tard, les communautés de Loon River, Peerless Trout et Lubicon Lake ont établi un accord similaire. Selon Lisa Ellington, cette forme de gouvernance autochtone permet aux communautés de mettre en place des pratiques d’intervention conformes à leurs valeurs, leur culture et leur mode de régulation sociale.

La stabilité de l’enfant et sa sécurité pourront, entre autres, être «mises sur un pied d’égalité avec le maintien des liens avec sa culture, sa langue, son territoire et sa famille», de sorte à réduire les placements à l’extérieur des communautés. «Quand on change les définitions au niveau juridique sur ce que représentent les intérêts de l’enfant, ça change les pistes de solutions envisagées», témoigne la professeure.

Dans le sud de la province, des initiatives caritatives pilotées par des Autochtones prennent de l’ampleur pour permettre aux communautés de reprendre la gestion des services à l’enfance et à la famille. Le Noh Koh Waa Family & Youth Centre, ouvert depuis 2020 à Fort Macleod, en est un exemple. Ce centre permet d’accueillir des enfants qui sont sous tutelle permanente ou dont les parents sont décédés. Plutôt que d’être envoyés dans une famille allochtone, les jeunes sont hébergés et nourris au Centre, explique Karen English, la présidente de la fondation Shinah House qui gère cette initiative. Les frais d’hébergement varient selon les services offerts, précise-t-elle.

«Notre objectif est d’améliorer le sort des familles autochtones et des jeunes qui ont été pris en charge par le système. On les aide à renouer avec leur identité, c’est pourquoi on fait appel à des aînés pour encadrer ce processus. Notre centre a été créé pour et par les Autochtones», illustre cette membre de la Confédération des Pieds-Noirs.

Le Centre met aussi  à la disposition des résidents des espaces dédiés à l’exercice, une cuisine et un salon commun, ainsi qu’une salle de cérémonie.

Parallèlement, la maison d’hébergement supervise un programme de réunification familiale pour permettre aux parents de redresser leur vie et de récupérer la garde de leurs enfants. Ils peuvent louer des appartements situés à quelques mètres du Centre. «Par exemple, si des enfants ont été retirés à leur mère, au lieu d’être placés en famille d’accueil, nous gardons la famille ensemble et nous supervisons la mère dans son engagement envers les services à l’enfance et à la famille. L’objectif, en soutenant la mère et ses enfants, c’est qu’ils puissent sortir du système», souligne la présidente de la fondation.

Karen English espère voir des communautés autochtones d’un peu partout dans la province s’inspirer du modèle mis en place par le centre familial de Fort Macleod. Surtout, elle aimerait que le travail d’autonomisation des Nations autochtones se fasse de manière collaborative. 

«Je crois qu’on doit briser les silos. L’intention avec la colonisation et les pensionnats c’était de tuer l’Indien dans l’enfant, de lui ôter sa langue, sa culture, de l’éloigner de sa famille. Mais nous risquons encore de disparaître et de perdre nos langues et notre mode de vie. La seule manière d’y remédier, c’est de gérer nos services et de se servir de nos connaissances communes», témoigne cette travailleuse sociale qui a cumulé une trentaine d’années d’expérience sur le terrain.

La «rafle des années soixante» désigne l’enlèvement à grande échelle, ou « rafle », des enfants autochtones à leur domicile, à leur communauté et à leur famille d’origine dans les années 1960, ainsi que leur adoption ultérieure par des familles de classe moyenne, la plupart non autochtones, aux États-Unis et au Canada.

Travailleuse sociale de formation, Karen English est aussi la présidente de la fondation Shinah House. Photo : Courtoisie

Des constats prometteurs 

Lisa Ellington mène actuellement une recherche-action sur la mise en œuvre de la Loi de la protection sociale atikamekw d’Opitciwan, au Québec, afin de documenter les résultats de cette nouvelle approche de gouvernance découlant de la Loi concernant les enfants, les jeunes et les familles des Premières Nations, des Métis et des Inuits, qui reconnaît la compétence des Premières Nations, des Inuit et des Métis à élaborer leur propre loi en matière de services à l’enfance et à la famille. Bien que les résultats en soient encore à un stade embryonnaire, la chercheuse est déjà en mesure d’émettre certains constats. Elle espère qu’ils seront exportables à d’autres communautés à travers le pays.

Par exemple, elle fait remarquer que la Première Nation québécoise mise davantage sur les services préventifs que sur la prise en charge formelle sous la loi de la protection sociale. Cette avenue permet, entre autres, d’offrir des services prénataux aux femmes. En résultat, les taux de placements des jeunes enfants et des bambins semblent avoir diminué. «Pour les 0 à 4 ans, les placements ont diminué de près de 10%», évoque-t-elle.

Par ailleurs, lorsque le recours à la loi de la protection sociale doit absolument être envisagé, les familles n’ont plus besoin de passer par les tribunaux, ce qui change radicalement le modèle d’intervention. «Les familles se réunissent et prennent part à un conseil pour trouver des solutions ensemble. Si le placement est la décision finale, il y a une responsabilité collective pour trouver le meilleur milieu pour accueillir l’enfant. Ce n’est pas un intervenant extérieur qui prend cette décision tout seul», décrit Lisa. Les placements à l’extérieur de la communauté sont donc peu fréquents puisque l’entourage de l’enfant est fortement mobilisé. 

Bien entendu, un comité d’arbitrage composé de sages a également été établi comme instance de dernier recours pour venir en aide aux jeunes. Or, depuis la mise en œuvre de la loi atikamekw, aucun cas n’a été entendu devant ledit comité. «Tout s’est déroulé sur une base volontaire», se réjouit Lisa. 

Elle rappelle, enfin, que la gouvernance seule ne peut résoudre «tous les défis systémiques qui perdurent depuis des décennies au pays», mais si d’autres communautés autochtones s’inspirent du travail des Atikamekw d’Opitciwan, la surreprésentation des enfants dans les services d’intervention a des chances, elle, de diminuer.

Glossaire – Embryonnaire : qui est en germe