Doux souvenirs des étés d’antan

Écrit par : Étienne Haché

22 août 2022

Mots-clés :
Étienne Haché, philosophe et ancien professeur au Campus Saint-Jean, publie bimensuellement une chronique « Esprit critique ».

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Il n’y a pas si longtemps, je disais à mon voisin à quel point je m’efforce, à travers les bruits et les divertissements, d’écouter la nature. Une relation directe avec elle : Quel message nous transmet-elle? Quel présage, quel augure préfigure-t-elle?

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Il en faut très peu de nos jours pour être raillé et qualifié d’illuminé par les cercles sophistiqués. Il faut dire que le discours a pris des ailes et n’est pas toujours accessible… L’affaire n’est pas moins sérieuse. Elle est non seulement physique, mais au-delà (méta) : Dans quel monde voulons-nous vivre et selon quelles valeurs?

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Nous sortons — vraiment? — de deux années de quasi-rétention générée par une crise sanitaire majeure. Cette sortie s’est accompagnée d’une soif, parfois exagérée, de renouveau et de projets. Ainsi, après un quasi-repos équivalent, la nature fut de nouveau sollicitée de livrer tout ce qu’elle peut, le plus rapidement possible et en dépit des incertitudes. Mais c’était sans compter l’inflation qui a pointé le bout de son nez. À quoi répondra peut-être, en 2023, le contre-choc déflationniste. Mieux vaut s’y préparer.

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De la simplicité du regard

Alors n’est-ce pas une raison suffisante de communier avec la nature? L’été s’y prête merveilleusement bien. Moment de douceur, de repos, de détente, voire de silence complet, c’est l’occasion pour réfléchir, méditer, écrire ses pensées et ses souvenirs.

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On dit souvent que nos étés ne sont plus comme avant. Mais qu’y avait-il «avant» de si particulier ? C’est que le temps passe : seule reste la mémoire des moments vécus (H. Bergson). Quels sont-ils pour ma part? En toute franchise, ils sont nombreux et je les affectionne toujours autant. Est-ce l’âge de la sagesse ? Qu’importe, je les résumerais ainsi : «J’ai le doux souvenir des étés d’antan. Enfant, je vivais dans l’insouciance et dans l’émerveillement».

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Nous n’étions pas riches. Donc, pas de possibilité de partir en vacances. Nous menions une vie tout à fait modeste, certes, mais, curieusement, nous avions tout à portée de main : la mer était à deux kilomètres, nous étions en pleine nature, en harmonie avec la forêt, vivions paisiblement le long d’une belle rivière pour y pêcher, dès le printemps arrivé, et y faire de bon gré du canoé tout l’été. Sans compter les champs qui regorgeaient de myrtilles que, souvent avec maman, nous ramassions dès août arrivé pour les confitures, les tartes et les gâteaux.

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De ces champs et au moindre vent marin, nous apercevions au loin dans le ciel de magnifiques tourbillons de poussière venant de l’usine de tourbière du village, là où travaillait mon grand frère. C’était la marque de l’éternel retour estival, parfois avec ses dangers. Si bien qu’il fallait constamment guetter et sentir, chaleur durant, le moindre indice de fumée justifiant d’alerter d’un feu.

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Mais il y a encore plus mémorable de ces étés d’antan. Transition de juillet à août : nous attendions avec impatience la tournée des vendeurs ambulants, certains comme Charles avec ses poissons de saison (maquereau, hareng, sole, bar…) ou monsieur Adélard avec ses fruits et légumes, ses viandes et ses fameux caissons de boissons sucrées. Tout cela rythmait la semaine comme de raison.

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Et que dire du son particulier et si berçant de la meule du vieux Jim? Elle contenait son intrigue : le retraité affûtait ses outils, mais pour quel nouveau chef-d’œuvre? C’était un manuel, un charpentier comme il y en avait beaucoup autour de nous : un homme capable comme son cousin, notre oncle Adélard, qui, en plein chantier, nous conviait souvent à monter les murs et les toits des maisons afin d’accélérer la cadence avant la rentrée scolaire et la saison des pluies.

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Tout était dans le geste

Aaaaah! Le parfum qui se dégageait des effets personnels de papa. C’était quelque chose. À peine était-il arrivé le vendredi midi de sa semaine passée à bûcher en forêt que nous nous bousculions pour découvrir ce qu’il y avait dans son sac : on y trouvait toujours quelques fruits imprégnés de l’odeur du bois et de sa crème à raser. Ses vêtements de bûcheron dégageaient encore des odeurs de tronçonneuse et de débusqueuse dont je garde un souvenir impérissable puisqu’elles me rappellent sa douceur, sa vaillance, son courage, la dureté de la vie et le besoin de la nature pour exister.

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La perle, semblable à cette madeleine dont parle Proust (À la recherche du temps perdu), c’était la fameuse pierre qui se trouvait non loin de la rivière, tout à l’arrière de la propriété de Philippe, le cousin de papa, mais qui n’habitait pas les lieux à cette époque. Une pierre devenue immense, croyait-on. Enfants, nous en avions la certitude. C’était déjà mon naturel philosophe qui s’exprimait.

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Lisse, plutôt ronde et grisâtre, parsemée de blanc et de bleu, cette fameuse pierre que, avec Fabian, mon regretté ami d’enfance, nous retrouvions sitôt le printemps venu, qui symbolisait également la manifestation de la nature : l’éternel retour de l’été avec ses transformations et ses métamorphoses. Une fois grimpés sur elle, nous étions des nains devenus géants ; intouchables, maîtres pour ainsi dire de nos peurs et de nos angoisses. C’était déjà pas mal comme manière d’être heureux pour un enfant dans les moments troublants.

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Pourquoi cela mérite-t-il un hommage?

Je crains que l’avenir doive se penser à reculons, à la manière de cet éternel retour : en replongeant dans le passé, dans les saveurs et les doux souvenirs des étés d’antan. Nietzsche n’avait-il pas raison ? «Mène ta vie de sorte que tu aies envie qu’elle se répète éternellement».

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Là se trouve, dans la «force des souvenirs cachés» (Descartes), la boussole consolatrice face à la marche effrénée et incertaine du monde. L’image de la pierre, ces après-midis d’été devenus rituels où maman nous préparait gentiment une boisson Kool-Aid avec des petits sandwichs de pâté à la viande, le parfum envahissant de ses tartes et gâteaux aux myrtilles durant les belles journées d’août, nos visites au petit dépanneur d’Arthur, l’autre cousin, pour du saucisson de Bologne et des bonbons sont de parfaits exemples de résistance au changement.

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On pensera peut-être que c’est durant cette époque que notre fatalité destructrice a commencé. J’en conviens un peu moi-même. Mais l’enfance n’a pas encore cette conscience du temps, des événements et de la tragédie qui se joue, et c’est peut-être mieux ainsi. D’où sa puissance. Elle recèle le pouvoir d’imaginer et de transformer le monde presque miraculeusement.

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Certes, avoir la conviction, c’est une chose ; détenir la vérité, c’en est une autre. Mais que serions-nous sans le souvenir? Récemment, des études ont montré que l’imprévu stimulerait le cerveau. Tout porte à croire que cette chronique est une pure chimère et que nous pourrions nous déconnecter complètement de nous-mêmes. Tout concourt à supprimer la dimension spirituelle de notre existence…

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Je ne pars pas en vacances cet été, mais je voyage par la pensée, dans cette région du cœur humain, l’enfance, où résident de doux souvenirs (sentiments et émotions) sans lesquels il est difficile de se construire.

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