La nuit est tombée depuis longtemps sur l’Occident

Écrit par : Étienne Haché

21 octobre 2021

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Étienne Haché, philosophe et ancien professeur au Campus Saint-Jean, publie bimensuellement une chronique « Esprit critique ».

Armés de la technoscience, fascinés par les moyens de communication et de contrôle ultrasophistiqués, voyageant à l’intérieur d’un espace multiculturel mondialisé, profitant qui plus est des bienfaits de l’économie de marché, nous vivons tous — exception faite de quelques ermites — avec la certitude que demain sera meilleur qu’aujourd’hui.

Et si cette croyance était devenue notre plus grande faiblesse ? Si, finalement, dans cet excès de confiance, se cachait une vérité dérangeante, à savoir la source de notre décadence ?

Dans un ouvrage datant de 2005, Effondrement, Jared Diamond affirme que nous ne sommes pas très loin de ressembler à certaines sociétés anciennes par au moins un aspect. Il souligne que ces sociétés déchues percevaient bien les signes de leur effondrement, mais sans chercher réellement à y remédier. 

Si seulement, pour notre part, cette chute du sommet de la gloire ne se traduisait pas par des retombées négatives toujours plus dramatiques, nous aurions peut-être le courage de nous relever afin d’assumer notre destin. Or, et c’est là où le bât blesse, c’est le contraire qui se produit. À chaque fois que l’occasion s’y prête, toujours peu d’état d’âme chez nos contemporains. 

Le moment où le train de l’histoire a déraillé

Faut-il se risquer à dresser l’historique de notre décadence ? Le jeu en vaudrait pourtant la chandelle, car au bout d’un long et difficile sentier commencé dans la nuit du 18e siècle — où l’humanisme dévia de sa trajectoire pour verser unilatéralement dans l’individualisme et où les digues de la science cédèrent face à la rationalité technicienne —, nous pourrions alors, peut-être, reprendre à l’unisson une ancienne maxime populaire, assurément plus lumineuse et joyeuse que notre croyance jobarde dans le progrès indéfini : «Ciel rouge le soir laisse bon espoir».

Quiconque souhaite comprendre notre lourdeur, notre fardeau, nos regrets, mais aussi nos plus grands fantasmes et nos espoirs déçus ferait bien de retourner sur ces traces. Là se trouve, aux sources des Lumières, du progrès et de la démocratie moderne, une bonne part des souffrances et des crises d’angoisse décrites par Schopenhauer, Nietzsche et Freud pour caractériser le 19e siècle ; un siècle de paradoxes — progressiste, religieux et désespéré — que, malgré lui, le 20e siècle — marqué par la  Grande dépression au milieu de deux guerres mondiales — ne pouvait ignorer trop longtemps. Cette longue période, mélange d’espoir et de déception, qui s’échelonne sur près de trois siècles explique pourquoi, en 1945, le monde occidental sera amené à repenser encore une fois sa reconstruction, et ce, en l’espace d’à peine trente ans.

Cette fois, pensait-on à l’époque, c’en était fini du romantisme et des nationalismes guerriers. Nous allions entrer, disait-on, dans une nouvelle ère, celle des existentialistes au goût de vivre contagieux, aux mouvements des souverainetés nationales par la décolonisation européenne de l’Afrique, notamment, et surtout au plein emploi et à un vouloir-vivre sans limites basé sur une consommation effrénée des biens et des ressources… C’était bel et bien la mondialisation à ses balbutiements.

Toujours est-il que, comme ce fut le cas à partir de 1918 — lorsqu’il fallut décider qui, de Walter Lippmann, partisan d’une science politique capable de diriger une masse d’individus ignorants, et de John Dewey, grand défenseur des intelligences collectives au service du bien commun, offrait la meilleure conception de la démocratie —, cette reconstruction du monde allait se faire selon le champ de vision que l’on connaît, celui de l’Amérique, seul empire universel des temps modernes.

Les maux de l’uniformisation

Le lecteur a-t-il vraiment besoin de savoir que le contentement, la lassitude, voire l’amertume et un profond désarroi viennent toujours après l’espoir et l’utopie (Émil Cioran, Histoire et utopie, 1960) ? 

Nous voilà pour ainsi dire depuis 1990 esseulés, sans patrie, sans pouvoir témoigner notre amour à un bien commun dans cet espace planétaire sans nom, dirait le regretté philosophe canadien George Parkin Grant dans Lament for A Nation (1965). Une situation existentielle d’autant plus troublante que la globalisation, forme déguisée de l’État universel et homogène pronostiqué par Alexandre Kojève à la suite de Hegel, se charge vite de refouler, voire de combattre via ses satellites et ses antennes relais implantées aux quatre coins du globe. Comme le souligne Aquilino Morelle dans L’opium des élites (2021), la concentration de tous les pouvoirs politiques nationaux dans les mains des grandes instances mondiales gouvernantes et le renforcement des intérêts économiques et financiers de classe sont à ce point gigantesques et si lourds à supporter pour un peuple qu’ils s’apparentent à une nouvelle forme de tyrannie.

Et dire que cet artifice international (FMI, Banque mondiale, OMC, OCDE), qui s’est accru et renforcé depuis juillet 1944, est d’abord la résultante d’une concertation secrètement décidée sur le plan national par nos élites dirigeantes. Le cadre de cette clôture destinale et sa mise en œuvre sont simples : abandon de sa souveraineté, rationalisation budgétaire comme condition d’accès aux marchés, mobilisation de la main-d’œuvre et par suite une immigration accrue qui déstabilise les tissus économiques locaux dans les pays industrialisés et surtout freinent le développement de régions comme l’Afrique, l’Amérique du Sud et l’Asie.

À l’autre bout de l’échelle, nos sociétés sont de plus en plus fragmentées et déchirées. Mouvements anarchistes, révoltes citoyennes et populaires, contestation des pouvoirs en place, remise en cause du processus électoral, revendications identitaires de tous bords ; en bref, une révolte populiste de grande ampleur, mais sans projets clairement affichés et grandement relayée par ces armes fatales pour une culture nationale sereine que sont les médias de masse et les réseaux sociaux.

La géostratégie mondiale n’offre guère de répit à une civilisation, l’Occident, déjà épuisée depuis fort longtemps. La souffrance et l’ennui sont encore plus palpables, chez celles et ceux qui aiment non seulement leur pays mais le monde tout court, que la planète est mise sous assistance respiratoire en raison du réchauffement climatique. C’est véritablement le coup de grâce…

Mot de notre fin…

Jamais le moraliste Jean de La Fontaine n’a été un aussi grand visionnaire. Non seulement nos contemporains ne montrent que peu de remords, mais, d’un air hébété, «nous n’écoutons d’instinct que ceux qui sont les nôtres et ne croyons le mal que lorsqu’il est arrivé».

 La nuit est longue… Le soleil ne se lèvera peut-être pas. Cette proposition n’est pas moins vraie que son contraire.

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