Pourquoi j’aime tant la musique country?

Écrit par : Étienne Haché

11 juillet 2022

Mots-clés :
Étienne Haché, philosophe et ancien professeur au Campus Saint-Jean, publie bimensuellement une chronique « Esprit critique ».

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Art musical majeur, indémodable, éternel, le classique nous console dans les moments difficiles. Il est aussi une communion lors de nombreux événements (mariage, deuil, élection, intronisation). Mais ce n’est pas seulement qu’une simple béquille. Loin de là. Il nous donne aussi toute l’inspiration nécessaire pour imaginer et redéfinir le monde.

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C’est du moins ainsi que la plume d’un génie (de la littérature), Victor Hugo, rend hommage à un autre génie (de la musique classique), Ludwig van Beethoven, dans un texte inédit découvert en 1914 : «Ce sourd entendait l’infini, dit-il. […]. Beethoven est une magnifique preuve de l’âme […]. Ah vous doutez de l’âme? Et bien écoutez Beethoven! […]. Ces merveilles d’harmonie, ces irradiations sonores de la note et du chant sortent d’une tête dont l’oreille est morte. Il semble qu’on voie un dieu aveugle créer des soleils».

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Question de préjugés…

Par comparaison avec le classique, plus élaboré et plus intellectuel, certains considèrent que la musique country n’a pas ce degré d’intelligibilité et d’élévation de l’esprit. N’ont-ils pas tort toutefois de se montrer aussi indifférents et parfois même hautains?

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Non pas qu’il faille revendiquer de mettre absolument sur un même pied d’égalité les deux registres musicaux, qui sont assez opposés par ailleurs. Seulement, un certain mépris du country, qu’on range souvent sous le vaste vocable «commercial», «populaire» ou «traditionnel», est infondé et participe de clichés bien ancrés chez certaines élites cultivées (lire par exemple Theodor Adorno, Introduction à la sociologie de la musique, 1962). Et pour cause, les mêmes préjugés peuvent être également portés pour la plupart sur la musique classique : une musique occidentale, européenne, blanche, ethnocentrique, etc.

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Dans le cas de la musique country, les idées préconçues sont non seulement infondées, mais également injustes. Puisant dans la musique traditionnelle européenne du 19e siècle, le country prend naissance dans les années 1920 tout le long de la chaîne des Appalaches, principalement dans la partie sud des États-Unis comme le Kentucky, l’Alabama et surtout le Tennessee dont la capitale, Nashville, avec sa grande salle de concert, la Grand Ole Opry House, deviendra rapidement le haut lieu de la musique country. D’une certaine façon, cette musique a façonné l’âme américaine au même titre que le blues, le jazz et le gospel.

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Dans le cas de la musique country, les idées préconçues sont non seulement infondées, mais également injustes.

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La musique country est essentiellement américaine par ses origines, mais elle s’est aussi beaucoup développée au Canada, y compris au Québec et en Acadie, en Australie, au Royaume-Uni, voire en Belgique, en Nouvelle-Zélande, ainsi qu’en Irlande. Ce qui fait toute sa richesse, c’est qu’elle est un véritable réservoir de sous-genres, parfois même exotiques pour certains : hillbilly, folk, cajun, western swing, honky tonk, bluegrass…

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Une musique porteuse de sentiments et d’émotions

Je la disais à la fois héritière et mère, mais la musique country n’entretient pas moins des relations d’influence assez étroites avec le rock ’n’ roll, le blues, le soul, le jazz et même la musique pop. Preuve en est que de magnifiques mélodies — comme celle du grand et unique Roy Orbison, California Blues (1989), Not Alone Any More (1988) ou encore Nikita d’Elton John (1985), ainsi que In the Hands of Angels de Leon Russel (2010) — sont fortement imprégnées du style country.

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Oui, contrairement au jugement porté par la haute culture, la musique country est tout le contraire d’une musique figée, refermée sur elle-même et qui évoluerait comme une sorte de rempart du conservatisme et de la pureté morale contre le changement. D’autre part, ce qui la rend encore plus importante, c’est n’est pas tant son aspect commercial — un phénomène qui hante et gangrène également de nos jours la musique classique — que le fait d’exprimer des sentiments et des émotions de la vie ordinaire.

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Or, cette dimension de la musique country, trop passée sous silence, est essentiellement philosophique, je veux dire socratique. Elle est depuis toujours un dialogue franc, sincère et direct des musiciens avec le public et les amateurs. Comment imaginer que ce ne fut pas le cas avec Don Gibson, Johnny Cash, Roy Orbison, Neil Young, Bob Dylan ou encore Bruce Springsteen?

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Je persiste à penser en effet que, du point de vue social et politique, nous aurions tort de ne pas nous y intéresser. La question n’est pas de savoir si cette musique est orientée politiquement. Elle l’est sans doute un peu, et ce, depuis ses débuts. Cela dit, n’oublions pas que les nazis écoutaient du classique à deux pas des camps de concentration.

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Ce que les maîtres du country ont très bien compris, me semble-t-il, sans doute même mieux que d’autres — et que la jeune génération de chanteurs s’efforce encore aujourd’hui à promouvoir —, c’est que le simple fait de sous-estimer ce qu’un amateur de musique vit et ressent, dans sa vie quotidienne, mais sans pouvoir l’exprimer, souvent par crainte d’être ridiculisé ou de ne pas être suffisamment conformiste ou adapté à la mode du jour, reviendrait à donner du grain à moudre à tous ceux qui sont tentés par des choix politiques extrêmes et qui dénoncent le système des élites comme garant des intérêts de classe.

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Je risque en effet la thèse suivante que les vrais spécialistes jugeront : la musique country et ses nombreux courants et dérivations offrent un temps pour se retrouver comme dans une grande famille, en toute simplicité, sans distinction de classes et d’origine sociale. J’irais même jusqu’à affirmer que sa véritable richesse, c’est qu’elle s’adresse aux gens ordinaires, mais pas plus bêtes que d’autres… Toutes choses égales par ailleurs, son développement actuel engendre certes d’énormes revenus chez la relève par comparaison aux anciens chanteurs qui ont souvent peiné pour vivre de leur métier. Mais cet aspect ne doit pas faire perdre de vue que le country est d’abord une institution, du moins aux États-Unis, et qu’elle n’est en aucun cas fondée, à l’origine, sur la standardisation, la marchandisation et l’uniformisation des goûts et des pratiques.

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Un été country très chaud au Franco

Le journal s’arrête pour une pause bien méritée. Je vous donne donc rendez-vous début août pour ma chronique habituelle, et ce, avec toujours la même ligne de conduite qui m’anime depuis août 2020 : vous offrir des chroniques riches, variées, respectueuses de la diversité des opinions publiques et bien sûr la même volonté de contribuer, à ma manière, toujours avec beaucoup d’audace et de sens critique, à la promotion du journal. La prochaine missive portera sur les saveurs des étés d’antan ; un peu à l’image de cette madeleine de Proust dans La recherche du temps perdu.

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En attendant, je vous souhaite d’agréables moments durant ces beaux jours de l’année, si possible avec de la belle musique country. Rappelez-vous ceci : la vie est courte, nous n’avons pas le temps malheureusement de tout faire. Alors autant s’astreindre à l’essentiel et n’écouter que les meilleurs joyaux de la musique country (country folk, honky tonk, country rock…) : Hank Williams, Don Gibson, Johnny Cash, Elvis Presley, Roy Orbison, Neil Young, The Traveling Wilburys et bien d’autres. Tout cela, entouré de celles et ceux qu’on aime par-dessus tout.

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Mais au fait, je ne vous ai pas vraiment dit pourquoi j’aime tant la musique country. Un peu parce qu’elle produit en moi les mêmes effets que le classique et surtout parce qu’elle me ramène à ma jeunesse. C’est qu’elle provoque en moi des sensations et des souvenirs, de beaux souvenirs, semblables à cette madeleine chez Proust : rapport entre soi et son environnement, questionnement sur le sens de la vie, les idéaux, volonté de freiner le temps, revenir en arrière, les délices d’une bonne bière, rester jeune… C’est tout cela que, depuis l’Europe, la musique country nord-américaine produit en moi.

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