Habiter et penser le monde

Écrit par : Étienne Haché

14 novembre 2022

Mots-clés :
Étienne Haché est philosophe et enseignant de Culture générale au lycée La Providence en France.

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Pour ce numéro consacré à l’urbanisme, j’ai pensé vous parler de Martin Heidegger (1889-1976). Disciple d’Edmund Husserl, amant et professeur de Hannah Arendt, directeur de thèse de Hans Jonas, maître à penser de Hans G. Gadamer et d’Emmanuel Levinas, collègue et ami de Karl Jaspers, Heidegger est sans aucun doute la plus grande figure intellectuelle contemporaine. Bien que ses écrits soient entachés par le soupçon du nazisme, il donne à penser notre rapport avec l’habitation et la cité.

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Le 5 août 1951, lors d’un colloque sur «L’homme et l’espace» devant des ingénieurs et des architectes, Heidegger prononça une conférence intitulée «Bâtir, habiter, penser». En pleine crise du logement dans l’Allemagne d’après-guerre, il posait la question suivante : «Qu’est-ce que l’habitation?» Pour lui, derrière le mot «habitation» se cache non pas le problème de la construction et des matériaux nécessaires, ainsi que les coûts, ni le lieu où l’on voudrait habiter, encore moins la question du confort ou celle du droit au logement, mais plutôt, au sens existentiel, l’être de l’habiter, à savoir l’espace public, les équipements et les infrastructures pour s’épanouir, les lieux d’échange, de création et de convivialité; bref, tout ce qui permet à notre être de se réaliser humainement et spirituellement.

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La question de l’être

Heidegger a introduit dans la philosophie occidentale le fait d’«être au monde», ce qu’il appelle le Da-sein (l’être-là). Il faut remonter à un ouvrage monumental et légendaire, Sein und Zeit (Être et temps) écrit en 1927, pour comprendre le Dasein. Dans cet ouvrage, qui correspond à la période du premier Heidegger, le penseur attire en effet l’attention sur un souci existentiel majeur : l’être. À ce souci, explique-t-il, la philosophie a toujours répondu en s’intéressant aux choses telles qu’elles sont (les étants) — soit à travers l’étantité (les propriétés communes) des étants, soit en posant l’existence d’une essence suprême (Dieu) — et non à leur manifestation ou à leur substance (pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?, demandait Leibniz).

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Pour comprendre l’être, Heidegger propose pour sa part de s’intéresser à un étant en particulier, l’homme. L’ontologie fondamentale inspirée par Pascal stipule que la particularité de tout homme consiste à se préoccuper de son être dans l’imminence de la mort. Malgré cela, le constat est en partie un échec puisque l’ouvrage se résume à une réflexion sur l’existence de l’homme (le Dasein qui s’interroge sur son être) et non sur l’être en général.

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Or, c’est à ce stade qu’on peut situer la pensée du deuxième Heidegger que reflète le texte de la conférence susmentionnée de 1951. Puisque l’étant en particulier, à savoir le Dasein, fait obstacle au dévoilement de l’être en tant qu’être, est-il possible de parvenir à la vérité de l’être par un autre moyen? Réponse de Heidegger : oui, et ce, grâce au pouvoir de signification du langage. D’où l’intérêt de Heidegger pour l’étymologie, en l’occurrence le sens des mots bâtir, habiter et penser. Le langage serait une sorte de métaphysique latente dans la mesure où les mots échappent à l’usage que nous en faisons. Le danger d’«oubli de l’être» étant omniprésent, il faut donc être attentif aux mots que nous employons, comme c’est le cas en poésie et en littérature. Mais le langage n’est-il pas qu’un outil proprement humain?

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Habiter, c’est mener une existence authentique

Lors de sa conférence, Heidegger dit qu’il y a dans le mot habiter une nouvelle façon d’être au monde : l’«être habitant» est même l’idée centrale du texte de 1951. Ainsi, le fait d’habiter le monde et dans la cité est bien plus que se loger. Loger n’est en réalité rien d’autre qu’un système technico-bureaucratique de mise en boîte pour ainsi dire, de quelque façon que ce soit. Sans l’ombre d’un doute, nous sommes forcément à l’étroit dans ce genre de logement, n’est-ce pas? Habiter suppose en revanche la possibilité de se retrouver dans un lieu et de s’incarner en lui. Ainsi, pour Heidegger, le verbe habiter possèderait davantage de qualités que le verbe loger.

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Habiter n’est pas qu’un simple processus technique ou une merveilleuse idée d’ingénieurs et d’architectes adaptée aux comportements et aux modes de consommation; habiter, c’est la volonté de mener une existence authentique, loin de la «quotidienneté» et de la «banalité» (le domaine du «On»). Du reste, dans sa conférence, le penseur souligne ceci : «dans la crise présente du logement, il est déjà rassurant et réjouissant d’en occuper un». Dans une Allemagne détruite par les bombardements alliés, le logement était devenu une chance davantage qu’un droit. Toutefois, habiter ne suppose pas seulement de pouvoir se loger, mais le moyen de bâtir.

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Habiter n’est pas qu’un simple processus technique ou une merveilleuse idée d’ingénieurs et d’architectes adaptée aux comportements et aux modes de consommation; habiter, c’est la volonté de mener une existence authentique, loin de la «quotidienneté» et de la «banalité»

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«Nous ne parvenons […] à l’habitation, dit Heidegger, que par le “bâtir”». Nous touchons ici à la relation de moyens et de finalité. C’est que dans le fait de bâtir, il y a déjà de l’habiter, comme le charpentier qui est à l’œuvre dans une construction ou l’architecte qui y met son esprit, son attention et ses inspirations. Le fait d’être soi-même bâtisseur prolongerait donc notre personnalité. Certes, il existe des constructions qui ne sont pas nécessairement des lieux pour vivre. Mais grâce à la réflexion (intentionnalité) de l’architecte, nous espérons nous sentir bien dans un centre commercial, dans un bureau d’affaires, dans un hôpital ou dans un centre de loisirs. Nous souhaitons nous épanouir dans nos lieux de travail et nos espaces publics; nous voulons que notre bureau reflète notre personnalité.

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La perte du sens de l’habitat

Ceci me conduit au dernier terme du titre de la conférence de 1951. «“Bâtir” et penser […] sont toujours pour l’habitation inévitables et incontournables», nous dit Heidegger. Le philosophe montre à quel point le penser est intrinsèquement lié aux deux premiers termes. Concevoir son logement, c’est en quelque sorte déjà l’habiter. De même, imaginer que nous habitons un logement en particulier, c’est déjà penser à la manière dont il sera agencé pour mieux vivre. J’interprète ici Heidegger : penser notre manière d’habiter le monde est inéluctable. Penser est ainsi le terme médian entre bâtir et habiter.

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Or, pourtant, ce que déplorait déjà Heidegger en 1951, c’est le mercantilisme qui réduit des millions de femmes, d’hommes et d’enfants à la misère sociale. Nous n’offrons plus la possibilité de penser l’habitation comme «le trait fondamental» de la condition humaine». Se loger coûte cher, surtout dans les grandes villes et métropoles. Les logements sont de plus en plus petits, car c’est la quantité et la rentabilité qui passent au premier plan. Au revoir le métier d’architecte… Disposer d’un grand logement est devenu un luxe à Paris, Séoul, Tokyo, New York, Londres, Mexico, Edmonton, Calgary, Vancouver, Toronto, Montréal, Québec et même à Moncton. Jamais, hormis en temps de guerre, l’affirmation «être logé ne suffit pas pour exister» n’a été aussi vraie qu’aujourd’hui.

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L’intérêt de sa conférence de 1951 peut se résumer à cette phrase de Heidegger : «La véritable crise de l’habitation réside en ceci que les mortels en sont toujours à chercher l’être de l’habitation et qu’il leur faut d’abord apprendre à habiter». Habiter le monde comme un tout (le «quadriparti» : terre, ciel, divins et mortels), c’est cultiver tel un berger une relation de tendre souci à l’égard de son environnement et du lieu où l’on vit. Mais est-ce encore possible, dans les conditions actuelles, de façonner notre existence?

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Une tendance (écologique) est à l’œuvre, mais les habitations dans lesquelles nous devons nous incarner sont de plus en plus urbaines. Tout concourt à la perte de sens, à la négation du droit d’habiter notre être, si nécessaire afin de se réaliser.

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Une tendance (écologique) est à l’œuvre, mais les habitations dans lesquelles nous devons nous incarner sont de plus en plus urbaines.

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