Hivers de mon enfance

Écrit par : Étienne Haché

6 décembre 2021

Mots-clés :

Étienne Haché, philosophe et ancien professeur au Campus Saint-Jean, publie bimensuellement une chronique « Esprit critique ».

Je veux vous parler de sentiments et d’émotions, ceux éprouvés durant les hivers d’antan. Enfouis dans la mémoire, ils ressurgissent, refont surface à tout moment, pour peu qu’on s’en souvienne, se ravivent vers la moitié de la vie au point de nous rendre nostalgiques. Nostalgie qui n’est point un obstacle à la pensée. C’est plutôt la boussole consolatrice devant la réalité effective des choses, à laquelle il faut bien se résoudre. La conscience de la fin d’un monde, d’un idéal, d’une époque, d’un mode de vie, d’un vivre-ensemble; conscience aussi du temps qui passe…, une pensée aussi pour tous ceux qui sont partis et qu’on chérit depuis. 

«Le monde a bien changé», comme le dit le titre d’une chanson du légendaire groupe acadien 1755. La fonte des glaciers est bien réelle, le sol se dérobe parfois sous nos pieds, nos paysages se transforment, nous nous urbanisons jusqu’aux frontières de nos campagnes, mais nos villes, elles, se réchauffent aussi de plus en plus. Au point que certains préfèrent dorénavant davantage le sud, et ce, parfois même sans se soucier de savoir qu’il y a également des problèmes pointant à l’horizon dans cette direction. Nous choisissons l’évasion qui rime avec le mouvement et l’instant présent davantage qu’avec la maison, les habitants, la saison hivernale, voire le son berçant de la vieille horloge rivalisant avec les gouttelettes de stalactites sur les rebords des fenêtres.

L’hiver, manifestation d’une existence authentique

Je veux vous parler de nostalgie, celle de l’hiver; de ces hivers de mon enfance animés par les chansons de Hank William et de Johnny Cash et par la « Soirée du hockey » ; ces hivers qui ont forgé mon imaginaire et me donnent encore aujourd’hui la force de vivre, d’être heureux, d’aimer et de penser. Tout, ou presque, se trouve là, dans ces hivers d’enfance : mon être, mon caractère, mes origines, mon existence, la source où je continue de m’abreuver, la nature, mon éducation, ma musique, mais aussi ma famille, ceux que j’aime tant, mes parents, papa qui n’est plus et maman qui se bat maintenant contre la maladie, mes aïeux, mes ancêtres… Tout ce qui me fut donné en héritage.

Je les ai aimés ces hivers, froids et enneigés; des hivers exigeants, mais parfois si puissants, rayonnants, éclairants et envoûtants; des hivers au beau milieu de la forêt familiale toute blanche, en raquette sur des chemins parfois sans issue, parmi les pins, les cèdres et les bouleaux; ces hivers sous un beau clair de lune ou sur la rivière, avec ses risques et périls, à distance du monde, non loin de notre église derrière laquelle se trouve un petit paradis, lieu du repos éternel. 

ous la froidure de l’hiver, l’air et l’eau se figent. Crédit : Arnaud Barbet

Oui, je les ai aimés ces hivers de mon enfance. Tout simplement parce qu’à cette époque, les hivers étaient bien plus qu’une saison. C’était aussi l’expression de la misère, de la douleur, mais aussi des luttes et du courage face à l’adversité : un écrin rugueux où vivre ensemble en famille était encore, au mépris du superflu, la seule chose qui comptait; une expérience parfois difficile, mais bien vivante et toujours porteuse de sens 50 ans après.

Les trésors cachés

En rendant grâce ainsi à la nature des hivers de mon enfance dans la péninsule acadienne, jusqu’aux extrémités les plus sauvages, j’honore avec tout le poids de mon esprit le sang et la vie de ceux qui m’ont fait tel que je suis. Mais il y a davantage. Dans cette mélancolie blanche des hivers que j’ai connus au Nouveau-Brunswick se cachent en réalité des choses sacrées. Du sacré qui ne vient qu’à ceux qui sont capables, grâce au travail de mémoire, de le faire revivre dignement comme un «trésor» que l’on croyait perdu à jamais. Là, dans cette volonté d’accueillir et de transmettre ces trésors du passé, réside la possibilité de se définir soi-même et d’affirmer son amour du monde.

Malheur à ceux qui, sous le coup du progrès, de l’uniformisation et de la mode du jour, considèrent que cette passion pour les petits mondes communs, animés de sentiments et d’émotions dignes de constituer des souvenirs et des légendes inoubliables — ces «cadres sociaux de la mémoire» comme dirait Maurice Halbwachs —, ne représente à vrai dire pas grand-chose, mis à part une nostalgie. Comme le dit avec regret le poète Paul Valéry, ceux-là entrent vraiment dans l’avenir à reculons. 

Les hivers de mon enfance sont le parfait exemple de ce besoin humain fondamental de ressourcement pour affronter l’avenir avec dignité et espoir. Ils symbolisent un amour tendre, une passion dévorante pour la simplicité du matin, la meule de cheddar, le pain grillé, les œufs et le bacon. Ils sont l’expression d’un profond attachement pour les gens de caractère, braves et courageux, ceux qui ont le cœur bien placé et qui méritent que Dieu leur réserve une place dans la maison de l’éternité. 

Seuls demeurent le sol natal et ceux qu’on aime

L’éternité, lieu de blancheur et de lumière comparable aux hivers de mon enfance où le parfum du thé King Cole, bouillant à longueur du temps sur le poêle durant ces belles journées ensoleillées de février, évoque encore à mon esprit la douceur, la paix; bref, un art de vivre qui s’appelait aussi générosité à l’égard des amis et des visiteurs. Ces hivers d’une enfance acadienne m’ont appris non seulement la générosité et l’ouverture, mais le pardon, la promesse et l’espoir. 

Si tout ce que je suis paraît bien se trouver là, dans ces hivers de mon enfance, c’est parce que ceux-ci reflétaient sans doute l’esprit de celles et ceux qui m’ont appris à les aimer. Alors, je pose la question : Pourquoi en irait-il autrement? Pourquoi devrions-nous nous justifier, voire refouler ce que nous sommes? Mis à part les injonctions de la nature qu’il nous faut sagement apprendre à déchiffrer pour mieux la respecter, pourquoi faudrait-il nous adapter au temps présent, au changement? Qu’est-ce que cela signifie, sinon une antinomie de la raison?

Le lecteur pourra certainement en dire autant que moi au sujet des hivers d’enfance. Mais si j’ai voulu pour ma part vous parler de mes souvenirs d’hiver, à Rivière-du-Portage, c’est parce qu’un brin de nostalgie vient de surgir en moi telle une vraie dette du sens. Seule la nostalgie, par son pouvoir de ranimer le passé à travers des émotions et des sentiments, peut nous redonner la faculté de penser. Et, s’il le faut, penser à contre-courant comme ce fut le cas durant les hivers de mon enfance.

Partager

La francophonie albertaine vous intéresse?

Nous aussi.

Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour recevoir chaque deux semaines un concentré de nos meilleures histoires!