Les hommes ont aussi leur place en garderie

Écrit par : Mehdi Mehenni

30 mars 2022

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Crédit : sonulkaster. Freepik
La question de la place de l’homme dans la petite enfance, avec tous les préjugés et les clichés qu’elle véhicule, est au centre des préoccupations de la francophonie albertaine, ces derniers temps. Des experts en éducation font le constat.

 

Mehdi Mehenni
IJL – Réseau.Presse – Le Franco

 

En Alberta, le milieu de la petite enfance francophone fait face, et de l’aveu de ses propres éducateurs, à une double difficulté : trouver du personnel qui parle français et qui soit, en même temps, qualifié.

 

Il existe pourtant un troisième défi, non moins important, qui n’est pas toujours mis en avant. Trouver des éducateurs «au masculin» qui remplissent les deux premières conditions et qui sont intéressés à travailler dans un service de garde.
Sandra Hassan Farah, professeure en éducation à la petite enfance, Centre collégial de l’Alberta. Crédit : Courtoisie

Sandra Hassan Farah, professeure en éducation à la petite enfance, Centre collégial de l’Alberta. Crédit : Courtoisie

 

Ce que Sandra Hassan Farah, professeure en éducation à la petite enfance au Centre collégial de l’Alberta, appelle le «défi supplémentaire».

 

Pour preuve, elle affirme que c’est la première fois en trois ans qu’elle accueille un étudiant dans sa salle de classe. «On va essayer de le garder», lance-t-elle, avec un brin d’humour.

 

Selon elle, la province compte très peu d’éducateurs en milieu francophone.

 

«Personnellement, j’en connais deux ou trois. Ils sont souvent aussi dans les “avant et après école”, avec les enfants d’âge scolaire (6 à 12 ans)», relève-t-elle.

 

Une situation face à laquelle la communauté francophone de l’Alberta ne pouvait plus rester de marbre. Car, note Sandra Hassan Farah, «il s’agit de reposer un équilibre naturel».

 

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«Les enfants sont autant à être en contact avec des hommes qu’avec des femmes. Quand ils se retrouvent à passer des journées entières avec des femmes, ça ne reflète pas la réalité finalement», explique la professeure.

 

C’est d’ailleurs dans cette perspective que les locaux du Campus Saint-Jean ont abrité, samedi 26 mars dernier, une formation gratuite destinée aux étudiants et au personnel de la petite enfance francophone de l’Alberta. L’objectif : réfléchir sur les stéréotypes et les préjugés envers les hommes dans le milieu de l’éducation à la petite enfance.

 

En plus de Sandra Hassan Farah, le Centre collégial a fait appel à deux intervenants de marque : Dominique Germain, professeur et coordonnateur du département de Techniques d’éducation à l’enfance au Collège Montmorency à Laval (Québec), et Alain St-Pierre, professeur et coordonnateur des stages en Techniques d’éducation à l’enfance du même collège.

 

Se diriger vers une approche inclusive

S’il y a un point sur lequel les trois experts se rejoignent entièrement, c’est que les préjugés sont d’abord à combattre au sein même de la petite enfance.
Dominique Germain, professeur et coordonnateur du département de Techniques d’éducation à l’enfance, Collège Montmorency (Laval, Québec). Crédit : Courtoisie

Dominique Germain, professeur et coordonnateur du département de Techniques d’éducation à l’enfance, Collège Montmorency (Laval, Québec). Crédit : Courtoisie

 

Dominique Germain cite, en premier lieu, les annonces de recherche «d’éducatrices», qui sont le plus souvent rédigées au féminin.

 

«C’est presque tous les jours que je pose la question sur les réseaux sociaux : est-ce qu’un homme fait l’affaire aussi? Parce qu’un jeune étudiant de 16 ou 17 ans qui regarde cette offre d’emploi, il ne va pas se sentir interpellé. Il va s’imaginer que c’est un emploi pour les femmes uniquement», souligne-t-il.

 

Le professeur suggère une approche «inclusive» et recommande d’utiliser la rédaction «épicène» pour dire «personnel éducateur recherché» ou bien nommer «éducateurs/éducatrices» dans l’annonce.

 

Alain St-Pierre pense que c’est aussi par «réflexe» que les rédacteurs d’annonces ont recours à ce type d’exclusion de genre.
Alain St-Pierre, professeur et coordonnateur des stages en Techniques d’éducation à l’enfance, Collège Montmorency (Laval, Québec). Crédit : Courtoisie

Alain St-Pierre, professeur et coordonnateur des stages en Techniques d’éducation à l’enfance, Collège Montmorency (Laval, Québec). Crédit : Courtoisie

 

Pourtant, il assure que «les milieux de la petite enfance qui ont eu l’expérience de travailler avec des hommes sont très sensibilisés et très positifs au principe d’inclusion».

 

Un principe que Sandra Hassan Farah considère comme vital et «important même pour les femmes».

 

«À la petite enfance, ça ne travaille qu’en équipe. Et dans un travail d’équipe, on ne cherche pas à ressembler à la personne, mais à se compléter. Ça va être beaucoup plus efficace», observe-t-elle.

 

Elle fait remarquer également que «face à des situations d’urgence ou de prise de risques, on ne va pas avoir la même réaction ni penser de la même manière» et que c’est finalement «la réalité de la vie qu’on offre à l’enfant tout simplement».

 

Ce qui fait dire à Alain St-Pierre que «le service à l’enfance est censé justement représenter la maison des enfants et la société en général, qui n’est pas menée que par les femmes».

 

«Le service à l’enfance est censé justement représenter la maison des enfants et la société en général.» Alain St-Pierre

 

«Le soin des enfants n’est pas réservé qu’aux femmes; c’est tout le monde qui doit s’en occuper», martèle-t-il.

 

Les parents, les éducatrices et la «chasse gardée»

Mais la résistance est là et, parfois, elle peut venir des collègues de travail comme des parents, rappelle Dominique Germain.

 

«Les parents font partie aussi des éléments de résistance. Beaucoup n’acceptent pas l’idée qu’un homme va faire le change de couches des enfants à la pouponnière. C’est un premier réflexe», note-t-il.

 

Cependant, le professeur a souvent vu l’inverse se produire au bout de deux à trois mois, dans des situations similaires.

 

 

«On voit donc que les parents sont finalement très heureux. On entend aussi d’autres parents, qui ont constaté qu’un homme travaille dans le groupe des 3 ans, dire qu’ils ont hâte que leurs enfants arrivent dans ce groupe-là pour que leurs enfants vivent une situation différente avec un homme», témoigne-t-il.

 

Il ajoute qu’«une fois que la situation de l’homme est bien placée dans le milieu, c’est généralement très positif».

 

«Une fois que la situation de l’homme est bien placée dans le milieu, c’est généralement très positif.» Dominique Germain

 

Ensuite, il y a les éducatrices! Selon Sandra Hassan Farah, «elles ne sont pas toujours prêtes à accueillir les hommes et leur laisser de la place».

 

«On a eu déjà quelques réflexions entamées de femmes qui avouent que ça vient un peu les chercher de voir un homme faire les soins d’hygiène d’enfants. Elles disent qu’elles sont mal à l’aise avec ça. Pour elles, c’est une tâche féminine. On sexualise les tâches», raconte-t-elle.

 

Certaines femmes ont aussi dit, poursuit la professeure-enseignante, «on se bat continuellement pour avoir notre place dans le monde du travail, alors maintenant qu’on a une profession qui nous appartient, on ne veut pas la lâcher».

 

Cependant, il y a d’autres femmes qui ont exprimé ces mêmes difficultés et qui, «à force de travailler avec un homme, comme elles n’ont pas le choix, eh bien, elles ont trouvé cela chouette. Une fois qu’elles ont laissé aller les barrières», rapporte, optimiste, Sandra Hassan Farah.

 

Jean-Bastien, ce visage du changement

Peu importe, aux yeux du professeur Alain St-Pierre, «il s’agit là d’un nombre d’idées reçues qu’il faut absolument déconstruire».

 

«Chez nos étudiants, on le voit moins, puisqu’ils sont tous jeunes et plus modernes. Mais dans les services de garde, on sent qu’il y a une chasse gardée chez certaines femmes», relève-t-il avec un certain agacement.

 

Ce pourquoi son collègue Dominique Germain estime que «la prise de conscience de l’importance de la présence masculine en petite enfance est une bataille à long terme».

 

«C’est à force d’en parler qu’on va semer dans la tête des gens cette idée-là. Et c’est peut-être juste dans 10 ou 15 ans qu’on va voir une différence marquée», conclut-il.
Jean-Bastien Vaudry, futur éducateur à la petite enfance. Crédit : Courtoisie

Jean-Bastien Vaudry, futur éducateur à la petite enfance. Crédit : Courtoisie

 

Un des futurs visages du changement habite justement Edmonton et se nomme Jean-Bastien Vaudry. Âgé de 22 ans, le jeune homme suit un programme provincial en ligne pour devenir aide-éducateur.

 

«J’ai pu amplement m’expérimenter avec les cinq frères et sœurs que compte ma famille. J’épaule ma mère, je suis son bras droit», dit fièrement Jean-Bastien Vaudry, qui précise que sa mère est monoparentale.

 

«J’ai pu amplement m’expérimenter avec les cinq frères et sœurs que compte ma famille.» Jean-Bastien Vaudry

 

Le futur éducateur avait, en effet, la voix éteinte puisqu’il n’avait dormi que très peu les dernières 48 heures. «J’ai veillé deux nuits entières pour surveiller l’état de santé de ma petite sœur, âgée d’un an, et de mon petit frère, âgé de quatre ans», soupire-t-il.

 

Sa maman, Nathalie Ouellet, qui achève ses études dans le même domaine, pense que son fils a «une véritable vocation».

 

Jean-Bastien l’affirme d’ailleurs. «Je suis motivé pour finir mon parcours secondaire et aller au Campus Saint-Jean pour devenir éducateur à la petite enfance.»

 

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