L’immigration économique : une situation précaire et un manque d’équivalences

Écrit par : Vienna Doell

21 janvier 2023

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Il existe encore de nombreux obstacles pour les immigrants qui arrivent au pays dans le cadre de l’immigration économique. La validation des acquis, le coût des possibles équivalences universitaires, les difficultés linguistiques, mais aussi une forme de racisme de la part de certaines entreprises, constituent quelques-unes des barrières à une bonne intégration dans la société.

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Vienna Doell
IJL – Réseau.Presse – Le Franco

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Avec le départ à la retraite des baby-boomers et la pandémie de COVID-19, de nombreux emplois sont en tension dans le pays. L’Alberta ne fait pas exception à la règle de deux chômeurs par poste vacant.

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Parmi ces postes non occupés, un grand nombre devrait-être destiné à des travailleurs qualifiés. Le gouvernement fédéral a mis en place des moyens rapides tel que le programme Entrée express pour accueillir des étrangers ayant une formation et une expérience professionnelle qualifiée dans leur pays d’origine.

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Selon Statistique Canada, entre 2016 et 2021, 10 465 Africains (Afrique du Nord et de l’Ouest) potentiellement francophones sont arrivés dans la province par le biais de l’immigration économique. Les Français (290), les Belges (90) et les Suisses (50) font aussi partie de cette immigration économique tant convoitée, car ils peuvent partager leur expérience professionnelle acquise à l’étranger.

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Des situations contradictoires

Parmi les évaluations effectuées pour arriver au Canada, celle des diplômes d’études (EDE) pour l’Entrée express est essentielle afin de juger si l’éducation reçue par l’immigrant dans son pays d’origine est équivalente ou non à celle prodiguée sur notre sol.

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Toutefois, la politique d’immigration du Canada semble paradoxale dans son acceptation des immigrants économiques. «Le Canada veut des gens qualifiés et diplômés sur son territoire», explique Marie Lanquetin, gestionnaire régionale de développement des affaires et conseillère en acquisition de talent chez Atout Recrutement, une agence de placement située au Québec. Mais son constat est qu’à leur arrivée, la reconnaissance des diplômes ne fonctionne pas forcément.

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«C’est très contradictoire et très décevant», assure celle qui travaille au quotidien avec de futurs employés en provenance de l’étranger ou du Québec. Elle évoque aussi la diversité des accords qui peuvent être mis en place entre les provinces et certains pays. «Certains pays, comme avec la France, il peut y avoir des équivalences, mais il faut dans tous les cas que l’immigrant repasse une certification» à un moment ou un autre.
Au pire, si la province n’a pas d’équivalence universitaire pour le diplôme présenté, l’immigrant devra alors reprendre ses études entièrement s’il veut continuer dans le domaine qu’il a choisi dans son pays d’origine. Des études longues et coûteuses (de deux à sept ans).

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Dans d’autres cas, elle souligne que «les employeurs canadiens bénéficient d’une main-d’œuvre très qualifiée pour beaucoup moins cher». En effet, certains employeurs profitent de cette situation pour embaucher ces immigrants à des postes sensibles sans diplôme reconnu et «les payent moins cher, facilement 20-30% moins de revenu».

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Un parcours long et coûteux vers l’équivalence

Dieudonné Kandolo est avocat en Alberta depuis 2013. Mais avant de pouvoir vivre de son métier, il a dû retourner aux études pour avoir une équivalence en droit au Canada. «J’étais avocat en République democratique du Congo depuis 1990», explique le propriétaire du cabinet d’avocats DDK Law Chambers.

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Lorsqu’il termine ses études de droit dans son pays, il accède ensuite à de très hautes fonctions, «alors j’arrive ici avec cet esprit-là. Mais je me rends compte que ça ne m’a servi à rien», dit l’avocat en droit civil.

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Comme beaucoup d’autres, il n’a pas été informé avant d’immigrer dans quelle mesure il serait éligible pour poursuivre sa carrière juridique. «On devrait vraiment les [immigrants] informer», explique Dieudonné. Selon lui, il est important de savoir exactement «la valeur canadienne» du diplôme obtenu dans son pays d’origine.

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«J’étais chez McDonald… je nettoyais les toilettes.» Dieudonné Kandolo

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Arrivé en Ontario en 1993, Dieudonné ressent une certaine frustration à «travailler dans les manufactures» durant une dizaine d’années. Il retourne finalement aux études, tout en assurant le soutien familial. «J’étais chez McDonald… je nettoyais les toilettes», s’exclame Dieudonné. Avec son épouse et quatre enfants à élever, «c’était terrible!»

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D’autres barrières limitant la possibilité de trouver un emploi au même niveau

Comme Dieudonné, Victor Moke-Ngala a aussi travaillé dans l’industrie manufacturière avant de reprendre ses études en éducation au Campus Saint-Jean. Cet enseignant l’assure, «on peut dire que l’enjeu principal pour un immigrant […], c’est vraiment de pouvoir travailler».

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«Vous avez besoin d’un logement, vous avez besoin de nourrir votre famille, ou de vous nourrir vous-même, et donc vous avez besoin d’un emploi pour faire de l’argent», décrit celui qui est aussi le président de la Francophonie Albertaine Plurielle (FRAP), un organisme qui aide notamment à l’insertion des immigrants francophones en Alberta.

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Mais, selon lui, le diplôme n’est pas l’unique obstacle pour trouver un emploi. La barrière linguistique pour celles et ceux qui ne s’expriment pas en anglais et le racisme limitent le succès de certaines candidatures pour des emplois canadiens, explique celui qui est originaire de la République démocratique du Congo.

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«Des fois, vous allez déposer vos demandes, vous avez les compétences nécessaires et vous connaissez l’anglais, mais on vous dit qu’on a trouvé des candidats plus qualifiés que vous…», décrit-il d’un air soupçonneux.

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Cofondateur de la FRAP en 2014, il a notamment «fait pression» pour instaurer des normes d’embauche éthique au Conseil scolaire Centre-Nord. Il souligne qu’il a fallu de nombreuses années avant que les personnes d’origine africaine soient acceptées à des postes d’enseignant en même nombre que ceux qui sont nés au Canada. «Aujourd’hui, il y a moins de barrières… Il y a des immigrants qui sont embauchés […], mais il faut encore sensibiliser les gens.»

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Des solutions pour une équivalence plus rapide

Même si le gouvernement fédéral à des programmes pour que le diplôme soit un atout pour la résidence permanente, Marie Lanquetin estime qu’il faudrait faire davantage au niveau fédéral en augmentant les processus de reconnaissance des diplômes à la source. Des accords bilatéraux entre le Canada et les pays qui produisent cette immigration économique éduquée devraient être créer systématiquement.

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Pour Victor, qui était «parent unique et à faible revenu» à l’époque, le retour à l’université était un risque financier et social. Cette reconnaissance des diplômes étrangers éviterait probablement l’endettement d’un grand nombre de ces personnes qui trouvent le courage de retourner sur les bancs universitaires.

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Les employeurs doivent prendre leurs responsabilités

«C’est impératif d’expliquer aux employeurs qu’un emploi à l’extérieur du Canada est aussi valide», insiste la gestionnaire et conseillère. Elle exulte à un changement de mentalité face à l’expérience professionnelle étrangère de la part des employeurs. «Tant que l’immigrant n’a pas eu d’expérience “canadienne”, les employeurs ont beaucoup de mal à faire confiance aux autres expériences dans d’autres pays», ajoute la spécialiste en recrutement.

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«C’est impératif d’expliquer aux employeurs qu’un emploi à l’extérieur du Canada est aussi valide.» Marie Lanquetin

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Même si les sciences médicales ou le droit sont des domaines où il semble difficile de faire évoluer rapidement les conditions d’équivalence, il est clair que le retour aux études n’est pas viable pour tous. «Il faut absolument que des mesures spécifiques soient mises en place», conclut Victor Moke-Ngala.

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«Il faut absolument que des mesures spécifiques soient mises en place.» Victor Moke-Ngala
La FRAP est un organisme francophone qui facilite notamment l’intégration des immigrants francophones en Alberta.

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