Le miracle de Noël

Écrit par : Roger Dallaire

20 décembre 2022

La famille et le curé. Crédit : Courtoisie - Archives provinciales de l’Alberta
Conteur, musicien, comédien, marionnettiste et folkloriste, Roger Dallaire est un artiste accompli et un passionné d’histoire et de traditions canadiennes-françaises.

.

Je vous l’avais bien dit qu’à Noël, y se passe des choses quasiment pas croyables… Attendez voir si vous allez y croire?
Les années ont passé depuis que notre cher (petit) Albert a reçu son joual vert à Noël. Albert avait maintenant 12 ans et depuis, les gens du village ont pris le patois «joual vert».

.

***
Nous étions tard l’automne quand Pépère Tremblay est arrivé veiller.

.

«Armand, je pense qu’on devrait se mettre ensemble avec Émile pis acheter notre propre moulin à battre. Vos gars vieillissent et peuvent aider astheure, j’ai vu ça aux champs, c’t’année. Les gars faisaient des mautadit bon field pitcher pis Albert, en haut sul rack, est pas bitable avec son joual. Adrien est vaillant, le p’tit maudit, c’est tout un spike ça… y sait soigner une batteuse! Ça va vous revenir moins cher que d’payer un crew d’batteux pis d’soigner ça, c’est toute une job itou

.

Napoléon Tremblay, pépère de la famille, était le beau-père d’Armand. Veuf depuis presque sept ans, il vivait sur la terre paternelle, chez Émile, son fils aîné, à un mile et demi de chez Armand. Napoléon avait trois garçons et cinq filles; Arthur, son troisième garçon, était mort pendant la Grande Guerre, on en parlait rarement, c’était un sujet trop délicat.

.

Note : Mémère Tremblay est morte la même année qu’Albert a reçu Prince pour Noël, le lampion à la messe de minuit aurait brûlé pour elle…

.

«C’est pas fou, monsieur Tremblay, on devrait être bon pour payer ça, nous autres ensemble. C’est pas donné parzemple, mais ça ben du bon sens ! J’viens d’acheter la terre à monsieur Sottiaux, en arrière de chez nous, ça va nous faire grand à battre l’année prochaine ça!»

.

«Vos graineries sont déjà pleines, son père, avec votre propre batteuse pis une terre de plus… ou sé qu’vous allez mettre ça, s’grain là?», ajouta Albert, excité mais perplexe.

.

.

Le magasin Brosseau. Crédit : Courtoisie - Archives provinciales de l’Alberta

Le magasin Brosseau. Crédit : Courtoisie – Archives provinciales de l’Alberta

.

.

«Ben, Albert a raison, le grain va être vendu c’t’hiver, mais une terre de plus, va falloir se bâtir des graineries», réfléchit, à voix haute, Armand.

.

«J’avais déjà pensé à ça, Armand, on n’a pas d’choix, faut faire chantier c’t’hiver si on veux bâtir des graineries au printemps. J’ai déjà approché Joe Marselais, y’a un vieux shack su’l bord de Worm Lake (aujourd’hui Seibert), on va pouvoir monter là pour faire chantier. Joe y’a mouvé sa ligne de trappe au Wolf Lake depuis quelques années.»

.

«On n’a pas d’choix, faut faire chantier c’t’hiver si on veux bâtir des graineries au printemps.»

.

«J’vas m’rendre au Lac La Biche la semaine prochaine pour nous ramasser un permis de coupe de bois. Dix mille pieds de bois, ça va être en masse pour nous autres. Mon beau-frère a marié la fille à Rocheleau, son moulin à scie, y’é installé pas loin d’la vieille cabane à Joe Marselais pis y va nous scier ça pas cher, j’ai pas d’doute», ajouta Émile.

.

***

.

Clarisse, la mère d’Albert, avait eu trois enfants depuis notre dernière histoire. Ça lui faisait deux garçons et quatre filles et elle était encore en famille. Armand et Albert espéraient un autre garçon, comme de raison. La plus vieille des filles, Rosalie, était grippée depuis une semaine et ça ne semblait pas se passer. Clarisse lui avait mis des mouches à moutarde tous les soirs. Un petit bloc de camphre était épinglé dans un sachet de coton sur sa taie d’oreiller, mais rien ne semblait faire décrocher cette vilaine grippe. Clarisse avait travaillé fort avec ses filles depuis des semaines : rentrer la récolte du jardin, mettre les carottes et les patates dans le cavraux, sous la maison, et le reste en cannage. Sa plus jeune était encore aux couches et celui en elle commençait à paraître pas mal. Elle avait mal au dos et dormir la nuit n’était pas une chose facile. Elle en était à sa septième grossesse, mais celle-ci ne semblait pas se passer comme les autres. Était-elle trop vieille ou peut-être trop épuisée? Le départ des hommes la préoccupait beaucoup, mais elle ne voulait pas que ça se voit. Elle était forte après tout…

.

.

Clarisse près de la cuisinière à bois. Crédit : Courtoisie - Archives provinciales de l’Alberta

Clarisse près de la cuisinière à bois. Crédit : Courtoisie – Archives provinciales de l’Alberta

.

.

***
Armand et les hommes étaient excités sans bon sens de monter au chantier.

.

Le bois était tout cordé, pour l’hiver, du long de la maison et les hommes entraient le bois à tous les jours. Ça faisait quelques semaines que le temps gelaudais; le poêle était réveillé de nouveau. La cheminée avait maintenant son panache fier qui montait au ciel clair et obscur. Les hommes venaient de faire boucherie, le gros cochon était pendu dehors entre trois grandes perches faisant office de trépied. La mère faisait son boudin et les filles s’occupaient de la tête pour faire la tête fromagée. Pour souper, ce soir-là, de la forçure. Émile et sa famille étaient venus pour la saignée avec Pépère, bien entendu.

.

.

Le magasin général et son poêle à bois. Crédit : Courtoisie - Archives provinciales de l’Alberta

Le magasin général et son poêle à bois. Crédit : Courtoisie – Archives provinciales de l’Alberta

.

.

Les hommes jasaient autour du poêle, en fumant leurs pipes.

.

«Avez-vous pensé à toute, les hommes? Moé, j’ai tout affilé les galandorts pis les haches.»

.

«Y’en a pas comme vous pour affiler, Pépère!» confirma Adrien, le fils d’Émile.

.

«Moé, j’ai une poche de fleur, un sac de sucre, une canne de thé, du café pis des bines et des pois secs», ajouta Émile.

.

.

Prince sur le chantier. Crédit : Roger Dallaire

Prince sur le chantier. Crédit : Roger Dallaire

.

.

«Pis moé, j’ai l’sel pis l’poivre pis presquement la moitié d’un cochon. Ma femme a filé ben d’la laine et mes filles l’ont platonée, tu vas pouvoir nous tricoter des chaussons de laine, Pépère», dit Armand en riant. «J’ai pensé qu’on pourrait monter avec Prince et ma sleigh; c’est un joual pas mal à main. Ça va certainement être assez jusqu’à Noël. On pourra remonter deux teams après ça pour descendre le bois au moulin à scie à Rocheleau. Qu’est-ce que vous en pensez?»

.

«Pis moé, j’ai l’sel pis l’poivre pis presquement la moitié d’un cochon.»

.

«C’est plein d’allure!», répliquèrent les hommes et les garçons.

.

«J’sus peut-être vieux, mais j’vas m’occuper du camp, du joual pis des repas… et pis j’vas vous en faire des bas d’laine», ajouta Pépère en riant.

.

Albert et son cousin Adrien n’étaient jamais montés au chantier. Oh, mais ils connaissaient ça par exemple, leur grand-père leur en avait tellement parlé souvent.

.

«L’automne a été douce, mais j’ai ben peur que l’hiver va nous sauter dessus comme un loup affamé. J’aime pas trop ça, les derniers jours gris pis le vent qui semble vouloir venir du nord-est. On ferait ben de pas trop traîner pis d’partir avant les premières bordées», avisa Napoléon.

.

C’est comme ça, qu’après la messe du dimanche, les hommes continuèrent au bois. Ils avaient une journée et demie à cheval à faire pour arriver au camp. Au premier arrêt, ils dinaient chez le jeune Bricket puis la nuit, ils s’arrêtaient chez l’bonhomme Lachevrotière sur le bord de la rivière Sandy pour ensuite arriver au lac tard la nuit d’après.

.

.

***
À peine une semaine venait de passer que le temps changea. Deux grosses bordées de neige suivies d’un temps raide et froid. Les filles entraient le bois, tiraient les vaches et soignaient les animaux tous les jours. Elles aidaient aussi avec les repas et la vaisselle pour donner une chance à leur mère.

.

.

St-Paul en journée, sous le soleil hivernal. Crédit : Archives de St-Paul

St-Paul en journée, sous le soleil hivernal. Crédit : Archives de St-Paul

.

.

La grippe de Rosalie s’était aggravée. Elle faisait des efforts pour souffler et quand elle toussait dans un mouchoir blanc venait du sang. Le docteur Décosse, qui était passé en semaine, avait diagnostiqué que la pauvre petite était consomption. La tuberculose étant fort contagieuse, il fallait envoyer Rosalie au sanitarium.

.

«Nous n’avons pas d’argent, Docteur, j’sais pas où on va l’envoyer?», lâcha Clarisse.

.

C’en était trop pour elle; les hommes partis et sa plus vieille gravement malade. Le lendemain de la visite du docteur, les filles entendirent les grelots dans le chemin.

.

«Môman, c’est monsieur l’curé pis monsieur Langevin, l’marguillier.»

.

«Le docteur Décosse m’a informé que votre petite est gravement malade et qu’il ne faut pas qu’elle reste chez vous par peur de répandre la maladie. J’ai donc décidé de la prendre sous mon aile, je vais m’occuper de l’envoyer sur le train vendredi à St-Albert, à la maison Youville. Les bonnes Sœurs grises vont faire leur possible pour réchapper votre fille. On peut pas en faire plus, c’est dans les mains du bon Dieu à présent», dit le curé.

.

«Mais monsieur l’curé, c’est une dépense pour la paroisse, j’pourrais jamais vous l’rendre…», jura Clarisse.

.

«Vous touchez à l’orgue tous les dimanches et vous aidez à la sacristine. Vous avez maintes fois reprisé les tissus et les vêtements sacramentels. Oh non, c’est nous qui vous en devons», conclut le curé.

.

C’est ainsi que la plus vieille des filles devait aussi les quitter. Quand Rosalie partit prendre le train, couchée dans le char du père Chalifoux, Clarisse pleurait au châssis, essuyant ses larmes dans son tablier. Elle savait que ça prendrait un miracle si elle voulait revoir sa fille vivante. La tuberculose faisait ses ravages.

.

***

.

Les hommes passaient un temps merveilleux. C’était un dur labeur, mais les hommes s’y plaisaient bien. Pépère était toujours le premier debout à allumer la lampe et le poêle. Ensuite, il mettait la bombe sur le poêle pour chauffer l’eau. Il s’habillait chaudement pour sortir soigner le cheval. Au retour, l’eau bouillait et le café était coulé. De la soupane avec une tranche de pain et un morceau de lard pour commencer la journée.

.

«Pépère, trouvez-vous l’temps long tout seul toute la journée?», demanda Albert.

.

«Non, mon p’tit gars, j’sus ben dans le bois pis j’ai d’l’ouvrage icitte, moé itou. Fondre la neige, faire la vaisselle, nettoyer l’écurie… pis j’pense ben gros à Mémère.» Pépère avait sur le bord de son lit un chapelet usé, une chandelle à moitié brûlée et un petit portrait de leurs noces.

.

.

Pépère dans le camp. Crédit : Roger Dallaire

Pépère dans le camp. Crédit : Roger Dallaire

.

.

«Pépère, qu’est-ce que vous souhaiteriez pour Noël?», questionna Albert.

.

«J’ai hâte de passer Noël avec Mémère, je m’ennuie ben gros pis dans l’bois, j’sus plus ennuyeux.»

.

À la prière du soir, Pépère en avait toujours une pour le repos de l’âme à Mémère. Armand et Albert recommandèrent en prière Rosalie, qui était simplement grippée à leur départ, et Clarisse pour que ça se passe bien en leur absence. Armand n’était pas concerné; selon lui, elle attendait pour le mois de janvier. Il serait de retour avant l’accouchement.

.

***

.

Les semaines avaient passé et Clarisse était maintenant alitée, trop mal au dos et des crampes. Elle avait des pertes de sang et le docteur ne voulait pas qu’elle se lève trop souvent.

.

C’était la tristesse dans la demeure. Les filles avaient commencé à mettre du sapinage sur les cadres de porte et suspendu les bas de Noël sur la balustrade de l’escalier. Quelques cartes de Noël, reçues de la parenté de l’Est, étaient suspendues sur une corde du long du mur de la grande pièce. C’était la troisième semaine de l’Avent. Noël apporte souvent de la joie, mais ici, tout était sombre, le ciel et les esprits. Aucune nouvelle de Rosalie et encore moins des hommes pris au bois.

.

***

.

Ce matin-là, dans la cabane, Albert et Adrien, qui partageaient une paillasse, s’étaient réveillés dans une cabane froide. Les hommes avaient jugé bon de ne pas réveiller Pépère ce matin-là, il avait trop forcé le jour d’avant. «Laissons lé dormir», avait-on dit. Albert finit sa croûte de pain et alla bien abriller Pépère qui dormait toujours dans la cabane obscure.

.

.

Prince tire les billots de bois. Crédit : Roger Dallaire

Prince tire les billots de bois. Crédit : Roger Dallaire

.

.

.

Les hommes ont passé la journée à faler les arbres et à skider les logs avec Prince à travers le bois jusqu’au skidway. C’est là qu’on loadait la sleigh avec des cantook. Les hommes, étant maintenant loin du camp, lunchaient au bois.

.

Le soir, à la brunante, les hommes rentraient au camp. C’est en approchant qu’ils aperçurent la cabane en même temps. Les hommes se sont regardés, sans dire un mot, mais en pensant la même chose, comme un pressentiment. Aucune boucane à la cheminée.

.

***

.

L’avant-veille de Noël, Clarisse, qui avait supplié le père Chalifoux d’envoyer un télégramme pour des nouvelles de sa fille, reçut une visite inattendue.

.

«J’ai reçu ce message ambigu, c’est-à-dire je ne sais pas comment le comprendre. C’est drôlement écrit. À la station, ils viennent d’engager un Anglais et c’est sûrement pour ça…» Le père Chalifoux se dérhuma avant de lire la petite note :

.

«…Rosaly malad… pa noel por elle isi… prierr elle ira… enterement vot Sr. St-Luk Évageliss»

.

«Elle est encore plus malade… et… enterrement… Monsieur l’curé…», dit Clarisse, les larmes aux yeux. «Si y’a question d’enterrement, aurez-vous la bonté de la faire revenir pour être enterrée avec les nôtres?»

.

«Il n’est pas question de ça, voyons… mais oui, si Dieu vient la chercher, elle sera enterrée chez nous, sans faute. Vous avez ma parole. Bon, reposez-vous. Tout ce qu’il nous reste, c’est la prière. Offrez votre prière au pied de la croix.»

.

Comment dormir? Elle pensait à sa fille et ses garçons, jour et nuit. Son chapelet ne quittait jamais ses mains pieuses et elle faisait le tour, un Ave à la fois.

.

***

.

Les hommes avaient perdu la notion du temps, mais à la mort de Pépère, Émile calcula que c’était certainement l’avant-veille de Noël. Ils préparèrent le traîneau. Les hommes, n’ayant pas de planche pour faire une tombe, enveloppèrent Pépère dans un drap comme linceul. Émile avait tué un orignal la semaine d’avant et la viande était préparée pour le voyage. Le corps de Pépère avait été ensuite enveloppé dans la peau de l’orignal, le poil en dedans, pas pour le garder au chaud, mais par respect pour cet homme qu’on aimait tant.

.

***

.

Dans la nuit, le travail commença pour Clarisse. Le curé dut partir avec toute la famille. Les enfants avaient été emmenés chez matante Anna pendant que maman était à l’hôpital. La journée avait été longue, sans nouvelle, mais l’après-midi, matante alla à l’hôpital pour s’informer… Un petit garçon en pleine santé, mais de onze livres, c’est bien pour ça qu’elle ne feelait pas…

.

C’était la journée du 24 décembre et pour célébrer l’arrivée du petit garçon et Noël, matante Anna apporta tous les enfants au magasin général Brosseau. Les enfants n’avaient jamais été au village et le magasin était plein de jouets et de bonbons. Du jamais vu! Dans leur paroisse, le magasin était tout petit. Matante acheta des cannes de Noël pour tous les jeunes, des poupées et un petit cheval de bois pour Lucien, le plus jeune des garçons.

.

.

La nuit tombe sur St-Paul. Crédit : Archives de St-Paul

La nuit tombe sur St-Paul. Crédit : Archives de St-Paul

.

.

Ce soir-là, quand les lumières sur la rue principale s’allumèrent, les enfants n’avaient jamais rien vu de pareil. C’était comme dans les histoires, les livres… Le train d’Edmonton arriva au village à huit heures du soir. Tout le village le savait, par le son du train et son sifflet. Une heure plus tard, un charretier arriva à la porte de chez matante Anna avec, à son bras, une jeune et jolie demoiselle.

.

***

.

C’est en traversant la rivière Sandy que Prince défonça dans la glace, les deux pattes avant coincées dans la rivière presque gelée. Les hommes prirent peur. Ils débarquèrent rapidement le corps de Pépère du traîneau et leurs bagages. Émile et Armand ont vite fait de décrocher les traits du bacul. Les quatre hommes réussirent à reculer le traîneau pour alléger Prince. Mais chaque fois que Prince avançait, ses deux pattes défonçaient davantage la glace. Albert voulut vite sauver son cheval, mais Armand lâcha un cri de s’éloigner par crainte qu’il tombe à l’eau, lui aussi.

.

Les hommes avaient tout essayé pour sauver le pauvre cheval. Ils avaient tiré de toutes leurs forces sur les câbles à partir de la grève, mais rien n’y fit. Au bout d’une demi-heure, Armand commença à déficeler sa carabine. Albert se souvint des paroles de son père, sept ans auparavant, et il savait qu’il avait raison cette fois-ci, mais…

.

Albert fit un petit signe de croix et sauta sur la glace au risque de se noyer. Il pensait au miracle de Noël, il n’en voulait pas plus. Prince était déjà très épuisé et gelé par l’eau glaciale. Le pauvre cheval avait la tête couchée sur la glace. Albert se coucha sur la glace près de lui et lui chuchota à l’oreille. Prince s’ouvrit les yeux et réussit à ressortir un sabot de l’eau et le déposa sur la glace sans défoncer… et ensuite l’autre patte… il avait maintenant tout son corps sur la glace.

.

«Albert fit un petit signe de croix et sauta sur la glace au risque de se noyer.»

.

Les hommes, surpris de voir ça, avaient vite tiré le câble sur le côté de la rivière et s’étaient mis à tirer de toutes leurs forces de côté. Albert essayait de calmer Prince en lui demandant de ne pas se lever, de rester coucher sur la glace avec lui. Les hommes réussirent à glisser le corps lourd du cheval sans qu’il défonce jusqu’à l’autre côté. Tous les hommes accoururent à Prince pour frotter son poil trempe avec de la neige pour aider à le sécher. Moins d’une heure plus tard, le traîneau était raccroché et ils continuèrent leur route vers le village.

.

***

.

Rosalie était de retour et très surprise de voir ses sœurs et son frère chez matante. Elle était blême et frêle, mais vivante. Elle fut soulagée d’apprendre que sa mère était correcte et qu’elle avait un nouveau petit frère.

.

Ce soir-là, après le bain de tous, matante Anna, qui était vieille fille et qui n’avait jamais eu d’enfant, mit les cheveux des petites en boudins pour la messe de minuit à la cathédrale. Ces enfants-là n’avaient jamais fêté Noël comme ça.

.

.

La cathédrale de St-Paul. Crédit : Archives de St-Paul

La cathédrale de St-Paul. Crédit : Archives de St-Paul

.

.

Pour faire du spécial, avant la messe, Rosalie se rendit à l’hôpital pour voir sa mère. Clarisse était en sanglots. Elle avait déjà accepté la mort de sa fille. Le mot «enterrement» dans le télégramme voulait dire «entièrement vôtre Sr. St-Luke-l’évangéliste» et elle ne passera pas Noël au sanitarium parce qu’elle allait mieux.

.

.

L'intérieur de la cathédrale de St-Paul. Crédit : Courtoisie - Archives provinciales de l’Alberta

L’intérieur de la cathédrale de St-Paul. Crédit : Courtoisie – Archives provinciales de l’Alberta

.

.

La grande messe fut chantée par l’évêque et plusieurs prêtres. Une messe grandiose avec la chorale dans le jubé et les tuyaux de l’orgue Casavant qui chantaient à plein volume. Tout le monde paraissait bien, les dames avec leurs chapeaux et leurs manteaux de fourrure, les hommes avec leurs beaux habits et leurs moustaches cirées. Ça sentait bon l’encens et la cire de chandelle de tous les lampions allumés. Tous les chandeliers étaient illuminés ainsi qu’un sapin de Noël de douze pieds. Il faisait chaud dans la cathédrale. Au bout du banc, les enfants étaient assis près du radiateur à eau chaude qui cognait à tout bout d’champ. L’enfant Jésus fut placé dans la crèche. C’est là que Rosalie demanda à ses sœurs, c’était quoi le nom de leur nouveau petit frère. Hochement de tête. Personne ne le savait.

.

***
Les hommes arrivèrent à la noirceur dans leur petite paroisse, à temps pour la messe de minuit. Arrivé dans l’église, le banc de la famille à Armand était vide. La femme d’Émile était sans réponse pour Armand. En arrivant chez eux, Armand et Albert eurent le même sentiment en apercevant la cheminée éteinte.

.

«Foyers éteints, familles éteintes», dit le vieux dicton. Un frisson monta tout le long de l’épine dorsale d’Armand. Le père Chalifoux passa chez eux aux petites heures du matin, en voiture. Il fit monter les deux hommes pour aller au village.

.

C’est là, chez matante, que tous furent réunis. Après les retrouvailles de Noël, Armand et Albert se rendirent à l’hôpital Ste-Thérèse pour voir Clarisse et l’enfant. C’est là que Clarisse apprit la mort de son père, mais Albert fut vite de lui dire que son souhait s’était réalisé : il passait Noël avec Mémère. Sur ces paroles, Clarisse montra du doigt le nouveau-né dans une petite bassinette. Armand demanda son nom et Clarisse de répondre «Napoléon» comme son père qui n’était plus du temps.

.

***

.

C’est une histoire d’une autre époque, d’un autre temps, où les épreuves, le sacrifice, la maladie et la mort semblaient toujours au seuil, aux aguets, mais où les gens vivaient simplement, ensemble. L’entraide, le partage et les veillées aidaient à alléger le fardeau de la vie.

.

De ces épreuves, cette année-là, la magie de Noël exauça plusieurs vœux. Prince avait passé à un cheveu de rester là dans la rivière. Rosalie, convalescente, s’était rétablie entre les bonnes mains des Sœurs grises et avait retrouvé son bercail. Clarisse, aussi, avait repris ses forces avec un petit Napoléon à sa poitrine et Pépère dans les bras de Mémère qui dansait là-haut, dans le ciel étoilé où les marionnettes éclairent la nuit, vibrantes de couleurs dans un ciel pur et frais.

.

«De ces épreuves, cette année-là, la magie de Noël exauça plusieurs vœux.»

.

Je vous l’avais pourtant bien dit, il se passe des choses pas croyables à Noël. C’est dur à croire, «joual vert»! Croyez-vous ça?

.

.

Lexique

Astheure : à présent, maintenant

Field pitcher : personne qui reste au champ pour charger les wagons avec du foin ou des gerbes de grain à l’aide d’une fourche

Bitable : de l’anglais to beat. Pas battable, incomparable

Spike : personne qui s’occupe de vider les wagons de gerbes de blé ou d’avoine dans un moulin à battre

Crew d’batteux : équipe d’hommes engagés pour les battages

Itou : aussi

Parzemple : par exemple

Graineries : bâtiment où était entreposé le grain

Mouvé : de l’anglais to move. Déplacer, déménager

En masse : beaucoup

Mouche à moutarde : remède de grand-mère pour soulager la toux et la congestion. Mélange d’eau, de farine et de moutarde sèche déposé dans un linge mince et appliqué sur la poitrine ou le dos du malade

Cavraux : expression populaire dérivée de caveau, pièce souterraine pour entreposer des aliments au frais

Gelaudais : qui gèle la nuit et dégèle le jour

Tête fromagée : mets traditionnel composé de tête de porc bouillie en gelée

Forçure : foie de porc

Galandorts : expression populaire dérivée de godendard, longue scie à double manche

Fleur : de l’anglais flour. Farine.

Platoner : expression populaire dérivée de pelotonner, rouler en boule

À main : facile à manœuvrer

Teams : paire de chevaux attelés

Consomption : Amaigrissement et dépérissement typiques de la tuberculose

Réchapper : sauver, soigner, guérir

Sacristine : nom donné à la femme qui s’occupe de la sacristie

Reprisé : réparé, rapiécé

Vêtements sacramentels : vêtements utilisés lors d’un service liturgique

Bombe : bouilloire

Soupane : gruau de consistance claire

Faler : de l’anglais to fell a tree. Abattre les arbres

Skidway : de l’anglais. Rampe faite avec des billots pour monter le bois sur un traîneau

Cantook : de l’anglais cant hook. Outil avec crochet et manche de bois pour rouler et déplacer les billots

Dérhumer : se racler la gorge

Bacul : pièce d’attelage d’un cheval

Jubé : dans une église, il s’agit de la tribune clôturée qui sépare le chœur liturgique de la nef

Partager

La francophonie albertaine vous intéresse?

Nous aussi.

Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour recevoir chaque deux semaines un concentré de nos meilleures histoires!