Pour lutter contre l’assimilation des francophones au Canada, il faut s’attaquer à l’anglonormativité

Écrit par : Le Franco

5 mars 2022

  • Lycée Louis Pasteur Justemila
Crédit : WCL20 Lycée Louis Pasteur Justemila / Wikipedia Commons

Opinion – Anne Levesque

Ces pages sont les vôtres. Le Franco permet à ses lecteurs de prendre la parole pour exprimer leurs opinions. Anne Levesque est avocate et professeure adjointe au programme de common law français de la Faculté de droit de l’Université d’Ottawa. Elle est titulaire d’un diplôme en droit de l’Université d’Ottawa. Elle obtient sa maîtrise en droit international de la personne à l’Université d’Oxford en 2016 où elle étudie grâce au généreux soutien de la Fondation Alma & Baxter Ricard. Anne a fait valoir les droits de ses clients devant plusieurs tribunaux administratifs, les tribunaux de toutes les instances du Canada, dont la Cour suprême du Canada, et des organes conventionnels internationaux et régionaux en droits de la personne. Sa recherche porte sur les droits de la personne et les droits des enfants. Native de Falher en Alberta, elle est diplômée de l’école Héritage.

Depuis quelques années, le concept de l’insécurité linguistique est en vogue dans les communautés francophones en situation minoritaire au Canada. Plusieurs organismes, universitaires et militants pour les droits des francophones prétendent qu’il serait possible d’endiguer l’assimilation en s’attaquant au manque de confiance des locuteurs à l’égard de leurs compétences linguistiques.

S’il est vrai qu’il faut créer des espaces où les francophones et les francophiles se sentent en confiance lorsqu’ils s’expriment en français, le phénomène de l’insécurité linguistique est trop souvent confondu avec une autre force assimilationniste puissante qui constitue une menace tout aussi importante pour les communautés francophones du Canada : l’anglonormativité, qui fait de l’anglais la norme dans les échanges.

Anne Levesque est avocate et professeure adjointe au programme de common law français de la Faculté de droit de l'Université d'Ottawa.

Anne Levesque est avocate et professeure adjointe au programme de common law français de la Faculté de droit de l’Université d’Ottawa. Crédit : Courtoisie

En tant que chercheuse spécialisée en droits de la personne, je m’intéresse aux structures et aux axes de domination qui marginalisent les groupes en quête d’égalité. Cet article examine pourquoi les notions d’insécurité linguistique et d’anglonormativité ne sont pas les mêmes, et pourquoi il est dangereux de les confondre.

«L’anglonormativité, qui fait de l’anglais la norme dans les échanges.»

Définir les concepts

Meike Wernicke, experte en enseignement du français langue seconde, définit l’insécurité linguistique comme étant «une impression, une croyance ou un sentiment à l’effet que la variété de langue qu’on utilise ou la façon dont on parle n’est pas légitime ou valorisée par la société. Les gens évaluent généralement leurs propres pratiques linguistiques en les comparant à une norme perçue comme étant supérieure».

Le phénomène est réel et mérite qu’on s’y attarde. Pour combattre l’assimilation, les communautés francophones doivent s’attaquer aux notions de pureté de la langue française – notamment lorsqu’elles sont des manifestations de classisme, racisme et de capacitisme – qui marginalisent certaines personnes et les rendent réticents à parler le français. Wernicke observe par exemple que l’on dévalue le français acadien, le chiac, le français du Manitoba ou de la Colombie-Britannique.

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L’anglonormativité, quant à elle, est un «système de structures, d’institutions et de croyances qui marque l’anglais comme la norme». Selon Alexandre Baril, professeur féministe en travail social et expert en théories trans, l’anglonormativité est la norme selon laquelle les personnes non anglophones sont jugées, discriminées et exclues. Dans un contexte anglonormatif, le français devient une entorse à l’ordre naturel des choses, un intrus qu’il convient de rabrouer et de taire, parfois ouvertement avec mépris et hostilité. Au Canada, l’anglonormativité est la source de la francophobie.

Soyons clairs : l’anglonormativité est très différente de l’insécurité linguistique. L’insécurité linguistique se produit lorsqu’une personne hésite à parler la langue par crainte d’être jugée par ceux qui se considèrent gardiens du français. L’anglonormativité n’a rien à voir avec une disposition subjective ou un quelconque manque de confiance personnelle. Il s’agit de la domination systémique de l’anglais dans un espace qui marginalise ceux qui ne sont pas anglophones ou anglophiles. Il ne s’agit pas d’un problème chez certains individus, mais d’une structure de dominance liée à la langue de la majorité.

Confondre les concepts

Une étude récente du Commissariat aux langues officielles du Canada (CLO) confond ces deux concepts. L’étude interprète les résultats de sondages menés en 2019 auprès de fonctionnaires fédéraux travaillant dans des régions bilingues du Canada. On y parle «d’insécurité linguistique» en référant à des scénarios qui sont en réalité des exemples d’anglonormativité, voire de francophobie.

Par exemple, un fonctionnaire au gouvernement fédéral témoigne que la personne qui le supervise ainsi que ses collègues ne sont pas assez à l’aise dans sa langue officielle. Un autre fonctionnaire partage que sa langue première officielle n’est pas souvent utilisée où il travaille.

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D’autres exemples relèvent même de comportements discriminatoires envers la minorité linguistique : «si j’utilise ma langue première officielle, les gens penseront que je suis fauteur de trouble», relate un autre employé de la fonction publique?

Dans aucun de ces exemples, le locuteur n’a exprimé sa réticence à parler sa langue par crainte d’être jugé par des puristes. Au contraire, tous ces cas révèlent un lieu de travail où ceux qui ne parlent pas l’anglais sont exclus et discriminés. Qui plus est, les locuteurs semblent œuvrer dans un environnement hostile à tout ce qui n’est pas dit ou rédigé dans la langue de Lord Durham.

Solutions individuelles à des problèmes systémiques

L’étude du CLO sur l’insécurité linguistique aurait dû être un rapport sur l’anglodominance. Les réponses à l’enquête révélaient clairement que les francophones et francophiles n’étaient pas inquiets quant à la qualité de leur français, mais plutôt soucieux d’importuner leurs collègues et leurs superviseurs avec des communications en français.

Lorsqu’on leur a demandé comment résoudre le problème, la proposition principale portait sur la nécessité d’assurer une place significative au bilinguisme au sein du leadership et de favoriser un milieu de travail où les deux langues peuvent être lues et entendues par tous. En d’autres termes, les résultats de l’étude décrivaient l’anglonormativité et proposaient des solutions pour la combattre.

Or, dans l’infographie qui accompagne l’étude, on présente «la motivation» comme l’une des principales stratégies pour combattre les problèmes identifiés dans l’étude. Des propositions similaires – qui ignorent complètement les dynamiques de pouvoir en jeu et qui imposent aux individus le fardeau de résoudre les problèmes systémiques – ont été proposées à d’autres minorités afin de réaliser l’égalité en milieu de travail.

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Dans son livre à succès planétaire, Lean In, Sheryl Sandberg, directrice des opérations de Facebook et femme d’affaires de renommée internationale, invitait les femmes à venir s’asseoir à la table et à mieux s’autopromouvoir afin de parvenir à la parité des sexes dans les postes de pouvoir et à réaliser l’équité salariale dans le lieu de travail. La critique féministe reprochait au bestseller de Sandberg de blâmer les femmes pour la discrimination systémique qu’elles subissent au travail. L’autrice s’est elle-même ravisée quelques années plus tard.

Dans la même veine, le concept de syndrome de l’imposteur – l’anxiété ou l’insécurité liée au fait de ne pas se sentir suffisamment qualifié ou doué dans un contexte professionnel – est lui aussi largement critiqué, car il pathologise les individus – souvent les femmes, les personnes racisées et les personnes avec un handicap – pour leur réaction normale à la discrimination systémique dans le milieu du travail.

Tout comme un discours positif sur soi-même ne peut protéger une femme contre la discrimination dans un lieu de travail patriarcal, il est illusoire de croire qu’un petit peu plus de motivation peut aider les francophones à mettre fin à un système de structures, d’institutions et de croyances anglodominantes. Ceci est particulièrement vrai pour les francophones en position de vulnérabilité du fait de leur langue, leur rang hiérarchique, et souvent leur genre.

Au final, dans un lieu de travail où les positions de pouvoir sont occupées par des individus qui ne parlent pas français, l’insécurité linguistique n’y est pas pour grand-chose. Ce n’est pas l’insécurité linguistique, mais plutôt l’instinct de survie, qui empêche, par exemple, un francophone dans un poste précaire à col rose de faire valoir ses droits linguistiques au travail.

Appeler un chat un chat

Le rôle du Commissaire aux langues officielles du Canada est de protéger les communautés minoritaires francophones et anglophones. Au lieu de blâmer les individus pour leur manque de confiance personnelle, il convient plutôt de reconnaître et dénoncer les structures de pouvoir qui causent leur marginalisation linguistique. Les commissaires mandatés pour protéger les droits d’autres minorités au Canada le savent déjà et s’attaquent depuis longtemps aux causes sous-jacentes de leur marginalisation.

«Au lieu de blâmer les individus pour leur manque de confiance personnelle, il convient plutôt de reconnaître et dénoncer les structures de pouvoir qui causent leur marginalisation linguistique.»

Les commissaires aux droits de la personne dénoncent donc le racisme, la transphobie, le sexisme, le colonialisme, l’âgisme, le capacitisme et l’hétéronormativité, car ces phénomènes menacent la pleine réalisation des lois sur les droits de la personne. Il est temps que le Commissaire aux langues officielles fasse de même. Pour lutter contre l’assimilation des francophones au Canada, il faut nommer et s’attaquer à l’anglonormativité.

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