Une nouvelle murale pour faire tomber les murs

Écrit par : Mélodie Charest

18 avril 2021

La murale de madame Nadeau, artiste franco-albertaine, peinte en 1989 et qui représente le père Grandin, une Sœur grise et des enfants autochtones devant un pensionnat. Crédit : Courtoisie de la Ville d’Edmonton.

Les temps changent, les interprétations de l’histoire et des œuvres d’art aussi. La peinture murale de la station Grandin du LRT, au croisement de la 100e rue et de la 99e avenue à Edmonton était au centre d’une polémique. Ces dernières années, la Ville d’Edmonton a pris le problème en main pour remettre en contexte la peinture murale initialement destinée à célébrer la communauté franco-albertaine et les peuples autochtones. 

Peinte en 1989 par l’artiste franco-albertaine Sylvie Nadeau, l’œuvre met à l’honneur  l’évêque Vital Grandin. Cet oblat du 19e siècle (1871 – 1902) a joué un rôle phare dans l’implantation de la communauté francophone en Alberta. 

Problème, cet homme est également connu pour avoir soutenu la création des écoles résidentielles dans l’Ouest canadien. À l’époque, le débat politique était de « civiliser les peuples autochtones en éduquant les jeunes ».

L’œuvre de Sylvie Nadeau représente le Mgr Grandin, devant sa résidence, et une religieuse tous deux entourés d’enfants autochtones joviaux.

Une lettre qui fait du bruit

« Plusieurs lettres ont été écrites à l’Edmonton Journal au sujet de la murale au milieu des années 2000 », indique Francis Asuncion, agent des communications de la Ville d’Edmonton. En 2010, plusieurs habitants de la ville rédigent une lettre au conseil municipal. « La lettre demandait que la peinture murale soit enlevée et remplacée par des images positives qui rendraient hommage aux contributions des peuples autochtones », explique monsieur Asuncion. 

Elle « [soulevait] des préoccupations quant à sa nature problématique et au fait que la murale ne reflétait pas la véritable expérience des enfants élevés dans le système des pensionnats autochtones ». 

Suite à cette lettre, un comité a été formé en 2011 pour déterminer la direction à prendre afin de conserver l’idée initiale de ce projet : réconcilier peuples autochtones et francophones de l’Alberta. 

Parmi ce comité, Edmonton Arts Council, Indigenous Youth, de nombreux artistes, des membres des communautés autochtone et francophone, l’Association canadienne-française de l’Alberta (ACFA), Edmonton Transit Service, Aboriginal Relations Office (maintenant connu sous le nom de Indigenous Relations Office) et Francophonie Jeunesse de l’Alberta (FJA) qui avait commandé l’œuvre dans les années 1980 et l’avait offerte à la ville.

Remplacer ou modifier, telle est la question

« Le retrait de la peinture murale originale a été considéré par le groupe de travail comme un balayage radical de l’histoire. Afin de promouvoir la compréhension culturelle et la guérison, l’histoire doit être reconnue ». En ce sens, le groupe a décidé d’ajouter une nouvelle œuvre à celle de Sylvie Nadeau pour compléter le pan de cette histoire commune que Francophones et les Peuples autochtones partagent. 

Il fait appel, en 2011, à Aaron Paquette, désormais connu comme conseiller municipal à Edmonton depuis 2017. Alors qu’il doit se prononcer devant le comité, l’artiste cri-métis, membre des Premières Nations, se rappelle que les visions sur la manière de gérer le mécontentement croissant de la population face à la murale diffèrent : certains désiraient enlever l’œuvre, d’autres la modifier complètement.

Il propose alors une alternative. « J’ai suggéré de ne pas reprendre le travail de Sylvie Nadeau, mais de tenter de nous rappeler d’où nous venons : les bons côtés comme les moins bons, afin de continuer l’histoire. Nous pouvions alors placer des peintures murales de l’autre côté qui montreront les perspectives autochtones de cet endroit, de cette histoire. Les gens [du groupe] ont adoré l’idée et ils m’ont demandé de la réaliser. Mais j’avais une condition… »

Cette condition était de pouvoir travailler avec Sylvie Nadeau. Une dame qu’il qualifie d’« être humain merveilleux dont il a beaucoup appris ».

Au croisement de la 110 Street et de la 98 Avenue, la station Grandin abrite les murales de Sylvie Nadeau et de Aaron Paquette, des installations qui tentent de réconcilier l’histoire francophone et autochtone. Crédit: Courtoisie de la Ville d’Edmonton.

En discutant et en arpentant la station ensemble, le duo d’artistes a décidé d’installer des panneaux supplémentaires au travail original pour moduler l’espace en une forme qui s’apparente à un tambour. Les artistes ont remarqué qu’il y avait une plateforme qui séparait les deux murs comme s’il y avait « une sorte d’écart au milieu ; comme l’écart qui a parfois entre nous. Ce qui nous relie, c’est l’humanité qui est comme un battement de tambour ; comme le battement d’un cœur. De cette façon, le travail communique entre l’écart. »

Bien que les œuvres de Sylvie et d’Aaron aient été installées en 2014, le projet continue. Selon Aaron, la ville d’Edmonton élabore présentement des panneaux explicatifs et interprétatifs qui accompagnent les peintures.

Cette murale, implantée pour réconcilier entre les différentes communautés, ne relève pas d’un cas isolé dans la capitale albertaine. En 2019, Carla Rae Taylor, Aja Louden et Dana Belcourt ont été engagés par Edmonton pour créer des murales célébrant les communautés franco-albertaine, ukrainienne et autochtones.

Note : Sylvie Nadeau a refusé de prendre part à une entrevue pour témoigner des événements relatifs à la murale Grandin. 

  • Les pensionnats autochtones au Canada 

Dans un courriel destiné au journal Le Franco, monsieur Denis Perreaux, directeur général de la Société historique francophone de l’Alberta, affirme que l’œuvre de Sylvie Nadeau représente une religieuse appartenant à la congrégation des Sœurs grises et l’évêque Gradin devant la résidence du premier personnage et non devant un pensionnat autochtone.

La question des pensionnats autochtones est sensible au Canada. La scolarisation des jeunes autochtones a servi de prétexte pour exercer une forme de contrôle et assurer leur assimilation à la société « blanche ». L’Église catholique, l’Église anglicane, l’Église Unie de même que les Églises presbytériennes ont administré ces écoles.

Selon l’article Pensionnats indiens au Canada de l’Encyclopédie canadienne, ce sont environ 130 pensionnats qui ont ouvert leur porte entre 1831 et 1996 accueillant ainsi 150 000 enfants autochtones. Les données et les statistiques sont incomplètes pour décompter les enfants décédés à la suite de mauvais traitements. On estime ce chiffre supérieur à 6 000. 

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