Noël et le sens de notre dignité

Écrit par : Étienne Haché

13 décembre 2021

Mots-clés :

Étienne Haché, philosophe et ancien professeur au Campus Saint-Jean, publie bimensuellement une chronique « Esprit critique ».

Le lecteur se souvient sans doute que, bien avant l’avènement de Noël, la fin de l’année symbolisait déjà dans l’Antiquité latino-romaine ce que nous appelons depuis lors la période des fêtes. En effet, le 25 décembre marquait pour les Romains les festivités païennes avec la naissance du Sol Invictis  (au IIIe siècle). La fête de cette divinité correspondait au solstice d’hiver et elle se situait dans le prolongement des Saturnales, lesquelles se tenaient entre le 17 et le 23 décembre.

C’est ainsi que, depuis ses origines, la fête de Noël reste liée à la Nativité. C’est par souci de christianiser les fêtes païennes (les Saturnales) que l’Église catholique, appelée à devenir l’héritière de l’Empire romain à partir du IVe siècle de notre ère, sous Constantin 1er et Théodose Le Grand, décida de placer le jour de Noël à cette période de l’année. Comme chacun sait, cette date fut progressivement étendue partout dans l’Occident chrétien et progressivement dans le monde entier. Commémorant la Bonne Nouvelle, celle de la naissance du Christ, l’enfant-Sauveur, à Bethléem (Évangile selon saint Luc, 2 : 1-20), cette fête chrétienne a évolué au cours de l’histoire et s’est imposée comme une véritable tradition universaliste avec ses particularités locales.

La commercialisation de Noël a certainement ôté à cette fête son caractère essentiellement religieux durant la seconde moitié du XXe siècle. La consommation de masse et l’uniformisation des modes de vie à l’échelle planétaire ont graduellement poussé Noël à délaisser certaines habitudes et pratiques pour la publicité, la vente et les achats. Devenu produit de la consommation, voire un facteur important d’inégalités sociales et la victime de l’évolution lucrative de la société moderne, peut-on encore dire que Noël est porteur de valeurs, de vertus, de générosité et d’espoir?

Tel que je l’ai souligné l’an dernier à cette même période («Noël, l’enfant et le philosophe», Le Franco, volume 77, no 48, 17 décembre, p. 20), malgré tous ces avatars, Noël n’a pas moins conservé son caractère familial et spirituel. C’est un peu comme si, la tradition religieuse renversée par la société de masse, une prise de conscience rationnelle soudaine du caractère éphémère de certains modes de vie et du consumérisme nous incitait plus que jamais à revenir à l’esprit d’une grande fête populaire païenne comme celle des Saturnales où l’on organisait de grands repas, échangeait de petits cadeaux, comblait les enfants et les petits-enfants, et ce, avec amour, bonté et modération.

Une tradition universaliste

Mais il y a davantage que la petite ambiance familiale du 24 décembre au soir et du jour suivant. Par-delà les réjouissances de ces instants d’hiver précédant Noël, où grands et petits patientent en s’amusant dans la joie à patiner, à glisser sur la neige en toboggan pendant des heures, où l’on trouve réconfort, le soir venu, devant le poêle ou la cheminée, bien au chaud, autour d’un apéritif, Noël marque aussi une véritable révolution politique et culturelle qui a façonné notre civilisation. Outre les héritages juif et gréco-romain, la culture et la pensée occidentales puisent aussi aux sources des Évangiles. La particularité du message évangélique chrétien, si rudement mis à mal aujourd’hui pour diverses raisons que nous ne pouvons pas toujours occulter aussi facilement, tient à la primauté du caractère sacré de la vie individuelle et non plus seulement à celle du peuple comme dans la tradition juive.

Religion de l’espérance, du salut individuel, le christianisme nous a transmis la possibilité de pratiquer notre libre-arbitre et de vivre selon notre conscience. Cette philosophie, d’inspiration stoïcienne au départ, tient au fait que, dans la théorie de la hiérarchie des êtres formulée initialement par Aristote, l’homme possède une âme éternelle. C’est ce qui explique pourquoi l’éthique chrétienne refuse catégoriquement de sacrifier l’individu à l’État, au groupe ou à sa communauté. La foi étant réfractaire à l’ordre en place, comme nous l’enseignent le christianisme primitif, Tertullien et saint Augustin à travers une expérience mystique avec Dieu, l’individu devient libre de ses choix; il est souverain. En réalité, ce n’est pas seulement avec les Grecs, mais aussi avec le christianisme que la notion d’auto-nomie va contribuer à définir ce que nous entendons aujourd’hui par démo-cratie.

C’est la primauté de l’individu dans le message évangélique chrétien qui a conduit à l’universalisation des valeurs démocratiques. À la différence de l’Antiquité grecque, où le citoyen s’opposait au métèque, au barbare et à l’esclave dépourvu de droits; contrairement à César, qui imposait sa toute-puissance à la cité, dans le christianisme, tous les hommes sont égaux et aspirent à la dignité. C’est véritablement la première fois dans l’histoire occidentale que l’unité du genre humain devint une valeur politique cardinale centrée sur la force de l’âme et la puissance de la justice (divine). Le respect de la personne humaine devient ainsi porteur d’espérance, une espérance qui devient à son tour un idéal de liberté à conquérir.

Noël, un temps pour méditer le message évangélique 

Filles et fils aînés de l’Église et de l’héritage intellectuel chrétien, nous, Occidentaux, n’avons pourtant pas toujours été à la hauteur des idéaux d’autonomie et de liberté. Nous avons été comme Saul (Actes des apôtres, IX : 3-9, XXII : 5-11 et XXVI : 13-19) : nous nous sommes convertis comme lui. Mais, contrairement à lui, nous avons parfois, et même très souvent, dévié du chemin que nous avions résolument entrepris de suivre en toute liberté. Ce qui nous a conduits à la tentation et au mal. Notre histoire est marquée à jamais par les tragédies et les plus grandes atrocités que le genre humain ait connues; parfois même honteusement commises au nom de l’Église et de la foi chrétienne. Cela ne nous honore aucunement. Aujourd’hui, nous en souffrons. 

Nous en souffrons davantage lorsque nous sommes réduits à regarder les larmes de crocodile de certains dignitaires et responsables politiques, toujours prêts à instrumentaliser ces portions douloureuses de l’Occident pour satisfaire la paix sociale. Nous souffrons également parce que nous savons tous qu’il devient très difficile aujourd’hui, pour ne pas dire impossible, de défendre et de justifier ces idéaux chrétiens face aux extrêmes qui les déforment. Nous pourrions garder espoir en nous disant que l’Occident a toujours réussi à surmonter les crises et la barbarie par sa capacité à se remettre en question et à se réinventer autour de la quête d’autonomie et de liberté. Mais il ne suffit pas d’espérer; il faut également démontrer comment c’est encore possible.

S’il reste un espoir, c’est peut-être du côté de la nuit de Noël. Noël invite non seulement à célébrer et à manger, mais également à méditer.  Vive Noël! 

 

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