Être Noir.e sur un campus universitaire, une épidémie dans la pandémie

29 avril 2021

Crédit : GoToVan – Flickr

Humiliation, inconfort, anxiété, ne pas se sentir à sa place. Voilà ce que ressentent nombre d’étudiant.e.s noir.e.s sur les campus universitaires canadiens. Ces sentiments, je les ai vécus, j’en ai été témoin. Plusieurs années après mon parcours universitaire et plusieurs prises de conscience sociale plus tard, ça existe encore et ça me rend furieuse que la situation n’ait pas changé. Mais pourquoi en sommes-nous toujours là?

Le 24 février 2021, CBC Fifth Estate diffuse Black on Campus, un documentaire d’enquête mettant en lumière la dure réalité des étudiant.e.s, des membres du corps professoral et des employé.e.s noir.e.s sur les campus universitaires. 

Les yeux fixés à l’écran, le cœur serré, j’ai eu mal pour les interviewé.e.s et je suis restée perplexe devant l’inaction et l’indifférence des universités. 

Ce désespoir vient faire basculer mon optimisme. Qualifions donc la situation d’épidémique! Elle existe depuis longtemps et malheureusement, elle se poursuivra toujours lorsque la pandémie de COVID-19 sera terminée.

Le documentaire montre le cas d’un étudiant noir qui se fait agresser sur le campus de l’Université de Windsor. Il tente de rapporter l’incident au bureau de l’administration, puis contrairement à toute logique en cas d’agression, l’administration de l’université appelle la police et l’étudiant — la victime de l’agression — se fait arrêter. 

Cette expérience, expliquée dans le documentaire, expose clairement une situation : quand tu es Noir, même si tu es la victime, tu risques d’être traité comme l’agresseur.

Proposition d’immersion

Je vous invite à vivre une expérience avec moi. Disons qu’il y a quelques semaines, un professeur de l’établissement que vous fréquentez a été suspendu pour avoir utilisé le mot en N

Vous pensez pouvoir y échapper, mais vous voyez passer une lettre de solidarité envers ce professeur. Dans la liste des signatures, vous retrouvez le nom de certains des professeurs qui vous enseignent. 

Prenez un moment pour réfléchir.

Sentez-vous, en tant qu’étudiant.e noir.e, que vous avez la liberté de vous exprimer, de dénoncer ces actions? Craignez-vous d’être pénalisé.e, d’échouer ces cours ou de ne pas recevoir votre diplôme?

Je vous donne un autre exemple.

Vous arrivez un jour sur le campus de votre université et vous apercevez une bannière rabaissant le slogan Black Lives Matter. Vous portez plainte auprès de l’administration et vous vous faites dire que l’évènement n’est pas jugé «grave» et que personne ne subira de conséquences sous prétexte que cette action «n’a pas atteint le seuil d’une violation du code des étudiants».

Vous sentez-vous à l’aise? Vous sentez-vous en sécurité?

Joli portrait de nos institutions postsecondaire, pas vrai? Et j’ai à peine gratté la surface! Ouvrez l’œil et des exemples comme ceux-ci se multiplieront.

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Université d’Ottawa, 2011

Conversation cordiale entre Paige et une employée de l’administration de l’université.

Employée : Tu viens d’où?

Paige : London, Ontario.

Employée : (Insatisfaite) Mais tu es Haïtienne?

Paige : (silence)

Employée : Tu parles tellement bien anglais et français! Jamais je ne t’aurais prise pour une Haïtienne. Mais ne t’inquiète pas, c’est un compliment.

UN COMPLIMENT? Vraiment? À vous d’en juger.

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Être étudiant.e noir.e sur un campus universitaire au Canada est synonyme de vivre toutes sortes d’expériences désagréables. Comme de retrouver ses pairs en blackface lors d’évènements sportifs (2011) et sociaux (2014).

C’est de se retrouver avec un.e professeur.e qui ne croit pas à l’équité en matière de personnes marginalisées, et qui le dit très ouvertement, comme c’est arrivé au Nouveau-Brunswick.

C’est se faire arrêter par des agent.es de sécurité, comme à l’Université d’Ottawa en 2019, par la police comme à l’Université Simon Fraser en 2020, et être questionné sous prétexte que tu n’as pas à circuler sur campus, alors que tu es étudiant.e ou invité.e spécial.e à une conférence universitaire, comme à l’Université de la Colombie-Britannique en 2019.

«Humiliation, inconfort, anxiété, ne pas se sentir à sa place. Voilà ce que ressentent nombre d’étudiant.e.s noir.e.s sur les campus universitaires canadiens», écrit notre chroniqueuse Paige Galette. Crédit : GoToVan – Flickr

Revendications étudiantes

Au cours des dernières années, les étudiant.e.s noir.e.s ont créé des groupes et des mouvements de mobilisation pour demander des changements concrets aux administrations universitaires.

Par exemple, en septembre dernier, le mouvement #ScholarStrike in Canada réclamait entre autres le retrait de la police sur le campus et une meilleure représentation des Noir.e.s et des personnes autochtones dans toutes les composantes des universités.

De nombreuses excuses, condamnations et déclarations de promesses ont fusé de part et d’autre. Certaines universités ont créé des rencontres publiques dans le but d’écouter les étudiant.e.s. Et pourtant, il me semble que peu de choses ont changé. 

Certes, les étudiant.e.s ont pu participer à de tels forums où ils et elles ont été entendu.e.s. Mais qu’en est-il d’avoir été vraiment écouté.e.s?

Reconnaitre ses torts et passer à l’action

Quelques questions ici pour les membres des facultés des établissements postsecondaires : 

  • Quelles actions avez-vous entreprises pour combattre le racisme anti-Noir sur votre campus? 
  • Lorsqu’il y a eu des demandes pour lutter contre le racisme anti-Noir, vous êtes-vous positionné.e avec la majorité blanche ou étiez-vous solidaire avec la communauté? 
  • Si vous vous êtes rallié.e à la majorité blanche, pourquoi n’avez-vous pas choisi de considérer le point de vue de la communauté noire alors que les actions en question affectent directement ses membres?
  • À la suite de cette introspection, qu’allez-vous faire pour contribuer au changement qui se fait urgent et nécessaire pour atténuer cette épidémie? 

«Tous ensemble», n’est-ce pas? 

Paige Galette est activiste et éducatrice communautaire sur l’antiracisme et la lutte contre les oppressions, à l’échelle nationale. Son chapitre From Cheechako to Sourdough : Reflections on Northern Living and Surviving while being Black se retrouve dans le livre Until We Are Free : Reflections on Black Lives Matter in Canada (Diverlus, Hudson, Ware).

 

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