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La surveillance numérique, nouvelle arme des États autoritaires

Par |2022-06-28T17:19:23+00:0029 juin 2022|Catégories : Edmonton|Mots-clés : |

Étienne Haché, philosophe et ancien professeur au Campus Saint-Jean, publie bimensuellement une chronique « Esprit critique ».

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Nous ne sommes ni dans les prophéties politiques d’Alexis de Tocqueville (De la démocratie en Amérique, 1840, tome 2, chapitre 6) ni dans les rêves prémonitoires et les anticipations technologiques d’Aldous Huxley (Le meilleur des mondes, 1932) et de George Orwell (1984, 1949).

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Nous sommes dans le réel, celui d’une société entièrement placée sous surveillance, avec des caméras dans les rues, à raison d’une pour deux ou trois habitants. Sans compter qu’on y trouve de nombreuses applications sur le téléphone portable qui permettent de tracer les déplacements et d’enregistrer toutes les habitudes de consommation de chacun.

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Nous sommes dans le réel, celui d’une société entièrement placée sous surveillance

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Cette société, c’est la Chine. Elle gère le quotidien de Lulu et de ses compatriotes. Tous sont confrontés à une technologie qui observe, juge et détermine pour une bonne part leur existence. Lulu, c’est aussi l’épouse de Sébastien Le Belzic, un journaliste français installé à Pékin depuis 2007, qui a décidé de filmer son quotidien pour mieux comprendre cette révolution technologique et sociale. D’ailleurs, le journaliste en a même tiré un documentaire en février 2022 : «Ma femme a du crédit».

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Concrètement parlant, le documentaire en question relate que le simple fait de prendre le métro, d’acheter à manger, de choisir un livre, tous ces actes du quotidien sont archivés par la grande moissonneuse numérique chinoise. En effet, le régime mélange toutes ces données pour construire le portrait numérique de chaque citoyen. Tous les Chinois, ou du moins la majorité de ceux vivant dans les grands centres urbains, ont désormais leur double numérique, noté, calibré, évalué par les ordinateurs du parti et stocké dans de puissants serveurs informatiques de Pékin.

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Nouvelles normes de conduite dans la cité

Le stratagème chinois est simple : la loyauté fait gagner des points, tandis que les critiques font perdre du crédit. Si certains Chinois rejettent ce nouveau mode de surveillance et vont même jusqu’à le dénoncer, en dépit des avertissements des autorités, le combat semble pourtant perdu d’avance. Pékin contrôle toute l’activité des géants des nouvelles technologies. Ainsi, le droit de regard et d’utilisation des données par le Parti communiste chinois risque de ne jamais être remis en cause.

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Comment pourrait-il en être autrement? La Chine est le pays du paradoxe… Un pays où les couleurs de la démocratie et du libéralisme économique se mélangent à celle du communisme afin de donner une teinte propre aux règles et à la tradition du conformisme, héritage de la philosophie confucéenne. Preuve en est que ce système posant les bases d’un nouveau crédit social contribue à faire des 1,4 milliards de Chinois, incluant Lulu, des individus constamment hantés par la crainte de passer sous le seuil des 350 points et venir grossir la liste des citoyens de seconde zone.

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Et nous, Occidentaux, comment vivons-nous en démocratie?

Quel regard doit-on porter sur cette société de surveillance qui promet en retour une vie à crédit? Une posture critique est d’autant plus nécessaire, car lorsque je dis «vie à crédit», j’entends que cela conditionne non seulement la possibilité d’un prêt dans une banque — jusque-là pas trop de différence avec nous —, une réservation pour un billet de train, voire un voyage à l’étranger (et donc une demande de passeport) ou encore le libre choix d’envoyer ses enfants dans une école en particulier.

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Ainsi donc, prendre toute la mesure d’un tel système implique qu’on y réfléchisse à deux fois? Étienne de La Boétie n’avait peut-être pas tort lorsqu’il décrivait la Servitude volontaire (1576) comme un renoncement conscient à sa liberté. La culture et la réalité quotidienne des Chinois ont beau contraster avec les valeurs occidentales, nous sommes subjugués par un tel fonctionnement. Certes, il est possible que, comme dans 1984 d’Orwell, l’on réalise sur le long terme que cette surveillance électronique est totalement bénigne, donc beaucoup moins puissante, et que par conséquent, nous ayons tort d’en perdre le sommeil des nuits durant.

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Étienne de La Boétie n’avait peut-être pas tort lorsqu’il décrivait la Servitude volontaire (1576) comme un renoncement conscient à sa liberté.

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Du reste, ce qui ne rend pas cependant optimiste au sujet de cette forme d’absolutisme chinois, contrairement à d’autres progrès technoscientifiques en cours, c’est qu’il mélange des avantages manifestes et des inconvénients plus subtils dans une même enveloppe, à savoir le souci de la sécurité des biens et des personnes et, paradoxalement, l’atteinte aux droits et libertés.

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L’obsession sécuritaire à tout prix

Qu’il s’agisse d’un prêt bancaire, d’un service à la consommation ou du permis de conduire, une part essentielle du mode de vie occidental est déterminée par des cotes de crédit. À vrai dire, lorsqu’on y regarde plus près, on s’aperçoit que le système chinois s’apparente assez bien avec le calcul du crédit qui s’est développé aux États-Unis dans la période de l’après-guerre, notamment avec les courtiers en notation dans le domaine des assurances et du crédit à la consommation.

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Est-ce à dire que le modèle chinois de surveillance prend racine chez le «grand frère» américain? Chose certaine, là où la Chine semble toutefois se différencier du reste du monde, c’est par un recours décomplexé aux nouvelles technologies et au numérique afin d’exercer un contrôle à plus grande échelle.

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Cette ambition remonte tout particulièrement au début des années 2000 lorsque le pays voulut s’ouvrir davantage à l’économie de marché et au libéralisme. Ce faisant, la Chine y trouva non seulement la solution pour une gestion cohérente de ses finances et des échanges commerciaux, mais également un outil parfait pour assurer l’ordre, l’équilibre et la paix sociale.

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Si le pays paraît avoir un pas d’avance sur le reste du monde en matière de surveillance, ce n’est pas tant grâce à de l’innovation ou à une plus grande expertise qu’au fait d’avoir su imposer à sa population — il en coûterait des milliards pour surveiller la minorité musulmane ouïghoure — une production (occidentale) de l’intelligence artificielle (IA) appliquée sur des données issues de capteurs, tandis qu’ailleurs, surtout en Europe, l’on débat encore des fondements juridiques d’un tel contrôle social par la reconnaissance faciale (lire Jean-Gabriel Ganascia, Les servitudes virtuelles, 2022). À titre d’exemple, sur les vingt villes les plus équipées au monde en caméra de surveillance, dix-huit sont chinoises.

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La question des droits et libertés

En définitive, si la question du tout sécuritaire ne va pas sans poser de réels problèmes, c’est parce qu’elle comporte des risques d’atteinte aux droits et libertés. Concrètement parlant, nous disposons actuellement, incluant les Chinois, de trois outils de surveillance : 1- les caméras; 2- la fusion des informations et des images disponibles; 3- l’interprétation des sources à partir de l’IA (identité, comportement, etc.).

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Concernant le recours à l’IA, celle-ci comporte des effets à la fois positifs et négatifs en matière de droits et libertés. Si personne ne s’objectera vraiment à ce que sa sécurité soit assurée, comme lorsque la reconnaissance faciale permet de certifier un passeport (l’authentification), en revanche l’identification et le suivi des individus (la couleur de la peau et des yeux) présentent un réel danger (lire Olivier Tesquet, État d’urgence technologique, 2021).

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Dans cet entre-deux réside la part d’ombre des technologies de surveillance. Une réflexion de fond sur ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas mérite d’être poursuivie en parallèle aux recherches et aux expérimentations légalement en cours, mais qui, hélas, pour des raisons de sécurité, ne sont pas toujours transparentes.

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C’est sans doute le meilleur moyen de rompre avec une certaine technophobie ambiante (Gilbert Simondon, Du mode d’existence des objets techniques, 1958) tout en nous assurant, grâce aux ressorts des États, voire à travers la fondation d’une instance internationale (Francis Fukuyama, La fin de l’homme, 2002), de mieux réglementer ce nouveau type de pouvoir.

Parce que c’était lui tout simplement, un ami

Par |2022-06-21T13:24:38+00:0021 juin 2022|Catégories : À la une, Edmonton|Mots-clés : |

Étienne Haché, philosophe et ancien professeur au Campus Saint-Jean, publie bimensuellement une chronique « Esprit critique ».

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C’était le 14 mai dernier, par une belle matinée ensoleillée. Un ami est décédé quelques jours plus tôt et je devais lui rendre hommage. Comme de raison, il est parti sans que je puisse lui dire au revoir. Je n’étais nullement préparé à cette fatalité. Mais qui peut bien l’être réellement?

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Le philosophe grec Aristote rappelait souvent que la mort est véritablement la seule chose à laquelle nous ne pouvons échapper. De cet événement douloureux malgré tout et de l’hommage qui suivit m’est venue cette réflexion sur l’amitié.

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Qu’avait-il de si particulier, cet ami? Que représentait-il vraiment pour moi? Qu’incarnait-il à mes yeux de si différent des autres pour que je le considère toujours ainsi, vingt-sept ans après, comme un véritable ami?

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Je pourrais invoquer une fois de plus Aristote pour qui la seule véritable amitié est une amitié vertueuse : «L’amitié parfaite, dit-il, est celle que nouent les hommes bons les uns avec les autres et ceux qui se ressemblent sur le plan de la vertu. Ces gens-là, en effet, se veulent mutuellement du bien de la même manière, parce qu’ils sont bons et le sont par essence» (Éthique à Nicomaque, Livre 9).

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Mais par-delà ce sens de la vertu qu’avait mon ami, c’était aussi un être irrésistible, attachant, dynamique. Il incarnait parfaitement ce dont parle un autre philosophe, Cicéron, dans son texte sur l’Amitié, à savoir : l’entente en toutes choses, spirituelle et humaine, mais accompagnée de bienveillance et de générosité. Cela lui était possible parce que c’était lui justement, comme le dit Montaigne en parlant de son cher ami, Étienne de La Boétie (Essais, 1580). Lui seul avait le potentiel de nous surprendre et de nous émouvoir; parce que c’était aussi un artiste, et ce, dans tous les sens du terme…

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Un ami à la fois artiste, artisan et politique

Plus concrètement, son amour pour la musique, son habileté manuelle et sa facilité à construire des réseaux de petits mondes communs faisaient de lui un être hors pair. Ces trois qualités le rendaient unique parce que justement elles font appel à un savoir-faire; un savoir bien particulier, c’est-à-dire un art, une tekhnê.

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Toutefois, contrairement à ceux qui prétendent tout connaître, mais qui en fait sont davantage ignorants — tel que le relate la discussion de Socrate avec les politiques, les poètes et les hommes de métier (Apologie, 21c-22e) —, lui, mon ami, était du genre plutôt modeste et bien à sa place. D’autre part, ce qu’il savait, il l’avait appris et pour beaucoup par la curiosité et le doute, qui sont sans doute les clés d’accès à tout savoir.

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Précisément, s’il avait une belle voix et s’il aimait chanter, comme il le fit un soir d’août 1999, à notre mariage, c’est parce qu’il avait constamment le regard tourné vers l’intérieur, en direction de son âme. J’imagine que c’est ainsi qu’il trouvait l’inspiration nécessaire pour porter sa voie vers les hauteurs. De toute évidence, son amour pour la musique et le chant (en particulier l’opéra) traduisait parfaitement son être; un être pas comme les autres, constamment porté par la lumière, le dépassement et l’espoir. Avoir un ami artiste, quel plaisir, quelle joie, quel émerveillement!

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Artisan, ses mains le servaient bien tout comme elles ont si servi à beaucoup d’autres dans le besoin. Elles suivaient constamment son degré d’inventivité, de création et d’imagination. Au Livre 10 de La République, où il distingue trois lits — le lit divin, celui de l’artisan et le lit de l’artiste —, Platon dit de l’artisan qu’il est le réceptacle sur terre du vrai modèle, le modèle divin. Le 3 mai dernier au soir, alors que je rendais visite à ses proches frappés par la douleur, je jetai un coup d’œil depuis ma chaise à sa table de travail avec les plans en construction ou inachevés. Me vint alors à l’esprit cette question : que vaut le savoir s’il n’y a plus d’artisans comme lui pour le représenter, l’imaginer, le concevoir et le faire vivre. Avoir un ami artisan, quelle chance, quel réconfort, quelle satisfaction!

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Mais il n’était pas qu’un chanteur et un artisan. Il possédait aussi un véritable don pour mettre les gens en relation. C’était aussi une marque de sa volonté de construire des ponts en permanence. Dans La vie de l’esprit, la philosophe Hannah Arendt dit ceci : «Nos décisions concernant le juste et l’injuste repose sur le choix de notre compagnie, ceux avec qui nous désirons passer notre vie. Et nous choisissons généralement des exemples, des exemples de gens morts ou vivants, des exemples d’événements passés pour présents».

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Inutile de dire que mon regretté ami fait partie à jamais de la compagnie humaine. Son génie politique et sa compréhension de sens commun peuvent à coup sûr servir d’exemple en ce monde. Il a été ce que doit être idéalement un véritable ami, à savoir un cœur intelligent; ce «cœur intelligent» qui, comme le dit si bien Arendt, «rend supportable le fait de vivre […] avec […] les autres et leur permet à eux de nous endurer».

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Son art de construire des petits mondes publics communs offrait non seulement des espaces et des ouvertures nouvelles, mais il projetait un monde à venir. Il permettait des amitiés politiques où la confiance et l’affection régnaient. En cela, mon regretté ami était un bon et vrai démocrate. Avoir un ami de cette trempe, engagé sur le plan moral et politique, quelle source d’espoir en l’homme et dans le monde!

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L’amitié préserve la dignité en tout homme

Maintenant que sa présence n’est plus là, se pose la question suivante : que faire sans lui? L’exigence du devoir de sa mémoire, bien évidemment. Or, il n’y a pas à choisir entre l’amateur de musique, l’artisan et le génie de sens commun. D’aucuns seraient sans doute d’accord avec moi pour se demander plutôt comment une telle habileté réunissant ces trois qualités est encore possible aujourd’hui.

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Ce dont je suis au moins persuadé, c’est que ces trois choix de vie réunis en un seul homme, comme ce fut le cas chez cet ami, préservent la dignité humaine dans toute sa splendeur et sa complexité. Peut-être mon cher ami n’avait-il pas toujours conscience lui-même de la portée de sa maxime; à la manière du génie hégélien qui possède le don, mais peut difficilement l’expliquer et encore moins le transmettre. Chose certaine, ce don qu’il laisse derrière lui me sera bien profitable pour la suite.

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Nourri par l’amitié, son héritage me fait prendre conscience également de l’importance d’une culture générale alliant vie intellectuelle et formation pratique, culture de l’esprit et savoir-faire, esprit critique et action politique, etc.

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Que demander de mieux d’un véritable ami? J’espère de mon côté lui avoir autant apporté. Car, comme le souligne Aristote, c’est bien la raison d’être et la richesse de l’amitié que de « gens de bien s’apprennent mutuellement les bonnes manières ».

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Je posais précédemment cette question : «Que faire sans lui?». Je me demandais aussi : «Comment une telle habileté réunissant ces trois qualités, l’artiste, l’artisan et le politique, est encore possible aujourd’hui?». Mais il y en a une autre que je me pose, tout aussi fondamentale : comment une telle amitié, si riche et instructive, est encore possible de nos jours?

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Bosnie-Herzégovine : l’autre danger d’une guerre en Europe

Par |2022-05-31T15:23:47+00:005 juin 2022|Catégories : À la une, Edmonton|Mots-clés : |

Étienne Haché, philosophe et ancien professeur au Campus Saint-Jean, publie bimensuellement une chronique « Esprit critique ».
Depuis 2021, les tensions s’accumulent en Bosnie-Herzégovine. Pour mieux comprendre les enjeux politiques de ce pays composé de 3,5 millions d’habitants, où des élections sont prévues en octobre prochain, il est nécessaire de se rappeler le contexte politique des années 1990.
Située dans la péninsule balkanique, avec une ouverture d’environ 20 kilomètres sur la mer Adriatique, face à l’Italie, mais enclavée au nord et à l’ouest par la Croatie, à l’est par la Serbie et au sud par le Monténégro, la Bosnie-Herzégovine reste largement méconnue. Ce pays a pourtant été marqué par une guerre ethnique sanglante débutée en 1992.

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«Ce pays a pourtant été marqué par une guerre ethnique sanglante débutée en 1992.»

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Comme chacun sait, ce conflit a conduit, en juillet 1995, au massacre de plus de 8000 hommes et jeunes bosniaques musulmans à Srebrenica, en République serbe. Ce génocide fut ordonné par le président de la République serbe de l’époque, Radovan Karadžić, et son armée dirigée par le général Ratko Mladić avec l’aide d’une unité paramilitaire venue de Serbie sur complicité du président Slobodan Milošević.

Les accords de paix de Dayton

Les accords de paix de Dayton seront signés à Paris le 14 décembre 1995, mettant ainsi fin au conflit armé. Certains experts estiment cependant que c’est pratiquement le seul mérite réel de ces accords. Le volet civil des accords a donné naissance à la constitution du pays. Outre le district neutre de Brčko situé au nord-ouest du pays, la Bosnie-Herzégovine est divisée en deux entités administratives : la Fédération croato-bosniaque (catholique : 20% de la population et musulmane : 50%) dont le siège est à Sarajevo, qui est aussi la capitale du pays, et la République serbe (30% de la population) dont la capitale est Banja Lukal.

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Des institutions communes représentant les trois principales communautés chapeautent l’activité de ces deux entités de manière très décentralisée. En effet, la Bosnie-Herzégovine repose sur un régime parlementaire où le Conseil des ministres est le chef du gouvernement. Conformément à l’article 5 de la constitution, le pouvoir exécutif est exercé par le gouvernement formé par une présence tripartite (croate, bosniaque et serbe) pour une durée de quatre ans — au cours de laquelle chacun des membres assure à tour de rôle la fonction de président de la présidence pour une durée de huit mois —, tandis que le pouvoir législatif fédéral est partagé entre le gouvernement et le Parlement.

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L’intégrité territoriale du pays est garantie par les signataires des accords de Dayton, principalement l’Union européenne et les États-Unis qui veillent à ce que le pays ne soit pas déstabilisé.

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Pour assurer son bon fonctionnement, un haut représentant de la communauté internationale a été nommé. L’Allemand Christian Schmidt est actuellement en fonction depuis le 1er août 2021. Fortement contesté par la Russie, c’est pourtant lui qui, estimant que le climat politique se détériorait sérieusement, a recommandé au Conseil de sécurité de l’ONU le 3 novembre dernier le renouvellement du mandat pour un an de la mission Eufor composé de 600 soldats européens. Selon la conférence de Bonn (9-10 décembre 1997), le haut représentant pour la Bosnie-Herzégovine possède également le pouvoir de démettre un ministre de ses fonctions et d’imposer des décisions et des lois; ce qui, pour certains, est un autre problème majeur des dispositions de paix de 1995.

Retour des velléités nationalistes

En réalité, le pays semble davantage gouverné comme un protectorat. Si les musulmans s’accrochent à l’accord de paix, eux qui sont les plus marqués par les horreurs de la guerre, aux yeux d’un nationaliste et membre serbe de la présidence du pays comme Milorad Dodik (chef du parti SNSD) ou des partisans du principal parti croate, le HDZ, la Bosnie-Herzégovine n’a pas une pleine et entière souveraineté. Tant pour la minorité croate que pour la minorité serbe, le pays est davantage le résultat d’une «fausse couche».

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Les accords de paix de 1995 sont donc la victime toute désignée d’une entreprise de démolition d’un pays devenu un obstacle aux revendications nationalistes et aux ambitions politiques des uns et des autres. À titre d’exemple, le projet autonomiste des dirigeants de la République serbe. En décembre 2021, le Parlement régional serbe a lancé un processus de retrait des institutions communes du pays en dépit des sanctions de l’Occident. Par un vote de 49 sièges sur 83, les représentants serbes ont donné au gouvernement fédéral un délai de six mois pour organiser ce départ de la République serbe des trois institutions cruciales de l’État central : justice, défense et fiscalité.

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D’autre part, outre la fronde du parti SNSD serbe de Dodik, les relations entre Croates et Bosniaques ne sont pas les plus heureuses dans l’entité commune de la Fédération de Bosnie-et-Herzégovine. Aux yeux de la minorité croate, les institutions centrales de la Bosnie-Herzégovine maintiennent la domination de la République serbe sur la Fédération bosniaque-croate. De plus, le HDZ, le plus grand parti croate de la Fédération de Bosnie-et-Herzégovine, et son leader, Dragan Čović, qui revendique le soutien de la majorité des Croates et qui forme une coalition au niveau fédéral avec le SDA bosniaque et le SNSD serbe, mais qui n’est pas membre lui-même de la présidence tripartite du pays, font pression pour une réforme électorale et constitutionnelle afin de garantir aux Croates, par la création d’une circonscription purement croate, le droit d’élire par vote majoritaire leur représentant croate. Ce qui, pour un acteur principal comme le parti SDA bosniaque — dont le vice-président, Šefik Džaferović, est aussi le membre bosniaque (musulman) de la présidence de Bosnie-Herzégovine —, conduirait à une nouvelle étape vers la division ethnique du pays. Toujours est-il qu’à défaut de pouvoir obtenir cette troisième entité (croate) au niveau national, le HDZ refuse tout simplement de reconnaître l’actuel président de la présidence collégiale et membre croate à celle-ci, Željko Komšić, estimant que ce dernier a été élu grâce aux votes des Bosniaques.

Au summum de l’incertitude politique

Nous sommes en mai 2022. Toujours pas de signe d’une réforme électorale qui serait favorable à la minorité croate. Bruxelles et Washington n’ayant pas réussi à faire progresser les négociations entre les trois groupes ethniques à Sarajevo, sous la tutelle des deux envoyés spéciaux, Mathew Palmer et Angelin Eichhorst, la réforme en question sera sans doute renvoyée aux calendes grecques, après les élections d’octobre. La Croatie a bien tenté de faire pression sur l’Union européenne dans les négociations au nom des Croates de Bosnie, mais sans grand succès. Quant au parti HDZ de Bosnie-et-Herzégovine, il promet qu’il ne participera pas au prochain scrutin faute d’une réforme. Pour sa part, le leader de la Fédération serbe, Dodik, a déjà indiqué qu’il songeait aussi à se joindre au boycottage.
C’est donc un pays très fragilisé qui risque à tout moment de verser dans le chaos juridique et l’anarchie; tant par des désaccords internes et de tensions ethniques que par des pressions externes, que ce soit celles venant de la Serbie et de la Croatie, ou encore, plus sérieusement, des deux alliés de la communauté serbe soucieux d’étendre leur influence dans la région et bien décidés de poursuivre le bras de fer avec l’Occident, à savoir la Russie — où de jeunes Serbes de Bosnie se rendraient, dit-on, pour une formation militaire, pendant que des cosaques russes, eux, seraient déployés en République serbe — et la Chine avec ses intérêts économiques et stratégiques. Bref, mis à part une croissance du PIB de 3,4%, rien ou presque ne concourt, 27 ans après les accords de Dayton, à la stabilité et au développement de la Bosnie-Herzégovine.

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«C’est donc un pays très fragilisé qui risque à tout moment de verser dans le chaos juridique et l’anarchie.»
Faut-il rappeler en terminant que la Bosnie-Herzégovine reste un endroit névralgique dans l’histoire européenne récente? C’est aussi à Sarajevo, dans l’Empire austro-hongrois, que fut déclenchée le 28 juin 1914 la Première Guerre mondiale par un jeune nationaliste serbe de Bosnie.

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Être libre et non faire ce que l’on veut?

Par |2022-05-17T20:12:07+00:0024 mai 2022|Catégories : À la une, Edmonton|Mots-clés : |

Étienne Haché, philosophe et ancien professeur au Campus Saint-Jean, publie bimensuellement une chronique « Esprit critique ».
Notre époque est propice à la réflexion. Elle nous invite à considérer les choix dans nos actions. Indéniablement, nos interrogations, nos doutes et nos décisions traduisent en quelque sorte le sens que nous donnons à la liberté. Mais savons-nous réellement ce qu’est la liberté? Comme le dit Baruch Spinoza, l’homme croit vivre selon ses propres décisions, alors qu’il est entièrement déterminé («Lettre 58 à Schuller», 1674).

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Pour être libre, il faut d’abord pouvoir choisir de vouloir et de ne pas vouloir. Or, seul un être délivré de ses instincts, ce qui n’est pas le cas de l’animal, remplit les conditions minimales de la liberté. Se délivrer de sa nature constitue donc le premier moment, négatif, de la liberté. Comme l’ont si bien montré Jean-Jacques Rousseau et Immanuel Kant, c’est à la culture au sens large, à savoir la société, la justice, le droit et l’éducation, que revient la tâche de réduire au silence les penchants et les déterminations.

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Les moments de la liberté

En réalité, pour être libre, il faut que notre volonté veuille ce que toute volonté autonome peut vouloir : être universellement valable. Donc, rien d’autre selon Kant que de respecter la liberté en soi-même et observer le commandement moral suprême selon lequel autrui doit toujours être considéré comme une fin et jamais comme un moyen de satisfaire ses désirs.

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En résumé : la liberté s’obtient (1) en luttant contre les désirs qui réduisent l’homme en esclavage et (2) en obéissant à l’impératif de la moralité fondé sur le devoir. Mais comment être libre tout en obéissant à la loi morale?

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S’il suffisait d’obéir aux lois pour être libre, alors les citoyens de la Corée du Nord seraient considérés comme libres. Ce qui n’est nullement le cas. Rousseau suggère pour sa part que la solution à ce problème politique et moral, c’est que nous soyons tous les auteurs de la loi à laquelle nous nous soumettons. Politiquement parlant, le contrat social garantit la liberté des citoyens. Il ne les délivre pas de la loi. Au contraire, à travers le vote par exemple, les hommes se donnent à eux-mêmes leurs propres lois : ainsi prime la «volonté générale» sur les intérêts particuliers.

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«S’il suffisait d’obéir aux lois pour être libre, alors les citoyens de la Corée du Nord seraient considérés comme libres.»

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De même, sur le plan moral, Kant, se référant aux thèses de Rousseau, montre que la loi de la moralité à laquelle nous devons nous soumettre — et qui s’exprime sous la forme d’un devoir sans condition — n’est pas imposée de l’extérieur; elle est un appel de la conscience : nous ne sommes aucunement contraints, car c’est nous-mêmes qui nous le dictons.

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Assumer jusqu’au bout sa liberté

Si la liberté est bel et bien le potentiel de l’homme, elle peut toutefois devenir un fardeau. Martin Heidegger et Jean-Paul Sartre soulignent qu’elle nous rend seuls responsables de ce que nous sommes. Or, c’est à cette responsabilité que nous essayons constamment d’échapper en excusant nos comportements et nos choix (sur le mode du «ce n’est pas ma faute», «je suis comme cela», «je n’y peux rien»). Le refus d’agir et d’assumer son comportement apparaît évident quand ce que dicte le devoir vient en quelque sorte contredire nos intérêts. Alors la question se pose de savoir s’il est plus sage d’être juste dès lors que l’injustice est plus avantageuse. En témoigne, le mythe de Gygès au Livre 2 de La République de Platon.

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Certes, Gygès n’a pas conscience de l’enjeu, car il lui manque l’éducation à la vertu. Tout comme dans Livre 1 où Socrate débat avec Thrasymaque, ainsi que dans le Gorgias où Calliclès affirme, contre Socrate, qu’il vaut mieux commettre l’injustice que de la subir, Platon constate malgré tout une erreur de jugement : celui qui décide d’être injuste ne le fait jamais à son avantage. Il se laisse emporter par ses désirs et ne prend pas soin de son âme (cf. l’exemple des «tonneaux percés», Gorgias, 493d-494b). Il perd possession de lui-même comme diraient les stoïciens. Insensé, il trouble l’ordre du monde en ne voyant pas ce qu’il faut vouloir. Pourtant, rien ne sert de changer ce qui ne dépend pas de nous; ce qui dépend de soi, c’est de ne pas laisser les désirs corrompre sa volonté.

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Ce qui détermine le devoir

Le bien, le mal, le juste et l’injuste sont des valeurs qui varient d’une société à une autre et d’une époque à l’autre. Telle est la thèse d’un utilitariste anglais comme John Stuart Mill. Or, les actions qui sont favorables pour le plus grand nombre le sont aussi pour l’individu : en agissant pour le bonheur de tous, un individu agit aussi pour le sien propre. Pour Mill, ce n’est pas le devoir de Kant, mais l’égoïsme bien compris qui doit servir de fondement à une société.

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Mais le problème avec l’utilitarisme, c’est qu’il confond l’utile et la morale, ce qui est problématique. S’il peut être utile de mentir, nous dit Kant, ce n’est pas un acte moral. La valeur morale d’une action ne peut pas reposer sur ses effets ou sur ses conséquences, mais sur la pureté intérieure de l’agent. Si l’intention est égoïste, elle ne sera jamais morale, et ce, même si elle a entraîné des conséquences positives pour autrui. Selon Kant, une volonté déterminée par les désirs reste soumise et aliénée. Nous sommes libres quand nous faisons ce que la raison nous dicte : notre devoir.

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«Le bien, le mal, le juste et l’injuste sont des valeurs qui varient d’une société à une autre et d’une époque à l’autre.»

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Comme on peut s’en rendre compte, le devoir n’a rien de plaisant ou d’agréable. Si nous faisons notre devoir parce que nous y prenons du plaisir, tant mieux, mais notre action ne sera pas véritablement morale. Nous aurions beau prétendre dire la vérité, mais si nous le faisons par intérêt, alors notre action sera certes conforme au devoir, mais nullement accomplie par devoir : elle n’aura aucune valeur morale.

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Pour qu’une action soit morale, il faut que notre maxime puisse être universalisée sans contradiction. Voudrait-on d’un monde où tous mentiraient tout le temps? Non! Mentir n’est pas un acte moral. C’est précisément parce que nous sommes toujours tentés de faire passer nos désirs avant le devoir que ce dernier doit prendre la forme d’un commandement.

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Mais le devoir ne contraint personne. Il oblige plutôt, ce qui est bien différent. En tant que sujets libres et dotés de bonne volonté, nous obéissons à la loi morale parce qu’elle est juste, alors que nous nous soumettons à un bandit qui nous menace de son arme et nous contraint par la force. Dans le cas du bandit, nous nous soumettons à une force extérieure qui nous prive de liberté; dans le cas du devoir, nous reconnaissons plutôt la légitimité du commandement moral qui nous conduit jusqu’à l’universel.

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La clé du bonheur

Voilà qui est susceptible de nous rendre non seulement libres, mais heureux. Se dire moral en tout, c’est-à-dire libre en raison, ne signifie pas pour autant renoncer à être heureux. Une telle morale du libre-arbitre serait inhumaine si elle interdisait à l’homme d’être heureux.

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Or, comme le devoir est incompatible ici-bas avec les diverses conceptions personnelles du bonheur — Aristote aimait dire «qu’une hirondelle ne fait pas le printemps, ni non plus un seul jour» —, nous ne pouvons qu’espérer être heureux plus tard, et ailleurs, si nous nous sommes rendus dignes du bonheur par une vie droite.

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Il faut donc faire son devoir sans se soucier d’être heureux en ce monde, tout en espérant qu’il y aura un Dieu juste et bon pour nous accorder après la mort ce que Kant nomme le souverain bien (l’alliance de liberté, du devoir et du bonheur).

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Quand la dette surplombe la morale

Par |2022-04-30T17:20:55+00:003 mai 2022|Catégories : Edmonton|Mots-clés : |

Étienne Haché, philosophe et ancien professeur au Campus Saint-Jean, publie bimensuellement une chronique « Esprit critique ».
Le terme de dette est un concept polymorphe. Dans son acception la plus large, il signifie une obligation financière et marchande, publique ou privée, que l’on peut quantifier, comptabiliser et même prévoir. Mais la dette est d’abord un concept moral synonyme de responsabilité et de devoir, peu importe que ce soit à l’égard d’autrui, d’un proche, de sa communauté, de nouveaux arrivants ou même vis-à-vis de la nature.

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Dans un cas comme dans l’autre, dette financière ou dette morale, les deux ont toujours joué un rôle fondamental dans nos sociétés. À ceci près toutefois que l’obligation financière semble de plus en plus l’emporter de nos jours sur l’obligation morale, laquelle reste pourtant impossible à déterminer ou à quantifier avec précision dans la mesure où elle doit composer avec l’imprévisibilité et la fragilité des affaires humaines.

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Du reste, tout comme dans le cas de la dette financière, il n’est pas toujours possible de pouvoir tenir une promesse ou une obligation morale malgré toutes les meilleures volontés. C’est à ce stade qu’intervient bien évidemment la vertu de justice (commutative ou corrective) dont parle Aristote, et ce, du fait de conflits éventuels, de désaccords possibles, voire de manquements graves. Gageons tout de même que le fait d’admettre l’impossibilité de remettre sa dette modifie à coup sûr notre vision de la société et, surtout, le sens de la dette elle-même, qu’elle soit individuelle ou collective.

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Mais en dehors de cette exception dont je viens de parler, une question se pose. Pourquoi en sommes-nous arrivés à tordre à ce point le mot «dette» et lui donner le sens — irréductible — que nous lui connaissons aujourd’hui, à savoir le reflet d’une société essentiellement fondée sur un rapport marchand?

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La dette, un phénomène très ancien

Dans Dette, 5000 ans d’histoire (2011), l’anthropologue américain David Graeber a très bien expliqué comment le pouvoir de la dette structure de fond en comble les relations sociales et l’inconscient collectif.

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Toutefois, la particularité de la dette financière ou marchande, c’est qu’elle est exprimée en monnaie, donc exigible par des mécanismes qui peuvent être impersonnels et même transférables puisque l’identité du créancier n’a pas réellement d’importance. Ce type de dette quantifiable est une construction profondément inégalitaire entre le débiteur et le créancier. Graeber en veut pour preuve notamment que si les deux parties étaient égales et se respectaient, ils ne verraient alors aucun obstacle à renégocier la dette par suite d’un imprévu.

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Mais ce n’est pas de cette façon que les choses se déroulent dans la réalité. Vulnérable et perçu comme tel par le créancier, le débiteur est le seul responsable de sa dette. Celle-ci est et reste une chose sacrée qui en toute circonstance doit être remboursée. Ainsi parlent les prêteurs et les banquiers… Du coup, ce qui apparaît juste et rationnel au départ se trouve en fait à devenir profondément injuste, inégalitaire et irrationnel.

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Le moment dialectique contre la dette financière

Cette thèse n’est pas sans rappeler l’attaque de Platon dans le Livre 2 de La République. Contrairement au réalisme politique d’Aristote concernant la fonction de la monnaie comme valeur commune dans les échanges (Éthique à Nicomaque, Livre 5, Chapitre 8), Platon voit plutôt en elle un facteur de désunion. Bien avant Jean-Jacques Rousseau et Karl Marx, tous deux critiquant le droit de propriété, les échanges et la valeur travail à partir des thèses utilitaristes de John Locke, David Hume et Adam Smith, Platon est le premier à proposer une critique des sociétés axées uniquement sur le profit et l’enrichissement personnel.

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Le danger d’une société comme la nôtre fondée sur les échanges et le commerce vient du fait que les individus seront toujours portés à profiter du système; non pour acquérir les biens nécessaires à la vie, mais pour accumuler de l’argent. De moyen, la monnaie devient une fin en soi, selon Platon, ce qui a pour effet de pervertir tout le système de production et d’échange des richesses et de corrompre par le fait même le lien social.

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En rabattant la notion de dette sur sa seule acception financière et monétaire, le capitalisme moderne favorise et justifie l’éradication de toutes les autres formes de promesses et de dettes non monétaires qui constituaient jadis les socles de la vie commune dans les sociétés traditionnelles et anciennes.

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Il faut lire à ce sujet les recherches anthropologiques de Marcel Mauss et de Claude Lévi-Strauss. Une société n’est pas réductible à une simple communauté dans laquelle prévaut une dette économique et financière. Elle se constitue aussi par l’organisation des liens de parenté (le mariage et la famille par exemple), par l’instauration d’un langage commun à tous ses membres, par un système complexe d’échanges symboliques (promesses, dons et contre-dons); bref, par d’autres moyens et mécanismes qui établissent des rapports, toujours hiérarchiques, certes, mais essentiellement humains et sociaux.

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Devoir absolu contre utilitarisme du bonheur

Quant à savoir si, lorsqu’aux prises avec une dette financière et incapable de pouvoir la rembourser, il ne faudrait pas tout simplement refuser de la payer, le philosophe des Lumières allemandes, Immanuel Kant, est clair et formel. Tout comme pour l’interdiction de tuer ou de mentir — qu’un certain Benjamin Constant, dans un débat avec lui en 1797, critique comme étant tout simplement absurde —, Kant stipule que le refus de payer sa dette reviendrait, pour n’importe quel homme, à ne plus pouvoir emprunter. Voudrait-on universaliser une action allant à l’encontre de la communauté universelle des hommes? Bien évidemment non. D’où la maxime qu’il adresse à toute personne libre, raisonnable et dotée de bonne volonté : «Agis de telle sorte que tu puisses aussi vouloir que la maxime de ton action devienne une loi universelle» (Fondements de la métaphysique des mœurs, 1785).

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Ainsi donc, Kant oppose l’impératif dit catégorique fondé sur une éthique du devoir, absolu et sans condition — bien distinct toutefois du simple devoir par conformité qui est vécu comme une contrainte — à l’impératif dit hypothétique ou conséquentialiste basé sur un calcul des coûts, profits et conséquences. Persuadé que les sentiments, les intérêts personnels et les idiosyncrasies sont toujours susceptibles de l’emporter sur la volonté générale — comme dans les théories du contrat chez Locke par exemple et surtout chez Rousseau —, Kant estimait crucial de greffer à une communauté politique régie par un contrat le devoir en tant que loi morale universelle. Du coup, l’impératif catégorique s’apparentait sur le plan humain au pouvoir de raisonnement et de conviction dans les sciences.

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Appel au jugement de sens commun

Mais, curieusement, Kant était cependant bien conscient des limites d’application d’une telle morale dans le monde moderne marqué par la fin de la métaphysique et de la foi. Si bien que, à côté du devoir strict ou parfait, c’est à nous que revient finalement la responsabilité de juger et d’apprécier (devoirs larges ou imparfaits) : c’est la raison — exception faite de ceux qui sont totalement incapables de l’exercer — qui juge, d’un point de vue universel, ce qui est bon à faire et ce qui ne l’est pas.

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Le regretté militant David Graeber l’avait aussi très bien compris. S’agissant de la dette financière, son livre montre que celle-ci s’apparente souvent à un mécanisme institutionnel arbitraire permettant de rendre acceptables des comportements violents et tout à fait contraires à la morale en vigueur.

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À l’endettement comme aux stratagèmes les plus vicieux et immoraux mis en place pour assurer la domination des plus forts sur les individus les plus démunis et les États les plus fragiles, la raison doit résister. La justice de Socrate doit primer sur la loi du plus fort de Thrasymaque (Platon, La République, Livre 1).

Les jeunes francophones quittent eux aussi l’Alberta

Par |2022-04-28T14:20:48+00:0028 avril 2022|Catégories : À la une, Ailleurs au Canada, Ailleurs en Alberta, Provincial|Mots-clés : |

Réputée pour la beauté de ses paysages, l’Alberta ne fait plus autant rêver les jeunes qu’auparavant. Des centres urbains appauvris culturellement, une politique jugée trop conservatrice, un manque d’occasions professionnelles et postsecondaires, les raisons ne manquent pas pour aller voir ailleurs ce qui se passe.

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Chloé Liberge IJL - Réseau.Presse - Le Franco

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Une étude de la Canada West Foundation publiée en mars 2022 donne un bilan inédit. «Pour la première fois depuis 1988, plus de jeunes âgés de 15 à 29 ans ont quitté la province.» Ce mouvement a débuté en 2016. Et les résultats ne s’arrêtent pas là. En 2021, la population âgée de 25 à 29 ans était 9% inférieure à celle de 2016. Un chiffre qui s’explique par un vieillissement général de la population et une migration des jeunes vers les grandes métropoles.

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Ahdithya Visweswaran envisage lui-même ce départ. Cet étudiant de 21 ans au Campus Saint-Jean n’est pas étonné des résultats de ce rapport. Malgré les activités culturelles proposées à Edmonton, «il n’y en a pas tant que ça quand on compare avec d’autres villes comme Toronto ou Montréal».

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La Canada West Foundation explique également dans son étude que l’identité de nombreux jeunes est liée à l’endroit où ils vivent. Ahdithya Visweswaran fait partie de ces jeunes francophones qui s’interrogent. «Pour le moment, j’ai envie de quitter la province pour faire mes études supérieures ailleurs, car il n’y a pas assez d’opportunités et de programmes pour étudier en français.»

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«J’ai envie de quitter la province pour faire mes études supérieures ailleurs.» Ahdithya Visweswaran

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Et il n’est pas le seul. Martin Kreiner, Franco-Albertain de 24 ans, a étudié à l’Université d’Alberta dans un programme de design. Malgré quelques cours d’option en français, l’offre de programmes ne lui semble pas assez diversifiée. «Lorsqu’on est en situation minoritaire et que l’on veut sortir des sciences, des arts et de l’éducation de base, il faut souvent se déplacer.»

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Trouver du travail en français, une tâche qui peut s’avérer compliquée

Avant de partir à Ottawa rejoindre sa fiancée, Martin Kreiner a travaillé un an au Campus Saint-Jean comme agent de marketing. Il témoigne, «trouver un emploi qui était pertinent à mes études et à mon expérience, c’était difficile».

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«Trouver un emploi qui était pertinent à mes études et à mon expérience, c’était difficile.» Martin Kreiner

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Pourtant, il existe des solutions pour aider les jeunes francophones à s’insérer dans le marché du travail albertain. Le programme JET (Jeunes-Éducation-Travail) d’Accès Emploi en est un exemple. Le centre aide à mettre en relation les chercheurs d’emploi de 15-30 ans et les employeurs. Depuis deux ans, grâce à JET, Accès Emploi a accompagné une centaine de jeunes à trouver du travail à Edmonton.

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En raison de ce succès, le programme a vu le jour à Calgary en novembre dernier. Fatou Wade, la conseillère en carrière, a déjà aidé une dizaine de jeunes Calgariens à trouver du travail en informatique, en éducation ou dans la restauration. Pour elle, les jeunes professionnels francophones sont sollicités. «Moi, j’adore travailler avec les jeunes parce que j’adore apprendre avec eux», dit-elle, avec joie. Elle affirme aussi que les employeurs avec qui elle travaille veulent leur donner leur chance.

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L’Alberta offre peu d’avenir professionnel aux jeunes francophones

Malgré cette demande des employeurs pour recruter de jeunes francophones, ces derniers ne répondent pas toujours présents. Fatou Wade l’affirme, «le ressenti que j’ai des jeunes, c’est qu’il cherche un travail de qualité, ils ne veulent pas de survivor job», soit un travail alimentaire sans perspective de carrière.

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Martin Kreiner ajoute que l’évolution professionnelle ne peut pas se faire au sein d’une même institution. «Du fait qu’il y a moins d’organismes francophones en Alberta, c’est un défi de plus.» Installé dans la capitale nationale depuis l’automne dernier, il affirme qu’il a plus d'occasions de travailler en français à Ottawa qu’en Alberta.

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Ainsi, la jeunesse franco-albertaine souhaite avoir plus d’occasions professionnelles et éducatives en français. Ahdithya Visweswaran le confirme, «je pense que c’est quelque chose que les jeunes francophones apprécieraient et cela les amènerait peut-être à considérer rester dans la province».

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La Canada West Foundation est un groupe de réflexion sur les politiques qui façonnent le Canada, plus particulièrement les provinces de l’Ouest. Ses recherches fondées sur des données probantes lui permettent de proposer des solutions aux défis auxquels ces provinces sont confrontées. Pour en savoir plus : cwf.ca

Pétrole quand tu nous tiens…

Par |2022-04-18T16:19:18+00:0018 avril 2022|Catégories : À la une, Environnement PR|Mots-clés : , |

Étienne Haché, philosophe et ancien professeur au Campus Saint-Jean, publie bimensuellement une chronique « Esprit critique ».
L’actualité récente dominée par la guerre en Ukraine et le chantage à l’Europe exercé par la Russie au moyen du gaz et de l’or noir nous conduisent une énième fois à réfléchir à notre dépendance à l’égard des énergies fossiles et aux alternatives pour s’en libérer; sinon dans l’immédiat, du moins dans un proche avenir.

Face à une situation paradoxale de nécessité et de souci environnemental, nous oublions que ce n’est pas la première fois que le pétrole s’invite dans la géopolitique internationale et l’ordre économique.

«Face à une situation paradoxale de nécessité et de souci environnemental, nous oublions que ce n’est pas la première fois que le pétrole s’invite dans la géopolitique internationale et l’ordre économique.»

Ce n’est pas lors du premier pic du pétrole de 1862, en pleine guerre américaine de Sécession, ni durant la période de 1865 à 1890, avec les fluctuations de la production américaine et les premiers forages, ou encore avec l’épidémie de choléra de 1894 en Azerbaïdjan, qui s’est traduite par une forte augmentation du prix, mais au tournant du 20e siècle que surgissent des transformations radicales dans la production et la consommation du pétrole.

De la voiture aux deux chocs pétroliers

Entre 1915 et 1925, la forte demande dans les transports, notamment les voitures dont le marché explose aux États-Unis, voit le prix de l’essence doubler. Cette augmentation, également liée à la Première Guerre mondiale, va engendrer ce qu’on a appelé la «pénurie d’essence de la côte ouest». Quelques années plus tard, entre 1929 et 1931, la Grande Dépression va cependant contribuer à réduire fortement la demande de pétrole. Tant et si bien que, jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, voire largement au-delà, avec les loisirs et la consommation, son cours reste somme toute normal en dépit de pics temporaires. Malgré la crise du canal de Suez en 1956, qui bloque environ 10% de la production mondiale, il n’y a pas de hausse catastrophique du prix du pétrole, car la ressource est dorénavant exploitée ailleurs qu’au Moyen-Orient.

En définitive, il faut attendre le 6 octobre 1973, date du premier choc pétrolier, qui correspond à la guerre du Kippour, opposant Israël à la coalition arabe conduite par l’Égypte et la Syrie en réponse à la guerre des Six Jours (1967), pour apercevoir un changement de cap. En guise de sanction au soutien américain à Israël, les pays arabes membres de l’OPEP, réunis en assemblée extraordinaire au Koweït, décident alors d’augmenter de 70% le prix du baril de l’or noir et d’en réduire la production. Le monde entier entre ainsi dans une crise économique majeure causée par le premier choc pétrolier.

Les prix vont alors radicalement exploser. L’année suivante, en 1974, l’embargo sera finalement levé. Mais ce n’est que de courte durée. Quatre ans plus tard, en 1978, surviendra le deuxième choc pétrolier, qui sera pire que le premier. Il a cette fois sa source dans la révolution islamique après la fuite du shah d’Iran. L’Iran diminue sa production de pétrole et rompt carrément de juteux contrats avec des multinationales américaines, ce qui a pour effet de causer une explosion des prix à la pompe. Mais le monde n’est pas en reste puisque dès septembre 1980 le conflit Iran-Irak va contribuer à ralentir les exportations et maintenir les prix du pétrole à un cours très élevé pendant quelques années.

Comment parer à d’éventuelles crises?

Crise après crise, le monde sort complètement traumatisé par la hausse des prix des énergies, notamment le pétrole. D’où la nécessité pour les pays non membres de l’OPEP de trouver les moyens de se prémunir contre des changements brusques sur le plan énergétique. Outre le changement d’heure et la construction de centrales nucléaires, songeons aux nouveaux forages dans divers endroits du monde (Mexique, mer du Nord, Alaska, Canada, Sibérie). De même, au milieu des années 1980, un pays comme l’Arabie saoudite va considérablement augmenter sa production. Tant et si bien qu’en 1986, le baril de pétrole se situait à 10 dollars. Après une guerre d’usure qui a vu leur économie souffrir, l’Iran et l’Irak feront de même à partir de 1988.

«Crise après crise, le monde sort complètement traumatisé par la hausse des prix des énergies.»

Si le marché du pétrole reste encore volatil en 1990 — en témoigne l’invasion du Koweït par l’Irak qui rend instable la production dans le Golfe —, le baril de pétrole demeure autour des 20 dollars. Curieux contraste à partir de 2002 : le baril se met constamment à augmenter, passant de 18 à 140 dollars avant la fin 2008.

Cette augmentation fulgurante, que rien ne laissait présager, tient à l’épuisement de la ressource, notamment en mer du Nord, et à un manque d’investissement des entreprises du secteur (moins de prospection, moins de forage, moins d’entretien des pipelines) à une époque, 1990, où le prix du baril était faible. Mais elle tient aussi à une forte demande de pays émergents comme l’Inde et la Chine. Au point où le baril passera pour la première fois au-dessus des 100 dollars en janvier et en juillet 2008.

Comme chacun sait, en septembre 2008, une crise financière mondiale découlant de la faillite de la banque américaine d’investissement Lehman Brothers allait s’abattre violemment sur les économies nationales. Au début de l’année 2009, le prix du baril de pétrole fut divisé par trois, voire quatre, fluctuant entre 30 et 40 dollars. Or, deux ans plus tard, en 2011, aidé par les printemps arabes (Égypte, Yémen, Libye, Tunisie, Syrie) et toujours marqué par une forte demande chinoise et une baisse de la production du pétrole conventionnel, le baril atteint de nouveau les 100 dollars.

Une période d’incertitude qui s’ouvre

L’année 2014 voit des investissements rentables dans le pétrole de schiste et les sables bitumineux. Avec un prix mondial fixé autour de 100 dollars, des pays comme les États-Unis et le Canada, devenus chefs de file en la matière, participent à une guerre des prix. Mais la baisse de la demande chinoise en contexte de ralentissement économique contribue à diviser à nouveau par quatre le prix du baril, passant de 120 en 2014 à 30 dollars en 2016.

Rien ne s’arrange avec la COVID-19 à partir de février-mars 2020. Le monde s’arrête, l’économie se contracte, les chaînes de production tournent au ralenti, les avions sont immobilisés sur les tarmacs des aéroports, les employés sont placés en télétravail. Bref, le cours du pétrole s’effondre et passe même en territoire négatif pour atteindre -37,63 dollars le 20 avril (selon West Texas Intermediate). Depuis, les prix ont progressé et la plus forte augmentation a été le 8 mars 2022 lorsque le baril de brut s’élevait à 123,70 dollars.


Il est bien difficile de déterminer si les sanctions internationales contre la Russie vont être étendues à son pétrole et à son gaz. Le moins qu’on puisse dire, c’est que nous assistons encore une fois à une extrême volatilité des prix en raison d’une offre très mobile venant de gros pays producteurs, qui peuvent à tout moment décider de couper leur production ou de l’augmenter pour des motifs géopolitiques, et à cause d’une demande qui pourrait être très mouvante et imprévisible — ce qui semble le cas en Europe où la question d’un boycott du pétrole russe est sur la table.

Tandis que sur les marchés des actions l’offre reste assez constante, avec une réserve de titres susceptibles d’augmenter par des introductions en bourse, un accroissement de capitaux, ou, au contraire, de les diminuer par des offres publiques d’achat (OPA) ou par des faillites, dans le cas du pétrole l’affaire est beaucoup plus complexe puisque ce sont à la fois l’offre et la demande qui réagissent simultanément.

Outre le fait qu’elle nourrit des sources de tensions — en 2020, l’Arabie saoudite pratiqua contre la Russie et l’Iran une baisse des prix du brut —, cette malheureuse combinaison d’offre et de demande provoque dans le même temps des crises économiques — le krach boursier de 2020 — et empêche le développement d’énergies alternatives.

Rien n’est donc simple avec le pétrole. Renvoyons donc à ses défenseurs cette question : Que serait le monde sans le pétrole?

«Que serait le monde sans le pétrole ?»

Comprendre la guerre en Ukraine

Par |2022-07-08T15:25:37+00:005 avril 2022|Catégories : À la une|Mots-clés : |

Étienne Haché, philosophe et ancien professeur au undefined, publie bimensuellement une chronique « Esprit critique ».

Jeudi 24 février. Il est 4 h du matin. À peine levé, j’apprends que l’attaque tant redoutée de l’armée russe sur l’Ukraine vient d’être lancée. Pour ce qui devait être, disait-on, une invasion de grande ampleur.
Que veut Vladimir Poutine? Telle est à vrai dire la question qui se pose depuis quelques années déjà. Une partie de la réponse se trouve dans son fameux discours du 10 février 2007 à la 43e conférence de Munich sur la sécurité : «l’élargissement de l’OTAN, disait-il à l’époque, est une provocation qui sape la confiance mutuelle et nous pouvons légitimement nous demander contre qui cet élargissement est dirigé».

Ce jour-là, Poutine posait les principes d’une refonte des relations internationales qui guident désormais la diplomatie russe. Mais à l’époque personne ne l’a pris au sérieux. Son discours sera vite oublié comme s’il n’avait jamais été prononcé. Or, force est de constater qu’il est plus que jamais d’actualité.

Motifs de cette guerre


Outre le motif d’une menace à l’intégrité territoriale de la Russie par l’OTAN — qui fut régulièrement suivi de nombreux avertissements de la part de Poutine, comme les 9 mai 2015 et 2021¹ lors des cérémonies sur la place Rouge de Moscou qui marquent le jour de la Victoire de l’Armée rouge en 1945 —, certains rappellent, non sans raison d’ailleurs, que le sol ukrainien regorgerait de ressources énergétiques, que la mer Noire et la mer d’Azov constituent des points d’entrée et de sortie maritimes stratégiques et commerciaux pour l’Europe et le monde, ou encore que l’Ukraine est un producteur mondial de céréales.
Mais il y a un autre facteur clé à ne pas omettre si nous voulons bien comprendre les enjeux de cette guerre menée par la Russie. Certains territoires et grandes villes ukrainiennes du pays situés au sud et à l’est sont russophones. Songeons à la ville stratégique d’Odessa au bord de la mer Noire, pour ne citer que celle-ci, qui fut fondée par Catherine II de Russie en 1794. Peu importe à vrai dire les intentions de Poutine, la postérité retiendra que ce dernier a fait le choix délibéré, et ce, avec la connivence de la Biélorussie de Victor Loukachenko, d’envahir un pays indépendant depuis 1991, à la suite de la dislocation de l’URSS.

Faut-il rappeler qu’au début de l’année 2021, la Russie avait massé environ 100 000 soldats à sa frontière avec l’Ukraine? Quelques mois plus tard, le 22 avril — soit le lendemain d’une allocution à la nation russe au cours de laquelle Poutine en profita pour proférer de nouvelles menaces aux Européens —, elle annonçait par la voie de son actuel ministre de la Défense, Sergueï Choïgou, qu’elle retirait une partie de ses troupes, donnant ainsi à l’Ukraine une impression d’accalmie. En réalité, les tensions militaires dans les régions séparatistes ukrainiennes du Donbass n’ont jamais cessé depuis 2014. Elles auraient même fait environ 130 000 morts.

¹ Même chose en 2012 lorsqu’il estimait que «la Russie ne peut pas dépendre uniquement des moyens diplomatiques et économiques pour résoudre un conflit», ainsi que le 24 février dernier lors d’un discours télévisé («Quiconque essaie de nous empêcher de l’extérieur doit savoir que la réponse sera immédiate et entraînera des conséquences que vous n’avez jamais connues»), puis le 26 février où l’agence russe RIA Novosti produit cette fois un article signé du chroniqueur pro-Poutine, Pyotr Akopov : «La Russie n’a pas seulement défié l’Occident, elle a montré que l’ère de la domination occidentale mondiale peut être considérée comme complètement et définitivement révolue». (cf. fondapol.org)

Retour en arrière


L’Ukraine (la petite Russie) et la grande Russie ont toujours été liées. La civilisation russe a pris naissance dans la Russie kiévienne, principauté et puissance européenne entre le 9e et le 13e siècle qui avait déjà Kiev comme capitale. À partir du 18e siècle, c’est pratiquement toute l’Ukraine actuelle qui fait partie de l’Empire russe. Après une brève période d’indépendance au cours de la révolution russe, l’Ukraine est finalement intégrée à l’Union soviétique en 1922. Dans les années 1930, l’emprise russe se renforce sur l’Ukraine. La collectivisation des terres décrétées par Staline provoqua une grande famine (Holodomor), faisant entre 3 et 5 millions de morts ukrainiens. Les paysans sont alors forcés de fuir leurs villages pour aller travailler dans les régions industrielles, comme l’actuel Donbass avec ses usines gérées par des Russes.

L’Ukraine accède finalement à l’indépendance le 24 août 1991, que le Canada sera le premier à reconnaître le 2 décembre de la même année. Malgré cela, l’influence russe est omniprésente, tout particulièrement dans le sud et l’est du pays où environ 60% de la population parle le russe. Ceci explique pour une bonne part la volonté de ces populations russophones de se séparer du reste de l’Ukraine.
En 2004, l’élection présidentielle ukrainienne voit la victoire du candidat prorusse, Viktor Ianoukovitch. C’est la fameuse «révolution orange». La cour constitutionnelle ukrainienne décide alors d’invalider cette élection au profit d’un nouveau scrutin qui conduira cette fois à l’élection de Viktor Iouchtchenko. Ce dernier souhaite un rapprochement avec l’Europe, ce que Moscou ne voit pas d’un bon œil. Il faut bien savoir qu’en 2004, sept pays de l’ancienne Union soviétique intègrent l’OTAN. Entre 2004 et 2007, neuf pays de l’ancien bloc de l’Est rejoindront l’Union européenne. Cherchant à maintenir à tout prix son emprise sur l’Ukraine, la Russie augmente alors son prix du gaz. Coup dur pour Kiev.


Affaiblie, coincée entre l’Europe et la Russie, l’Ukraine tente tant bien que mal de maintenir des relations équilibrées. Mais en 2013, alors qu’elle s’apprête à signer des accords commerciaux avec l’Europe, la Russie s’invite dans les négociations et propose à l’Ukraine une aide de 15 milliards de dollars, ainsi qu’une baisse d’environ un tiers du prix du gaz. Ce qui n’est pas rien quand on sait que l’Ukraine achète la moitié de son gaz à la Russie. Viktor Ianoukovitch, élu président de l’Ukraine depuis 2010, retourne sa veste et accepte l’offre de Moscou.

De nouveau, les europhiles ukrainiens se révoltent et crient leur colère. Au point qu’en février 2014, la révolution de Maïdan force le président Ianoukovitch à l’exil. De son côté, la ligue prorusse, notamment dans le Donbass et dans la Crimée (détenue par la Russie jusqu’en 1954, puis rattachée à l’Ukraine en 1991), voit dans cette révolution un coup d’État. Moscou n’a alors aucun scrupule à masser des troupes à l’est du détroit de Kertch reliant les deux mers (Noire et Azov). Comble de l’absurde : en mars de la même année, Poutine décide un référendum illégal qui se solde par le rattachement de la Crimée à la Russie.

Dans le Donbass, des milices indépendantes prorusses font la loi. Les républiques de Donetsk et de Louhansk sont tour à tour autoproclamées en l’espace d’un mois. La guerre est là pour durer. Il faudra attendre l’année suivante pour parvenir à un accord, celui de Minsk II, mais qui n’a jamais été respecté dans les faits par l’une ou l’autre des parties.

Deux solitudes


Voilà quelques explications qui, sans justifier l’actuel conflit, permettront peut-être de mieux le comprendre et ainsi battre en brèche quelques préjugés ou idées reçues. La dureté de cette guerre, dont l’issue est tout à fait imprévisible, malgré les déboires de l’armée russe, cache bien que l’âme et la culture du peuple russe, à ne pas confondre avec ses oligarques, sont aussi très sensibles et romantiques et que, malgré sa fragilité et sa vulnérabilité, le peuple ukrainien fait preuve d’une extrême grandeur.

Climat, un atelier pertinent recherche son public

Par |2022-03-14T15:14:39+00:0014 mars 2022|Catégories : À la une, Ailleurs en Alberta|Mots-clés : , |

Le 16 février dernier, EcoNova a présenté la conférence virtuelle Big Picture du Climat en collaboration avec le Conseil de développement économique de l’Alberta (CDÉA). Ouverte au public en nombre limité (12 places), celle-ci, et ce malgré la qualité de son contenu, n’a pas été plébiscité par les Franco-Albertains. Et pourtant, elle offrait une réelle

Crise sanitaire, écologique et environnementale : le climat (partie 2)

Par |2022-03-14T15:19:31+00:0013 mars 2022|Catégories : À la une|Mots-clés : |

Étienne Haché, philosophe et ancien professeur au Campus Saint-Jean, publie bimensuellement une chronique « Esprit critique ». Dans la première partie de cette chronique (volume 92, no 5, janvier 2022), j’ai insisté sur l’importance des différents écosystèmes. Le fait de nous comporter comme nous le faisons, de manière aveugle, en nous appropriant la nature à des

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