Marguerite-A. Primeau, une avant-gardiste oubliée

Écrit par : Mélodie Charest

11 août 2021

Marguerite-A. Primeau, la première femme de lettres du Far Ouest canadien. Crédit : Courtoisie - Pamela V. Sing.

La culture franco-albertaine d’aujourd’hui découle forcément de la culture franco-albertaine d’hier. De ce fait, il est important de connaître ces pionnières et pionniers qui ont façonné le chemin, qui ont préparé la voie. Parmi ces artistes figure Maguerite-A. Primeau, première femmes de lettre de l’ouest canadien. Cet article de Mélodie Charest nous rappelle combien cette auteure a marqué l’histoire littéraire de l’Alberta.

Sarah, pupitre, recherche et communauté

L’imaginaire du Far West est façonné par ses images de cowboys et de pickup truck. Mais ce même Far West renferme également une richesse littéraire sous-estimée. Le Franco a décidé d’ouvrir cette boîte de pandore avec Pamela V. Sing et Jimmy Thibeault. Ces professeurs universitaires (au Campus Saint-Jean, pour la première, et à l’Université Sainte-Anne, pour le second) ont dirigé l’essai Marguerite-A. Primeau, première femme de lettres du Far Ouest canadien publié le 3 décembre 2019.  

Comme le titre de l’essai l’indique, Marguerite-A. Primeau est la première écrivaine née à l’ouest du Manitoba à faire carrière avec la richesse de ses mots et de ses histoires. Elle s’éteint à l’âge respectable de 97 ans, en 2011. Elle compte trois romans de fiction — dont un qui remporte le prestigieux prix Champlain —, une anthologie de quatre contes, deux recueils de nouvelles et un texte sur son village natal.

Née en 1914 à Saint-Paul-des-Métis, la jeune Marguerite gravite dans un milieu très catholique. Bien que studieuse au couvent, elle est rebelle à sa façon. Son crime : lire des livres hors des périodes prescrites à cet usage. Elle se fait expulser du couvent. 

Le livre Marguerite-A. Primeau, première femme de lettres du Far Ouest canadien publié le 3 décembre 2019.
Crédit : Mélodie Charest

C’est peut-être cet amour de la lecture qui la pousse à devenir enseignante, mais c’est certainement ce même amour qui la pousse à retourner sur les bancs d’école en 1943. Elle avait exercé le métier d’institutrice pendant dix ans, mais sentant qu’elle «stagnait intellectuellement», elle décide d’élargir ses connaissances en étudiant les études romanes à l’Université de l’Alberta.

C’est le coup de foudre. Elle y découvre les grands noms de la littérature française, Simone de Beauvoir et Colette entre autres, mais surtout les cours de création littéraire. Mais il faut attendre la fin des années 1970 avant qu’elle se mette à l’écriture de fictions. Entre-temps, elle renoue avec l’enseignement, mais au niveau universitaire. Elle fait principalement carrière à l’Université de la Colombie-Britannique à Vancouver. C’est d’ailleurs dans une de ses classes que Pamela V. Sing la rencontre.

Écrire pour exorciser le racisme dans la communauté ? 

Le paysage littéraire de Marguerite-A. Primeau se cante à la communauté franco-albertaine. Mais les personnages qui façonnent ce paysage sont issus d’une diversité impressionnante. Les anglophones, tout comme les francophones, fréquentent les Métis et les Vietnamiens. 

Consciente de sa double marginalité en tant que femme écrivaine francophone, Marguerite crée, avec son écriture, «un espace pour tous les autres marginaux», explique Jimmy Thibeault. 

Jimmy Thibeault est professeur à l’Université Sainte-Anne en Nouvelle-Écosse. Il a collaboré avec Pamela V. Sing à la direction de ce livre qui regroupe huit autres spécialistes du monde littéraire au Canada.
Crédit : Courtoisie – Jimmy Thibeault.

Pour Thibeault, la grande dame de l’écriture «ne forçait pas les choses, elle écrivait comme elle voyait le monde». C’est dans ce sens qu’il résume la conception hétérogène de la culture que Primeau prônait dans ses œuvres. À l’inverse du multiculturalisme canadien, adopté dans les années 1970, Primeau ne vante pas cette «cohabitation des compartiments [groupes ethniques] et de l’aplatissement de la culture. Primeau va vers le partage, les échanges». 

Ces personnages qui survivent aux crises sont d’ailleurs toujours ceux qui s’ouvrent aux autres. Et bien que le bilinguisme soit une thématique abordée, cette ouverture vers l’autre s’effectue toujours « sur une base de la langue française ». 

Une avant-garde refoulée ?

«Moins elle vivait en français, plus elle se sentait francophone», affirme Pamela qui a eu la chance, dans les années 1990, de nourrir avec elle une correspondance téléphonique.

Malgré ce sentiment profond d’appartenance à la francophonie, Primeau a toujours rejeté le qualificatif de militante ou celui de féministe. «Peu d’écrivains veulent être catégorisés» décortique Thibeault. Bien qu’avec les lunettes du 21e siècle, ses écrits peuvent sembler engagés, le professeur néo-écossais d’adoption rappelle qu’il est toujours aisé d’interpréter les œuvres d’autrui. Mais il assure que si Marguerite écrivait en français, c’est «parce qu’elle croyait au français et qu’elle aimait profondément cette langue qui l’a accompagné de son enfance à sa mort.» 

Pamela V. Sing a rencontré Marguerite-A. Primeau lorsqu’elle était étudiante en Colombie-Britannique. C’est en devenant elle-même enseignant qu’elle a commencé à entreprendre des recherches sur l’œuvre et la vie de cette femme qui fut sa professeure. Ainsi est née une amitié entre ces deux femmes de lettres.
Crédit : Courtoisie – Pamela V. Sing.

Peut-être pas militante, mais moderne à coup sûr, selon les dires de Pamela. Et ce malgré son style d’écriture classique, elle est «moderne, par rapport à ce qu’elle vivait». Cette femme est retournée aux études et a fait de l’écriture un moyen de s’exprimer, mais surtout de s’émanciper «elle se libère de la religion catholique dans celle-ci».

Comme n’importe quel artiste, Marguerite-A. Primeau n’était pas nécessairement comprise de son entourage, mais son œuvre raisonne plus que jamais dans la francophonie albertaine du 21e siècle. 

Bien qu’elle soit une des artistes littéraires prolifiques de sa qualité spatio-temporelle, Marguerite-A. Primeau reste inconnue du grand public à son époque, comme à la nôtre. La cause ? Sans hésiter et — quasiment — en cœur, les deux professeurs répondent qu’il s’agit d’un problème de diffusion. Un problème qui persiste toujours en 2020 avec la nouvelle génération d’écrivains et d’écrivaines franco-albertain.e.s qui se fait discrète.

Cet article fut publié dans l’édition du 3 décembre 2020 en page 5.

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