Le clergé catholique défend sa gestion des Écoles résidentielles : convaincant ou incriminant?

Écrit par : Vous

20 septembre 2021

Mots-clés : ,

Ces pages sont les vôtres. Le Franco permet à ses lecteurs et lectrices de prendre la parole pour exprimer leurs opinions. Retraité et professeur émérite, Paul Dubé a enseigné la littérature française, québécoise et franco-canadienne au CSJ (après avoir passé trente ans au Département des langues modernes de la UofA), domaines dans lesquels il a beaucoup publié. Il a été directeur de la revue internationale Francophonies d’Amérique de 2000 à 2005, co-demandeur dans la cause Mahé, fondateur du Groupe de recherche sur l’inter-transculturalité et l’immigration (GRITI), et président du Conseil d’administration du Centre d’accueil et d’établissement d’Edmonton.

Il est difficile d’imaginer que quelqu’un au Canada ne sache pas que les rapports entre les Premières nations et le clergé catholique canadien sont très tendus sur la question des écoles résidentielles. Peu comprennent, cependant, l’attitude et le positionnement dudit clergé confronté aux responsabilités (morale, financière et sa complicité) qui lui sont imputées dans cette pénible histoire. L’homélie* de l’abbé Pierre-René Côté du 18 juillet 2021 présentée au «Jour du Seigneur» à Radio Canada, commentée et analysée ici, nous donne un aperçu de son raisonnement : convaincant ou incriminant encore davantage ?…

Paul Dubé – À titre citoyen

Le cardinal Reinhard Marx, archevêque de Munich et Freising, le meneur d’une réforme ecclésiastique en Allemagne dans la foulée du déluge de la pédocriminalité du clergé catholique qui balaie le pays (et le monde), a récemment démissionné de son poste en invoquant une sorte de responsabilité ministérielle malgré son «innocence» personnelle avérée.

Il dit devoir partager en tant que membre de la hiérarchie de l’église l’imputabilité de la catastrophe desdits abus sexuels qui durent depuis des décennies, et il conçoit son geste comme une exigence de réforme dont doit se saisir le clergé catholique. On ne peut qu’admirer son attitude et son engagement exemplaires qui n’ont cependant pas été accueillis de la même façon par le pape qui a refusé d’accepter sa démission.

La philosophe Hannah Arendt a composé, à la suite à sa couverture journalistique du procès d’Adolph Eichmann à Jérusalem en 1961, un livre qu’elle a intitulé La banalité du mal. La défense de ce fonctionnaire du régime nazi reposait sur le fait que, comme de nombreux régimes gouvernementaux, l’état imposait à ses employés une obéissance totale au diktat de ses politiques dont ici, celles d’éradiquer de la terre la présence juive.

Eichmann s’est donc défendu en invoquant son rôle de fonctionnaire modèle, détaché de toute responsabilité quant aux politiques de génocide perpétrées par le régime nazi. D’où l’argument de Arendt quant au refus de tout positionnement moral – la banalisation du mal – de l’individu Eichmann, engagé dans l’exercice d’une fonction à des fins meurtrières et génocidaires.

Ainsi, les justifications du pape dans son refus d’accepter la démission du cardinal Marx n’évoquent rien d’autre qu’une banalisation du mal dans son choix d’associer ledit mal à des péchés quand ce ne peut être que des actes criminels, et doublement criminels par la protection accordée aux coupables (jeu outrancier de chaises musicales d’une paroisse à une autre pour masquer le crime des uns et des autres…).

Et de plus, d’inciter le cardinal à comprendre les « délits » dans le contexte historique de leur époque (comme si une époque se prêtait mieux qu’une autre à cet énorme déficit moral du clergé et comme si ça n’avait plus lieu!) et d’inscrire cette situation dans l’histoire du péché qui assaille l’église.

Pour finir, le pape refuse d’assumer ses responsabilités comme l’ont fait ses deux derniers prédécesseurs en proposant que c’est «à chacun des évêques de décider comment il doit agir face à cette catastrophe».

La lecture de l’homélie de l’abbé Pierre-René Côté présentée dimanche 18 juillet à l’émission de Radio Canada, «Le Jour du Seigneur», nous ramène dans le même tracé que celui établi par le pape dans le contexte de la pédocriminalité du clergé catholique dans le monde entier, soit du refus de son imputabilité dans les affaires d’abus, y compris celui de reconnaître son déficit moral quant à la problématique question des écoles résidentielles.

Pour justifier sa bonne foi dans cette triste histoire des pensionnats d’enfants autochtones, le clergé canadien se défend, par les voix multiples récitant cette homélie (si on comprend bien l’origine et la diffusion du texte) en blâmant l’ignorance de cette politique à l’époque et, chez les francophones, les luttes pour la sauvegarde du français qui les «occupaient». Dans le même souffle, l’auteur du texte trahit cet énoncé disculpant le clergé en déclarant que «l’opinion publique catholique n’aurait pas supporté la politique d’assimilation des autochtones pratiquée dans les pensionnats si nous l’avions connue».

Or, le clergé catholique et ses fidèles paroissiens peuvent-il invoquer encore aujourd’hui, après trente ans de révélations de criminalité, l’ignorance et une autre catégorie de préoccupation pour expliquer leurs rapports (silence, protection des abuseurs-criminels, des milliers de victimes aux vies gâchées, refus de leur imputabilité sociale et financière) face aux abus sexuels perpétrés par une partie de son clergé dans le monde entier ?

Dans cette logique, la «politique d’assimilation» des enfants autochtones est pire que la pédocriminalité du clergé puisque les catholiques semblent tacitement l’accepter aujourd’hui en continuant leur pratique quotidienne et-ou hebdomadaire, à quelques exceptions près! D’ailleurs, si le pape lui-même, comme ses prédécesseurs, ne voit dans ces crimes que des péchés (une perspective partagée et répétée par de nombreux pratiquants et acceptée dans le comportement des autres qui maintiennent leur pratique publique habituelle), il est attendu que le clergé catholique ne peut assumer sa faillite morale dans l’histoire des écoles résidentielles.

D’ailleurs, dans les premières minutes de l’homélie, le texte prête au clergé le même positionnement que le fonctionnaire Eichmann en insistant sur la responsabilité du gouvernement du Canada – nommé et répété six (6) fois dans un court paragraphe – qui a «institué» lesdites écoles, «prescrit le programme», dont la police «allait chercher les enfants», qui obligeait à «enseigner» dans «la langue imposée» le programme prescrit «selon la pédagogie de l’époque pour atteindre les objectifs fixés». 

Nulle part y a-t-il dans le texte une quelconque mea culpa, seulement les platitudes habituelles sur les «brebis» catholiques, ces enfants de Dieu, et que Celui-ci «va prendre le relai devant notre incompétence» ; ou encore, cet appel de Dieu : «devenez saints, vous aussi, dans votre comportement (…) car moi je suis saint»…

On cite à la fin de l’homélie un certain Ovide Bastien (journaliste, prêtre, citoyen?) dont la réflexion (répétée deux fois mots pour mots dans la citation) a été publiée dans Le Devoir du 3 juillet dernier, qui demande «si ce grand vent de colère et de condamnation qui s’élève contre les communautés religieuses ne représente pas une sorte de déculpabilisation collective ?» Que nous sommes «en train de verser dans la diabolisation des uns afin de nous disculper» et, ajoute-t-il, «en transformant en monstre (je souligne) ceux et celles qui (…) étaient même, par leur esprit de dévouement et sacrifice, nos héros».

Si dans le texte on use d’euphémisme pour parler des «autochtones blessés» par les écoles résidentielles, on exagère le vocable pour qualifier la culpabilité de «nos héros», contribuant ainsi à produire un discours qui allège le mal des victimes et amplifie le déficit moral du clergé coupable pour en caricaturer l’ampleur… 

La vérité se situe ailleurs…

Paul Dubé

*Texte de l’homélie écrit par Marc-André Gingras, msc, le 11 juillet 2021.

Partager

Lire des articles sur un thème similaire

Articles similaires