Le pouvoir d’imagination de l’artiste

Écrit par : Étienne Haché

23 janvier 2023

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Crédit : Ari He / Unsplash.com
Étienne Haché est philosophe et enseignant de Culture générale au lycée La Providence en France.

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Lors de précédentes chroniques, j’ai posé les jalons de ce que «penser» veut dire. Toute proportion gardée, je crois que l’artiste, qu’il soit peintre, écrivain, musicien, sculpteur, comprend mieux le monde que le mathématicien. Il a même un temps d’avance sur l’ensemble de la communauté humaine. Puis-je m’expliquer?

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Qu’appelle-t-on penser? À vrai dire, tout le monde pense. Mais penser doit bien avoir un sens, sinon c’est un terme vide. Penser, c’est se fondre dans une réalité.

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Inversement, nous transformons le réel d’après la signification que nous lui donnons par le langage de la pensée, que Jean-Jacques Rousseau ramène aux passions (Essai sur l’origine des langues, Chapitre 2, 1781).

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Le monde va mal, dit-on, la réalité est parfois épaisse, parfois poreuse, voire dure, méandreuse, mais nous pensons de moins en moins selon cette adéquation — à ne pas confondre avec le nominalisme — de l’esprit et du réel.

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Le court-circuit du raisonnement

Aussi étrange que cela puisse paraître, penser, c’est imaginer, et cela n’a rien à voir avec le raisonnement. En tout cas, l’artiste, lui, ne raisonne pas tout à fait. Chez lui, l’imagination vient court-circuiter le raisonnement. Comment? En quoi l’imagination est-elle plus efficace pour articuler la pensée et la réalité que le strict raisonnement du mathématicien?

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D’abord, faut-il rappeler que toutes les grandes découvertes partent d’une intuition, le raisonnement confirmatoire n’étant que second dans le processus intellectuel conduisant à la vérité? Mais il y a mieux pour démontrer le pouvoir de l’imagination. Contrairement au mathématicien, l’artiste ne vise pas à isoler les éléments du réel au profit d’un axiome admis sans démonstration. Le réel ne peut se comprendre que par la prise en compte d’une série de facteurs (relations humaines, monde des objets, nature, causalité, hasard, sentiments).

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Or, cet effort de compréhension prend du temps : le pourquoi l’emporte alors souvent sur le comment. Pour l’artiste, penser, c’est penser globalement pour ne pas oblitérer la question du sens. La précision des mathématiques nous fait souvent oublier la complexité et la beauté du monde.

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Pour tout dire, tandis que la pensée mathématique est une invention de simplification et de réduction du réel à des lois, la pensée artistique est une opération beaucoup plus complexe qui repose sur l’expérience des sens. En témoigne Descartes et son projet d’une mathesis universalis : tentant de refouler l’imagination, il n’y parvient pas finalement. Preuve en est qu’il redonne à la croyance en Dieu, sentiment humain qu’il avait détrôné au nom du cogito («je suis, j’existe»), une place centrale et s’en remet même à la force des «souvenirs cachés»; qui, pourvu qu’ils ne nuisent à personne et contribuent à propager le bien, méritent de guider l’existence humaine.

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L’analogie avec le temps comme expérience vécue

D’une certaine façon, on nous dit que les matheux raisonnent. Entendons par là qu’ils ne font que traduire en langage symbolique ou formel ce qui appartient au langage ordinaire et à l’expérience humaine. S’il faut admettre que l’artiste raisonne, ce n’est qu’une fois l’intuition passée. De ce point de vue, il n’est même pas exagéré du tout d’affirmer que l’artiste raisonne davantage que le mathématicien.

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Je posais la question «Que signifie penser?». Nous pourrions aussi nous demander «Que signifie raisonner?». À quoi l’on pourrait répondre : l’impossibilité de parvenir à la maîtrise de la complexité du monde et des phénomènes qui le composent. C’est ce qu’explique Henri Bergson en interrogeant la question du temps (La pensée et le mouvement, 1934).

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Quand l’intelligence humaine tente de maîtriser le temps, elle le détruit en en faisant une ponctualité privée d’être. Du point de vue cognitif, la ponctualité n’est pas une détermination temporelle mais spatiale; tout comme chez Kant pour qui le temps est simplement posé comme condition a priori de toute connaissance. Ce temps est davantage une succession des instants à l’image d’une aiguille d’une montre ou des points sur une ligne. Comprendre ainsi le temps, c’est donc le déconstruire, le fragmenter, le mesurer. C’est le temps des chronomètres, le temps des horloges, bref, le temps de la science.

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Par opposition à ce temps spatialisé, homogène et mesurable, Bergson propose «notre vécu interne du temps», soit la durée : le temps que nous ressentons. La durée n’est pas la ponctualité abstraite du temps; elle est éprouvée dans un passé, un présent et un futur immédiat, tous confondus. La durée n’est pas ponctuelle comme dans les sciences, mais continue du fait que notre conscience du présent se rapporte toujours à un passé et se tourne déjà vers un avenir. La durée non mesurable, hétérogène et continue est donc le vrai visage du temps avant que la raison ne le décompose en instants distincts et mesurables.

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L’artiste, une vraie exception

À travers ses œuvres, l’artiste est le reflet de ce temps vécu et éprouvé que décrit Bergson. D’une certaine façon, l’irrationalité du temps chez de l’artiste est une marque de son génie. Ce dernier ne se contente pas de fragmenter le réel, comme nous le faisons naturellement à travers le langage et les mathématiques pour mieux le simplifier et le codifier. Grâce à son pouvoir d’imagination qui est sans limite, le génie artistique transforme la réalité au gré des circonstances. C’est pourquoi nous devons considérer l’artiste comme un être unique, imprévisible; le seul à pouvoir sauver le monde de la déchéance, des déterminismes et de la finitude.

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L’exceptionnalité de l’artiste est multiple. On le dit souvent, avec une certaine arrogance, inutile («les artistes ont des idées mais peu de moyens»). C’est oublier le caractère polysémique de l’inutilité. Comme dirait Hannah Arendt, jamais l’artiste comme créateur d’objets de pensée sans valeur ni mesure n’a été aussi utile dans un monde où tout s’achète, se consomme et se consume.

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D’autre part, certains ne comprennent pas pourquoi il faudrait financer les arts. L’extraterritorialité culturelle de la science est une réalité, mais elle ne peut ni ne doit faire oublier au savant et au technicien que le niveau inférieur de l’activité artistique est son niveau technique (savoir-faire), tandis que son niveau supérieur est esthétique (médecine de l’âme).

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Enfin, quel autre savoir-faire peut prétendre se passer des enseignements académiques, par où se décrète souvent l’arrêt de mort des artistes? Quel autre savoir peut prétendre échapper au domaine de la spécialisation à part celui de l’artiste? Qui, sauf l’artiste, peut prétendre vivre et expérimenter en âme et conscience sa liberté?

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La mort de l’art, vraiment ?

Dans un classique (Esthétique, 1, 1827), le philosophe Hegel avait proclamé la mort de l’art comme représentation absolue de l’Idée du Beau et incarnation du divin. Mais, tout comme Kant avant lui, Hegel était conscient du danger que faisait peser sur l’art la puissance de l’individualisme matérialiste, le relativisme et la technique

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Par mort de l’art, Hegel ne visait pas tant à promouvoir une « science de l’art » qu’à faire prendre conscience de la richesse de l’art comme production par excellence du beau et partie intégrante du patrimoine universel du génie humain. En contemplant une œuvre d’art, nous ne satisfaisons pas un besoin pratique, mais spirituel : c’est ce qui fait la supériorité des œuvres artistiques sur les autres objets du monde.

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Inspiré par l’unité nietzschéenne de l’art et de la vie comme remède et alternative à la pensée rationnelle, Heidegger dit : êtres-pour-la-mort, nous sommes dépendants de l’artiste durant notre séjour sur terre afin de trouver du sens à nos vies. Si nous ne pouvons plus nous passer de la technoscience, comment imaginer une existence sans art?

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Merci aux artistes, peu importe vos moyens financiers, les tiraillements, vos angoisses et vos inquiétudes. Merci pour votre dynamisme, votre imagination, votre génie et pour votre amour de la liberté

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