Difficultés d’élocution et insécurité linguistique vont de pair

Écrit par : Gabrielle Beaupré

6 août 2022

Joël Lavoie, le directeur de la Fondation franco-albertaine et Ghislain Bergeron. Crédit : Gabrielle Beaupré
Membre à part entière de la francophonie albertaine, Ghislain Bergeron a longtemps souffert de difficultés de langage liées à des problèmes d’élocution. Aujourd’hui, il revient sur ce parcours qui lui a fait connaître l’insécurité linguistique. Une situation qui ne surprend pas Andrea MacLeod, professeure en sciences et troubles de la communication de l’Université de l’Alberta.

 

Gabrielle Beaupré
IJL – Réseau.Presse – Le Franco

 

Âgé maintenant de 79 ans, Ghislain Bergeron a appris qu’il bégayait lors de sa première journée d’école. «On nous a demandé de dire notre nom.» Le prononcer devant ses camarades a été très pénible pour lui. «Le lendemain, je ne voulais pas aller à l’école», se remémore-t-il, avec une voix tremblante.
De cet instant, jusqu’à l’université, parler devant la salle de classe a toujours été une torture. Il raconte que lorsque «la maîtresse nous demandait d’ouvrir nos livres et de lire chacun un paragraphe», tout le monde savait qu’il n’allait pas être capable, lui le premier.

 

Sinon, il parlait «le moins possible». Il indique tout de même que personne ne s’est jamais moqué de lui pendant son parcours scolaire. En effet, il s’assurait d’exceller dans toutes les matières. «On ne rit pas du meilleur élève.»
Ghislain Bergeron a été chanteur dans le groupe Ghislain Bergeron et son ensemble au cours des années 1970.

Ghislain Bergeron a été chanteur dans le groupe Ghislain Bergeron et son ensemble au cours des années 1970. Crédit : Courtoisie

À l’université, le jeune homme a demandé à ses professeurs de ne pas lui poser de questions pendant les cours. «Je n’en étais plus capable. J’avais beaucoup de misère à parler.» D’abord réticents à sa requête, ils ont accepté avec compréhension.

 

Ghislain Bergeron a finalement décidé de consulter un orthophoniste pour la première fois à l’âge de 23 ans. Il a alors suivi une thérapie de modification du bégaiement (stuttering modification therapy) auprès du Dr Charles Van Riper, à l’Université de Kalamazoo, au Michigan (États-Unis).

 

Cette approche consistait à bégayer à l’extrême afin de «s’en tanner». Après un mois, sa parole était fluide. «Quand je suis revenu à la maison, c’était un miracle!» Malheureusement, après un certain temps, ses problèmes d’élocution reviennent. Le travail qu’il a fait sur sa voix au sud de la frontière s’était estompé. «J’ai commencé à me sentir caler dans le sable mouvant», raconte-t-il, les yeux mouillés.

 

Contourner les situations

Avec le temps, M. Bergeron a développé de nombreuses astuces pour ne pas parler en public. Lorsqu’il allait dans un magasin, il s’assurait toujours d’avoir de petites fiches explicatives avec lui afin d’éviter de parler aux employés. Sur celles-ci, «il était écrit d’avance ce que je voulais et je leur montrais».

 

Dans les réunions, afin de ne pas avoir à se présenter au début des rencontres, il avait pris l’habitude de se placer à un endroit où il peut s’esquiver à la salle de bain lorsque son tour vient. «Je l’ai fait une centaine de fois», s’esclaffe-t-il. Sa peur de parler en public reste aujourd’hui présente.

 

L’orthophoniste et professeure au département des sciences et troubles de la communication de la faculté de médecine de réadaptation de l’Université de l’Alberta, Andrea MacLeod, explique que la peur de parler en public est liée aux expériences négatives vécues dans le passé.

 

La personne qui bégaie ne veut pas revivre les événements à perpétuité. Elle ajoute que la personne qui bégaie a l’impression que son interlocuteur «a une attente particulière et craint que celle-ci ne soit pas patiente [vis-à-vis d’elle] et ne l’écoutera pas».

 

Pousser la chansonnette

Néanmoins, Ghislain Bergeron, dans ses temps libres, pousse la chansonnette. Pour lui, chanter, même en public, ne le dérange pas. «Je n’ai jamais bégayé puisque je fais exactement ce qu’il faut faire. Respirer et prendre un rythme.»

 

Membre de la scène musicale albertaine depuis la fin des années 1950, il continue à se produire en spectacle à l’aube de ses 80 ans. Il a d’ailleurs participé au Galala Après-Dark, un événement de musique amateur organisé par le Centre de développement musical (CDM), en interprétant la chanson ayant pour titre Et maintenant, que vais-je faire?

 

«La voix est vue comme une différence, alors c’est un défi d’en parler [publiquement] puisque [l’interlocuteur] l’entend.» Andrea MacLeod

 

Andrea MacLeod explique que «le chant amène une parole fluide puisque le rythme de celle-ci est géré par la musique». De plus, le chant n’induit pas la spontanéité du langage parlé ni son stress. «C’est quelque chose qui détend et qui amène un plaisir.»

 

Il y a encore 12 ans, Ghislain Bergeron n’aurait jamais été capable de discuter de son bégaiement. «C’était un sujet trop difficile», dit-il en prenant une grande respiration, tout en laissant couler une larme sur sa joue. «La voix est vue comme une différence, alors c’est un défi d’en parler [publiquement] puisque [l’interlocuteur] l’entend», note Andrea MacLeod.

 

Le point tournant

L’addition de plusieurs événements marquants dans sa vie au cours de l’année 2010 a changé ses craintes. Elles sont devenues un atout. Ainsi, le fondateur du bureau de comptabilité Bergeron & Co se rappelle avoir discuté pour la première fois avec deux jeunes bègues en les rassurant, «vous pouvez avoir du succès dans la vie même avec ce problème-là».

 

Parallèlement, Joël F. Lavoie, le directeur général de La Fondation franco-albertaine, a invité Ghislain Bergeron à le seconder lors de conférences afin qu’il partage son expertise en comptabilité. Malgré son insécurité linguistique, M. Bergeron passe auprès de la communauté comme un philanthrope et une figure de crédibilité appréciée de tous.

 

Par la suite, Joël F. Lavoie lui a proposé la présidence de La Fondation, rôle qu’il a occupé de 2010 à 2016. Pour lui et les membres du conseil d’administration, il était la meilleure personne pour ce poste. Et son problème d’élocution? «Pour moi et la majorité des gens, ce n’était pas un problème. C’est plus lui que ça dérangeait que les personnes autour de lui», relate Joël F. Lavoie.

 

M. Lavoie raconte qu’au début, lorsque Ghislain Bergeron a accepté la présidence, il ne voulait pas parler publiquement. De plus en plus, il prend confiance en lui et prend la parole lors des événements de La Fondation franco-albertaine. «Il a inspiré beaucoup de personnes.»

 

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