La religion, un défi pour la raison?

Écrit par : Étienne Haché

20 octobre 2022

Mots-clés :
Étienne Haché est philosophe et enseignant de Culture générale au lycée La Providence en France.

Personnages du dialogue :

Hylas (Baruch Spinoza, Éthique, Partie 1, Appendice, 1677)
Théophile (Henri Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion, 1932)
Philémon (Gaston Bachelard, La formation de l’esprit scientifique, 1938)

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Théophile : Hylas, un ami m’a confié récemment qu’il avait «perdu la foi». Penses-tu comme lui que les hommes peuvent vivre sans religion?
Hylas : Certains le peuvent qui font confiance à leur entendement, d’autres n’en peuvent pas qui confondent croyance et raison.
Théophile : Mais la religion n’est pas qu’un ensemble de croyances. C’est une institution qui organise les pratiques en accord avec les valeurs d’une communauté.
Hylas : Connais-tu Spinoza, philosophe hollandais du 17e siècle? Il explique que la religion est une pratique superstitieuse dont le caractère irrationnel amène les individus à interpréter n’importe quel événement comme un signe divin.
Théophile : Que veux-tu dire?
Hylas : Les théologiens qui s’en remettent au principe de l’«ignorance» procèdent comme suit : à défaut d’une preuve contraire, Dieu est la cause finale. Ainsi, lorsque l’ignorance est détruite, disparaît également la croyance dans la «volonté de Dieu».
Théophile : Mais la croyance était omniprésente chez l’«homme primitif». Des résidus persistent encore chez nos contemporains. Elle sert de contrepoids à la volonté de connaître, qui est sans limite. Henri Bergson parle de deux sortes de causes : la «cause seconde» correspond au fait de constater une action, la «cause mystique» à la volonté d’expliquer un phénomène par la foi en Dieu. Prenons l’exemple du rocher qui tue un homme en se décrochant d’une falaise. Nous constatons d’abord l’action par des causes secondes. Mais nous questionnons les volontés qui ont poussé l’action à se réaliser. La cause s’explique par une intention qui, sinon supérieure à l’effet produit, est au moins équivalente à lui.
Hylas (pratiquant l’ironie) : Je ne veux pas t’offenser, mais ton «adhésion fanatique» te rend ignorant. Reprenons ton exemple : la pierre qui a tué un homme est tombée à cause du vent et de la pluie. Il n’y a aucune référence mystique ou surnaturelle. La chute du rocher est un événement dont il faut rendre raison par une explication physique, matérielle.
Philémon : Entièrement d’accord! C’est ainsi que fonctionne la science.
Hylas et Théophile (s’exclamant à l’unisson) : Philémonnnnnn!
Philémon (gêné d’avoir interrompu la conversation) : Amis, je vous cherchais du regard au milieu de cette marée humaine. Je ne veux pas vous interrompre. Alors, s’il te plaît Théophile, que réponds-tu à l’objection de Hylas, car je vous ai entendu?
Théophile : Euh… Nous parlions de religion et de vérité.
Philémon : Et alors?
Hylas (voyant Théophile empêtré, intervient) : Théophile n’admet pas la liberté humaine et se retranche derrière la croyance. Comme le dit Spinoza, si seulement les hommes avaient conscience de leur liberté, ils ne s’en remettraient pas à des pouvoirs irrationnels.
Philémon (prenant la défense de Hylas) : Je partage ton opinion. La vérité est l’œuvre d’une expérimentation. Elle n’est pas le fruit d’une inspiration divine. Les causes ne sont pas à rechercher au-delà des causes réelles et physiques.
Théophile : Soit! Alors pourquoi, dans l’exemple du rocher, l’homme se trouvait-il à cet endroit à ce moment précis? Comment expliquer que le vent soufflait au même moment? Souviens-toi de ce que je te disais en citant Bergson : l’intelligence humaine doit toujours composer avec l’instinct. Par «instinct», Bergson entend des perceptions ou des souvenirs qui servent de «réaction défensive de la nature contre le pouvoir dissolvant de l’intelligence».
Philémon : Tu marques un point important Théophile. J’aimerais toutefois apporter une précision. Tu dis que le sens ne se dévoile jamais à la surface des phénomènes. La question de la spiritualité est également présente dans les sciences, mais elle n’est pas posée à l’aveugle. Gaston Bachelard, philosophe des sciences, a montré qu’à travers les efforts déployés par le scientifique pour surmonter les «obstacles épistémologiques» la question du sens pointe à l’horizon. L’obstacle à la vérité en science tient aux conditions et aux moyens que le scientifique met en œuvre. Cela complique son travail. Depuis la fin du 19e siècle, la vérité n’est plus le fruit d’une idée absolue dont Dieu serait le moteur. Les causes ne sont pas au-delà des causes réelles.
Hylas : Tu vois, Théophile, les hommes qui ne peuvent se passer de «causes mystiques» pour expliquer un phénomène restent ainsi dans l’ignorance des vraies causes.
Théophile : Dis-moi, Hylas, si la connaissance et la vérité n’ont rien à voir avec la croyance, que sont-elles?
Hylas : Un fait rationnel!
Philémon (trouvant que Hylas n’aide pas à convaincre un spiritualiste comme Théophile) : Hylas, tu sembles bien sûr de toi. C’est un sophisme de prétendre que la vérité est une affaire purement rationnelle. La science n’est pas prédéterminée. La vérité ne s’obtient pas non plus systématiquement au terme d’une relation causale. C’est un travail marqué par des «lenteurs», de la «stagnation», de la «régression», des «troubles». Curieusement, la science progresse ainsi. Dieu n’est pas le moteur de la science, mais l’expérimentation scientifique ne fait pas jaillir la vérité d’un seul coup de baguette. La connaissance rationnelle déduite des procédés courants de la démonstration doit être remise en cause. La méthode scientifique est complexe, elle demande beaucoup de patience. Il n’y a pas de ligne droite toute tracée vers la vérité. Celle-ci se construit à travers une série d’erreurs rectifiées.
Théophile : Je retiens ta précision Philémon. Dis-nous Hylas, que vaut un fait dépourvu de valeur?
Hylas : Un fait est porteur de sens. Distinguons, tu veux bien, jugement de valeur et foi ou croyance. Ce n’est pas la même chose.
Philémon : C’est exact. Il faut toujours préciser la valeur. En science, elle n’a pas la même portée que la croyance. Elle se transforme au cours d’une expérimentation et n’est jamais coulée comme du béton. Preuve en est que si les résultats obtenus sont bons, ceux-ci confortent le scientifique dans ses choix et ses orientations. Après tout, son travail vise le bien-être de l’humanité. Mais dès que les choses tournent au chaos, tout est remis en question. S’il existe des vérités analytiques ou a priori (3 x 5 = 30 ÷ 2; la terre est ronde; lorsque l’eau bout à plus de 100 degrés, elle s’évapore; le mot tri-angle indique trois côtés …), l’esprit humain ne repose pas essentiellement sur elles. Les vérités d’hier ne sont pas celles d’aujourd’hui; celles d’aujourd’hui risquent à leur tour d’être réfutées dans le futur.
Théophile : En réalité, notre désaccord n’est pas si profond. Les faits sont inséparables des valeurs. Toute la question est de savoir si la religion n’est que pure superstition. Vous deux, Philémon et surtout toi, Hylas, prétendez que la religion est une chimère. Personnellement, je considère la croyance (religieuse) comme le point de départ et le terme de toute connaissance.
Philémon : Théophile, ni la religion ni la science ne détiennent la vérité. Depuis Galilée, Newton, Darwin, nous savons qu’un créateur n’est pas nécessaire pour expliquer l’Univers. Si bien qu’au début du 20e siècle le matérialisme triomphait. Puis, comme un grand balancier, le mouvement est reparti en sens opposé avec le Big Bang et l’expansion de l’Univers. Autant de cailloux dans les chaussures des matérialistes qui mettent à mal la thèse d’un Univers immuable et nous rappellent qu’il ne suffit pas de croire dans l’existence d’un grand horloger pour que cela devienne une vérité.

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