Rencontres avec des survivants : sentiments irrésolus à l’égard du pape François

Écrit par : Vienna Doell

20 août 2022

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(De gauche à droite) Joseph O’Brian et Di Quaresma, une personne de soutien, tenant un drapeau au Commonwealth Stadium. Crédit : Vienna Doell
Dans la cathédrale improvisée, des milliers de personnes, petit à petit, prennent place. Le Commonwealth Stadium se remplit dans l’attente de l’arrivée du pape François. Avant la grande messe, et au rythme des chants de gorge inuits, certains survivants ont accepté de partager leur histoire avec Le Franco.

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Vienna Doell
IJL – Réseau.Presse – Le Franco

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La foule est mixte et porte différents vêtements traditionnels. D’une rangée à l’autre, ce sont parfois des tenues autochtones, d’autres fois des voiles catholiques.

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Au premier rang, sous la scène où se trouvera bientôt le Saint-Père, Joseph O’Brian tient un drapeau rouge, noir et blanc avec les mots Little Salmon Carmacks First Nation.

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«J’ai été pris quand j’étais un petit garçon», raconte Joseph. Il avait six ans et se souvient de ce jour où il a dû dire au revoir à sa grand-mère. «Cela a brisé ma famille.»

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«J’ai été pris quand j’étais un petit garçon.» Joseph O’Brian
Joseph décrit comment c’était difficile de retourner dans sa communauté après avoir été forcé dans le système des écoles résidentielles. «J’entendais mon peuple me parler dans notre langue, mais je ne pouvais pas leur répondre», dit-il.

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Les écoles résidentielles ont forcé les enfants à arrêter de parler leurs langues autochtones, créant ainsi d’énormes obstacles à leur formation culturelle et sociale.

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L’insécurité linguistique de Joseph le caractérisait au point où sa propre communauté l’ostracisait. «Qu’est-ce qui ne va pas chez toi, tu es devenu un homme blanc?», qu’on lui disait.

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Reconnaître l’échec des gouvernements

En se sentant exclu des sociétés non autochtones et autochtones, Joseph s’est tourné vers l’alcoolisme durant de nombreuses années. «Je ne serais pas ici si ce n’était pas d’un aîné qui m’a aidé», raconte Joseph.

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Éventuellement, il s’est impliqué dans le développement de la Commission de vérité et de réconciliation. Il y a dix ans, Joseph a «participé à la dernière réunion du Comité national des écoles résidentielles à Winnipeg». «Nous avons parlé des tombes disparues et non marquées», décrit-il avec passion.

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Selon Joseph, le gouvernement Harper a fait l’impasse sur le financement de ces réunions lorsqu’il a été question des tombes non marquées. «Dès que nous en avons parlé au gouvernement… il n’y a soudainement plus eu de financement pour nous permettre de nous réunir», explique-t-il.

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En faisant référence à la découverte des premières tombes à Kamloops en mai 2021, Joseph me dit, l’air grave, «je savais qu’il y avait des tombes». En raison de ces découvertes, il est impératif pour ce survivant qu’on «reconnaisse ces enfants» et qu’on «célèbre la vie de ces enfants».

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Mais devant le fossé, l’abîme, qui a laissé tant de survivants et leurs familles sans les outils dont ils avaient besoin, Joseph croit que «nous devons commencer à investir dans notre jeunesse».

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Le futur à travers la jeunesse autochtone

Markus Atleo-George, membre de la Première Nation Songhees, est un survivant intergénérationnel des écoles résidentielles. Ce timide jeune homme de dix-huit ans se tient dans son habit traditionnel. Avec deux longues tresses et une impressionnante coiffe de plumes noires sur sa tête, Markus précise qu’il s’est rendu à la messe avec sa nation et sa famille.

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Satisfait des excuses que le pape avait prononcé la veille à Maskwacis, Markus explique qu’il «voudrait voir beaucoup de guérison et de pardon» ressortir de cette visite papale.

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Venu de loin pour participer à ce moment historique, Markus juge important, en tant que jeune autochtone, de «rester impliqué dans la culture et de garder la culture vivante».

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Markus Atleo-George en tenue traditionnelle de la Première Nation Songhees (Colombie-Britannique). Crédit : Vienna Doell

Markus Atleo-George en tenue traditionnelle de la Première Nation Songhees (Colombie-Britannique). Crédit : Vienna Doell

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Bien que de nombreux survivants de ce système imposé par l’Église et l’État soient plus âgés que Markus, les écoles résidentielles ont eu des répercussions intergénérationnelles sur des milliers de familles et de communautés autochtones.

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Selon le gouvernement du Canada, la perte de la langue et de la culture ainsi que les conséquences du colonialisme ont mené à des taux de suicide élevés chez les jeunes autochtones.

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Dora Duncan, originaire de la Première Nation Behdzi Ahda (Territoires du Nord-Ouest), exprime avec passion, «les jeunes dans nos communautés souffrent de dépendances de toutes sortes et l’Église ne s’en occupe pas». Elle ajoute, «les parents pleurent et souffrent en silence et il n’y a pas d’aide».

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«Les jeunes dans nos communautés souffrent de dépendances de toutes sortes et l’Église ne s’en occupe pas.» Dora Duncan

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Plus à dire et à faire

Dora assiste aussi à la messe au Commonwealth Stadium pour voir le pape. Elle est assise tranquillement avec ses filles Terri Kachur et Jennifer Duncan qui sont venues de Prince Albert et de Vancouver. Ces dernières encouragent Dora à partager ses inquiétudes concernant cette visite papale.

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Insatisfaite des excuses du pape, Dora critique le fait que les doctrines de la terra nullius et de la découverte n’ont pas été mentionnées dans les excuses faites à Maskwacis. «Ils ont pris nos terres, ils ont utilisé ces politiques pour en tirer d’énormes bénéfices pendant que nous, les Autochtones, pleurons dans nos tasses vides».

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(De gauche à droite) Terri Kachur, Dora Duncan et Jennifer Duncan assistent à la messe en famille. Crédit : Vienna Doell

(De gauche à droite) Terri Kachur, Dora Duncan et Jennifer Duncan assistent à la messe en famille. Crédit : Vienna Doell

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Les doctrines de la terra nullius et de la découverte sont des lois impérialistes et coloniales qui empêchent les nations autochtones d’utiliser leurs propres lois et terres sans restriction. Au Canada, elles sont encore utilisées contre les peuples autochtones.

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Dora précise que «seulement s’il y a des actions concrètes, ces excuses auront un sens, sinon ce n’est qu’une promesse vide». Pourtant, le pape n’a pas proposé d’actions concernant ses excuses pendant cette messe-là. Alors que certains sont partis satisfaits de ses paroles, d’autres cherchent peut-être encore des concrétisations.

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