Mon beau joual vert

Écrit par : Roger Dallaire

4 août 2022

«J’vas m’occuper du p’tit joual, son père...» Crédit : Courtoisie - Roger Dallaire

 

Conteur, musicien, comédien, marionnettiste et folkloriste, Roger Dallaire est un artiste accompli et un passionné d’histoire et de traditions canadiennes-françaises. Pour le contacter : rogerdallaire.com

 

MON BEAU JOUAL VERT

– Roger Dallaire-

 

C’est pour vous dire, les enfants, qu’à Noël y se passe des choses quasiment pas croyables…

 

La vieille jument avait pouliné tard, à l’automne, et ça donnait pas une ben bonne chance au p’tit poulain à passer l’hiver.

 

«Ça va être son dernier, Albert, on l’a réchappé, pis c’est toute… La vieille jument rapportera pu, a va être rien qu’bonne pour nous emmener à messe, pis c’est à peu près toute! Son p’tit, va toute prendre ce qu’elle a d’reste. J’ai ben peur que l’hiver va être trop raide pour eux-aut’. Ça m’fait d’la peine de t’dire ça, mais une balle y ferait plus de bien que d’tord.»

 

«J’vas m’occuper du p’tit joual, son père… La jeune Pâquerette a toujours du lait d’trop, si c’est bon pour engraisser les cochons, ça doit être bon pour un p’tit joual. J’vas y voir, son père, à tous les matins pis à tous les soirs, vous pouvez vous fier su’ moé.»

«Prince, ça sera mon meilleur ami…» Crédit : Courtoisie – Roger Dallaire

Le bonhomme a pas consenti, mais d’avoir rien dit c’était comme y donner une chance. Albert n’avait que 5 ans, mais son père le savait vaillant et travaillant, surtout quand ça l’intéressait. Au souper, Albert ajouta devant sa mère qui l’endosserait sûrement :

 

«Pis Dolly, a toujours été bonne pour nous-aut’, vous pouvez pas y faire ça…»

 

Sa mère n’était pas au courant, mais aux paroles d’Albert, elle venait de comprendre. Elle n’était pas une pour dire le contraire de son mari, mais Dolly faisait partie de la famille. Depuis presque 18 ans qu’elle labourait, semait et fauchait la terre avec Armand. Elle les avait conduits au village toutes les semaines, beaux temps, mauvais temps. C’était une des leurs, mais elle comprenait aussi que toute bonne chose a une fin… mais quelle fin? Les filles à table étaient trop jeunes pour comprendre; elles écoutaient, mais sans savoir qu’on parlait de se débarrasser de leur Dolly à eux-aut’.

 

«On peut pas la vendre, Armand? Quand même qu’on aura rien pour, c’est toujours mieux que d’avoir ça su’a conscience…»,  ajouta la mère.

 

«Ah, j’sais ben… j’ai rien décidé, mais ça va nous en prendre un bon au printemps, certain. Pis le p’tit joual, ça va être rien qu’juste si y passe l’hiver.»

 

Bien l’hiver a été long et froid. Plusieurs tempêtes de neige avaient barré les chemins et enseveli les bâtiments. Albert n’a pas manqué à son devoir. Pour éviter que son père change d’idée, il avait pris sur lui de tirer Pâquerette soir et matin et de faire boire le petit cheval à la bouteille. Le bonhomme avait sevré le poulain très tôt pour pas «maganer» la vieille jument. À ses yeux, elle était encore assez bonne pour les conduire en sleigh, à travers champs, au village pour la messe et les commissions. Pendant les longs mois d’hiver, Albert avait pris le temps de dompter le petit poulain, qu’il appelait, avec affection, Prince. Un beau petit cheval noir avec une tache blanche sur le front.

La maison familiale «le P’tit Bonheur». Crédit : Courtoisie – Roger Dallaire

Au printemps, Prince mangeait déjà du foin et de l’avoine. Albert essayait de convaincre son père que ça ferait un bon cheval un jour. Un cheval doit avoir au moins deux ans avant d’être attelé et encore plus avant de pouvoir faire du travail forçant.

 

Ce dimanche-là, la jeune famille alla à la messe en buggy tiré par Dolly. Armand avait attaché Prince au licou avec Dolly, pour «l’habituer» qu’on disait. C’est le vicaire qu’y a reluqué le petit cheval noir, après la messe. Albert a remarqué le vicaire qui jasait sérieusement avec son père en pointant Prince du doigt. Armand, tout en fumant sa pipe, hochait sa tête en accord avec le vicaire. Albert se faisait du sang de cochon, y se passait quelque chose de pas correct.

«Albert se faisait du sang de cochon, y se passait quelque chose de pas correct.»

 

«Vous pouvez pas m’faire ça son père, Prince, ça va vous faire un bon cheval un jour… Faut juste y donner un peu de temps, c’est toute…»

 

«Les affaires sont les affaires mon gars, t’es encore trop jeune pour comprendre ça!»

 

Le dimanche d’après, sur le perron de l’église, pendant la criée pour les âmes, Armand a vendu Dolly pour une chanson et Prince au vicaire pour une bonne piastre, façon de parler. Le bonhomme Leclair est passé pendant la semaine pour conclure son marché. Il était maquignon dans la paroisse, c’est-à-dire qu’il élevait des chevaux et les marchandait avec les gens de la région. Il débarqua un bon cheval Canadien de 4 ans, bien dompté en échange de Dolly – qui était rien qu’bonne pour du baloney selon lui, avait dit monsieur Leclair – et les trente piastres que le vicaire avait données pour l’achat de Prince. Armand était content de son affaire, il avait un bon cheval fiable pour commencer à labourer. La terre, au trécarré, venait à peine de dégeler.

«Le dimanche, sur le perron de l’église, pendant la criée pour les âmes, Armand a vendu Prince au vicaire pour une bonne piastre.» Crédit : Courtoisie – Roger Dallaire

Albert avait les oreilles dans l’crin. Comment son père avait pu y jouer une patte de même? Le nouveau cheval, Trigger, était haut su’patte et pas mal fringant. Il portait bien son nom, vite comme une balle, au détriment d’Armand. Le cheval avait pris l’mors aux dents deux fois, pis Armand avait pris le bois avec. Des plans pour se tuer! Albert était content, d’une manière, c’était la justice divine, qui s’disait.

 

Cet automne-là, Prince avait un an et le vicaire commençait déjà à s’en servir. Le bedeau était échafaudé pour peinturer le haut de l’hangar à dîme. La plupart des gens de la paroisse payaient encore leurs dîmes en nature, soit un quart de lard, du grain, du bois de faite pour chauffer l’église, etc.; tout était entreposé dans l’hangar à dîme.

 

Pour revenir à nos moutons, le bedeau était échafaudé, c’était une emmanchure de broche à foin, pas trop solide, on va dire, pour peinturer le haut de l’hangar d’un beau vert de grange. C’était de la peinture à chaux, ou de «l’Achaux» comme disaient les anciens, avec du pigment vert foncé d’une boîte du nom de Castamine. Le bedeau dans la paroisse était pas le plus vaillant, y manquait un bardeau pis y’était attelé comme la chienne à Jacques. On disait que c’était pas lui qui avait mis les pattes aux mouches ou bien encore que c’était pas lui qui avait mis le blanc dans la merde de poules… bon, où en étais-je… Ce jour-là, le bedeau, pour ne pas se beurrer avec de la peinture, portait juste son soutte-à-panneau pis des bottes à douilles (comme si y’avait de l’eau dans cave). Le peinturage allait bien quand, soudain, Prince aperçut Albert au village. Le bedeau l’avait attaché au tréteau, une patte de l’échafaud, pour qu’il pacage le foin autour de l’hangar. Prince part au trot pour retrouver Albert, le bedeau tombe su’l dos et la chaudière de peinture verte sur Prince. Prince était devenu, en effet, un joual vert. Tout le monde s’amusait à se moquer du vicaire et de son joual vert.

«Armand était content de son affaire, il avait un bon cheval fiable…» Crédit : Courtoisie – Roger Dallaire

Sur les entrefaites, Armand s’était pogné avec monsieur Leclair sur qui aura «l’poste office». 

 

«Ton cheval y’est pas dompté ben, ben, y’a failli m’tuer deux fois! Pis à part de t’ça, qu’y mange juste du grain, pis le foin reste là! J’ai fait venir Ti-toine Dallaire pour le soigner, pis y’a vu que ton cheval avait pas d’langue! Tu m’avais jamais dit ça! J’me suis fait enfirouappé une fois par toé, pis c’est assez!»

 

«C’est pas d’ma faute», répliqua monsieur Leclair. Je te l’avais dit! Y’est assez fin, si y’avait une langue y parlerait. Mais y’en n’a pas! Y s’est arraché la langue sur une broche piquante l’hiver dernier!»

La cuisinière à bois, lieu de toutes les bonnes recettes. Crédit : Courtoisie – Roger Dallaire

«Arrête de chier su’l bacul, pis d’faire le tour de s’t’affaire icitte… dit lé que tu m’a volé mon enfant d’nanane!»

 

Le diable est aux vaches, disaient les paroissiens. Armand a fait passé l’bonhomme Leclair pour un voleur, y’a bien noirci la famille Leclair, en tout cas, un vrai déshonneur. L’bonhomme Leclair est parti du village sur son tape-cul en braillant, y braillait comme une vache qui pisse.

 

Le vicaire s’est arrangé pour que les paroissiens ne voient plus son petit cheval vert… jusqu’aux Fêtes. Après la messe de minuit, Albert demanda à son père pour une cenne. Y’a promis à son père d’allumer un lampion pour Mémère qui était morte dans l’année, elle avait quitté la ligue du vieux poêle pour son repos éternel; elle était partie comme un p’tit poulet… mais Albert n’a pas tenu sa parole. Il s’est rendu à la Sainte crèche où l’Enfant Jésus venait tout juste d’être déposé par le vicaire dans la procession d’l’Enfant Jésus. Y’a déposé la cenne brune dans l’urne à Balthazar, un des rois mages, qui hocha la tête machinalement en guise de remerciement. 

 

«J’vous en demanderai pas plusse, promis, c’est tout ce que je veux pour Nouel, mon p’tit joual à moé. Prince, ça sera mon meilleur ami, pis un jour, Poupâ saura s’en servir pis tout l’monde s’ra content. Ça va mettre la paix dans paroisse.»

Roger Dallaire

Y’a fini avec un grand signe de croix avant de courir retrouver son père pis sa mère pour le réveillon. Quant au cheval du vicaire, celui-ci s’était reviré l’cul à la crèche, façon de parler pour dire qu’il ne voulait plus le voir.

 

Le lendemain matin, il faisait beau brin, un ciel clair avec un soleil radieux. Quelle surprise pour Armand de trouver un petit cheval vert dans l’écurie. Comment est-ce possible? Faut croire que le vicaire était pas loin de la crèche quand Albert fit sa pétition à l’enfant qui venait de naître.

 

«À cheval donné, on ne regarde pas la bride!»

 

Roger Dallaire

Partager

La francophonie albertaine vous intéresse?

Nous aussi.

Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour recevoir chaque deux semaines un concentré de nos meilleures histoires!