Rôle et mission du Campus Saint-Jean dans une francophonie en mouvement

Écrit par : Le Franco

26 août 2022

Le Campus Saint-Jean continue de faire face à un sous-financement chronique. Crédit : Viola-ness - Wikimedia Commons
Ces pages sont les vôtres. Le Franco permet à ses lecteurs de prendre la parole pour exprimer leurs opinions. Pierre-Yves Mocquais est l’ancien doyen et chef de la direction du Campus Saint-Jean (2014-2022). Il a livré ce discours le 28 mai dernier au terme d’une journée de réflexion sur l’avenir de la minorité de langue française en Alberta. Selon lui, le Campus Saint-Jean est l’une des pièces maitresses de tout plan d’action que la communauté franco-albertaine adoptera.

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La résilience des communautés francophones de langue officielle en contexte minoritaire à travers les générations est remarquable. Cela est particulièrement le cas dans les Prairies. Les vingt-et-une années que j’ai passées en Saskatchewan et maintenant mes vingt-trois ans en Alberta dont huit ans comme doyen du Campus Saint-Jean au cours desquels j’ai travaillé étroitement avec la communauté franco-albertaine m’ont fait découvrir la ténacité, le courage et la volonté de survie de ces communautés, souvent géographiquement isolées les unes des autres, mais unies par leur volonté de survivre.

Car, si le Canada peut se targuer de sa dualité linguistique, c’est essentiellement en raison de la résilience de ces communautés qui ont su, bon an, mal an, résister à l’assimilation. Le temps est en effet arrivé de passer de la survivance et de la résilience à une affirmation caractérisée par l’unité dans la diversité. La pérennité de la francophonie albertaine est inextricablement liée à celle des écoles francophones et des programmes d’immersion ainsi qu’à celle du Campus Saint-Jean et de ses programmes universitaires et collégiaux. Elles sont maintenant confrontées à trois défis qui sont aussi trois principes directeurs. Ils doivent être au centre de leurs préoccupations et doivent en appeler à une évolution en profondeur.

  1. La réconciliation avec les Premières Nations, Métis et Inuit;
  2. La capacité d’ouverture et d’accueil à l’autre;
  3. La normalisation constitutionnelle du continuum en éducation de la petite enfance aux études postsecondaires

Réconciliation et inclusion dans le cadre de la One University

L’initiative de l’ACFA relative aux peuples autochtones dans le cadre de son plan d’action est louable. Mais quelle forme prendra cette initiative? Les recommandations de la Commission Vérité et Réconciliation offrent des pistes d’action qui se doivent d’être prises en compte. Mais, au-delà d’actions ponctuelles et ciblées, comment promouvoir un changement de mentalité? Comment travailler à la réconciliation en évitant certaines raideurs dogmatiques d’exclusivité culturelle? Cela signifierait-il sortir de la binarité des deux peuples fondateurs? S’agirait-il d’envisager une conception du Canada comme le suggère John Ralston Saul dans son ouvrage Mon pays métis? N’est-ce pas précisément une contribution que le Campus Saint-Jean serait en mesure d’offrir de manière plus systématique?

Le Campus Saint-Jean a déjà développé des initiatives, certaines individuelles, d’autres institutionnelles visant à travailler étroitement avec les communautés Métis et visant à la réconciliation, y compris en posant des gestes symboliques de nature artistique. Comment ces initiatives peuvent-elles être poussées plus loin afin que le Campus Saint-Jean devienne un laboratoire de la réconciliation et dépasse les
clivages actuels?

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Selon le doyen sortant, la réconciliation doit être au centre des préoccupations du Campus Saint-Jean. Crédit : Mélodie Charest.

Selon le doyen sortant, la réconciliation doit être au centre des préoccupations du Campus Saint-Jean. Crédit : Mélodie Charest.

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Les immigrants francophones, surtout en provenance d’Afrique, sont incontestablement l’avenir des francophonies en contexte minoritaire. Comment cette conception peut-elle s’étendre à l’inclusion dans le respect de l’autre, de ces nouveaux immigrants quelles que soient leurs origines sans sombrer dans le travers de l’altérisation, mais au contraire en le faisant dans le respect de leur diversité et la célébration de leur différence? Comment faire en sorte que les programmes du Campus Saint-Jean répondent à ce public étudiant en évolution et se débarrassent des vieux réflexes colonisateurs eurocentriques?

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Le Campus Saint-Jean dont la devise demeure Unité-Diversité-Université peut et doit jouer un rôle de premier plan en montrant l’exemple. Cependant, cela pose la question de savoir ce qu’est la mission fondamentale du Campus Saint-Jean. Le Campus Saint-Jean est-il un organisme universitaire possédant un mandat unique de contribuer au renforcement de la vitalité du fait francophone par l’entremise de programmes à tous les niveaux du cursus reflétant ce mandat ou est-il une unité universitaire comme une autre au sein de l’Université de l’Alberta, mais qui opère en français (that happens to operate in French) et soumis aux mêmes critères de rendement et de rentabilité que ceux qui sont en voie de prédominer dans le cadre de la One University? Peut-il être les deux à la fois?

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«Le temps est en effet arrivé de passer de la survivance et de la résilience à une affirmation caractérisée par l’unité dans la diversité.»
Car, pour être en mesure d’accomplir sa mission dans le double contexte d’un continuum en éducation dynamique et créateur de la prime enfance aux études supérieures, et d’une communauté de langue française en contexte minoritaire, les critères qui sont peut-être pertinents dans le cadre de la grande université de langue anglaise peuvent-ils s’appliquer sans discrimination au Campus Saint-Jean?

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Dissonances des parties prenantes

Comment faire en sorte que les trois protagonistes qui présidèrent à l’intégration du Collège Saint-Jean au sein de l’Université de l’Alberta ne s’arrogent pas le droit de parler au nom du Campus Saint-Jean créant ainsi de considérables dissonances, mais au contraire engagent avec le Campus Saint-Jean et entre eux une consultation étroite et respectueuse afin de faire en sorte que celui-ci puisse pleinement mener à bien sa mission sans devenir le jeu d’influences et l’objet de conflits qui ne pourraient que contribuer à réduire et à trivialiser les actions du Campus Saint-Jean, ou même à les anéantir?

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Quels sont les rôles respectifs de la communauté franco-albertaine, de l’Université de l’Alberta et du gouvernement de l’Alberta pour assurer pleinement la pérennité de la mission du Campus Saint-Jean, respecter et encourager le caractère unique du Campus Saint-Jean et lui laisser la latitude et les moyens nécessaires pour mener à bien sa mission et la renforcer? Ces trois protagonistes, avec le soutien du gouvernement fédéral, seront-ils en mesure de reconnaître que d’étroites considérations de rentabilité ne pourront jamais permettre au Campus Saint-Jean de mener sa mission à bien? Ces trois protagonistes et le gouvernement fédéral parviendront-ils à dépasser leurs désaccords et à travailler ensemble pour le bien du Campus Saint-Jean, de la francophonie albertaine et de la dualité linguistique canadienne?

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Ces questions, et bien d’autres, la communauté franco-albertaine, le gouvernement fédéral, le gouvernement de l’Alberta, l’Université de l’Alberta et le Campus Saint-Jean devront se les poser au cours des années à venir et faire en sorte d’y répondre avec des propositions concrètes et unifiées.

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Car si la survivance du Campus Saint-Jean n’est pas selon moi en question, de quel Campus Saint-Jean s’agira-t-il? Va-t-on évoluer, rapidement et de manière décisive, vers un alignement entre les parties prenantes citées plus haut dans le respect du rôle et du caractère unique du Campus Saint-Jean afin qu’il ait les moyens et la latitude pour mener à bien sa mission? Ou bien le Campus Saint-Jean continuera-t-il à être perçu implicitement comme un « quaint historical artifact » souffrant de « benign neglect », ce que l’on m’a dit à mon arrivée à Edmonton en 2014?

La persistance de cette pensée implique que l’avenir consisterait soit en sa marginalisation comme simple curiosité folklorique dépourvue de réelle substance, mais que l’on peut exhiber, soit en son assimilation et, ultimement, en sa disparition dans le creuset de l’université. Ou bien, les protagonistes prendront-ils pleinement conscience de leur responsabilité à l’égard de la réalité constitutionnelle canadienne et de sa dualité linguistique dont le Campus Saint-Jean doit être l’un des piliers les plus solides?

Et à long terme?

Certes, suite à une crise qui a entraîné les décisions que l’on sait de la part de l’ACFA, l’Université de l’Alberta a récemment pris un certain nombre d’initiatives louables et les financements des gouvernements fédéral et provincial récemment annoncés contribueront à stabiliser le fonctionnement du Campus Saint-Jean.

Mais qu’en sera-t-il du long terme? Le Campus Saint-Jean aura-t-il à long terme les moyens financiers nécessaires pour assurer sa mission? Aura-t-il la latitude académique et administrative indispensable pour mettre en place les programmes qui seront le mieux à même de servir la réalité diverse de langue française en Alberta et dans l’Ouest et le Nord canadiens et à engager professeurs, chercheurs et membres du personnel pour lui permettre de renforcer son mandat à long terme?

Lui sera-t-il permis de faire entendre et d’affirmer sa voix sans que les atermoiements et les priorités sectorielles des autres protagonistes ne contribuent à l’éteindre? Dans le contexte actuel de la One University, l’université sait-elle vraiment quelle place accorder au CSJ? Le modèle de la One University peut-il respecter et encourager la différence du Campus Saint-Jean et dépasser ce qui semble surtout relever à ce point d’une opération de communication et de branding? Ou bien la capacité du Campus Saint-Jean à fonctionner selon les principes indispensables à l’accomplissement de sa mission sera-t-elle progressivement érodée et est-elle destinée à s’effriter progressivement ne laissant plus qu’une coquille vide?

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Pour aller au cœur de la question, l’Université de l’Alberta, le gouvernement de l’Alberta et la communauté franco-albertaine parviendront-ils à une entente qui puisse contribuer activement au renforcement de la dualité linguistique canadienne et à la vitalité des communautés en contexte minoritaire en soutenant le mandat unique du Campus Saint-Jean et en lui laissant la latitude académique et administrative ainsi que les moyens financiers nécessaires pour réaliser pleinement ce mandat ?

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Jusqu’au 30 juin dernier, Pierre-Yves Mocquais était le doyen et le chef de la direction du Campus Saint-Jean. Crédit : Geoffrey Gaye

Jusqu’au 30 juin dernier, Pierre-Yves Mocquais était le doyen et le chef de la direction du Campus Saint-Jean. Crédit : Geoffrey Gaye

L’Université de l’Alberta, le gouvernement de l’Alberta et la communauté franco-albertaine sauront-ils faire leurs les priorités du Plan d’action du gouvernement fédéral sur les langues officielles comme ils ont louablement fait leurs les recommandations de la Commission Vérité et Réconciliation?

L’Université de l’Alberta, le gouvernement de l’Alberta et la communauté franco-albertaine sauront-ils soutenir le Campus Saint-Jean dans sa mission de renforcement de la vitalité du fait français en Alberta et dans l’Ouest et le Nord canadiens? L’Université de l’Alberta, le gouvernement de l’Alberta et la communauté franco-albertaine sauront-ils comprendre que l’affirmation de cette mission unique est inséparable d’un mode de gouvernance, de fonctionnement et de financement spécifiques au Campus Saint-Jean? Avec la restructuration de l’Université de l’Alberta, le modèle de la One University saura-t-il laisser au Campus Saint-Jean la latitude et les moyens nécessaires pour mener sa mission à bien ?

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Car, je le répète, je ne pense pas que l’existence à long terme du Campus Saint-Jean puisse être remise en question. Cela serait politiquement suicidaire pour toutes les parties prenantes. Mais, la question se pose, dans le contexte actuel, de savoir ce que sera le Campus Saint-Jean dans cinq, dix ou vingt ans. Et la question se pose de savoir s’il est possible de répondre à cette question sans que les protagonistes acceptent de mettre leurs divergences et leurs objectifs politiques de côté, aient une consultation approfondie sur le statut unique du Campus Saint-Jean au sein de l’Université de l’Alberta et ne craignent pas d’envisager des scénarios de gouvernance audacieux pour le plus grand bien du Campus Saint-Jean et lui permettre de poursuivre et d’amplifier sa mission.

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Cette consultation devra non seulement déboucher sur un mode de financement assuré à long terme, mais sur une structure administrative et de gouvernance qui permettra au Campus Saint-Jean de mener sa mission à bien sans succomber à certaines tendances actuelles qui consistent à envisager la formation universitaire essentiellement en termes d’avantages de nature transactionnelle (meilleur emploi, etc.) et de rentabilité?

En bref, le Campus Saint-Jean aura-t-il le soutien engagé de l’université, de la communauté et des gouvernements ainsi que les moyens académiques, administratifs et financiers pour assurer sa mission de champion de la dualité linguistique canadienne, d’acteur dans le cadre du Plan d’action fédéral sur la modernisation de la loi sur les langues officielles et de champion des communautés de langue française en contexte minoritaire ou sera-t-il entravé dans sa progression par les intérêts sectoriels des protagonistes?

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