La solitude au cœur de nos mondes communs

Écrit par : Étienne Haché

29 avril 2021

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Étienne Haché est un ancien professeur de philosophie au Campus Saint-Jean. Crédit: courtoisie.

Étienne Haché, philosophe et ancien professeur au Campus Saint-Jean, publie bimensuellement une chronique « polémique et philosophique ».

Dans les Politiques (Livre I, 2), le philosophe Aristote affirme que l’homme qui ne vit pas en communauté est un monstre ou un Dieu. Cette formule, l’une des plus connues du Stagirite, vise à faire comprendre que le vivre-ensemble est la condition fondamentale afin de réaliser notre humanité.

Est-ce à dire pour autant qu’il faille jeter le discrédit sur la solitude ? Faut-il n’y voir, lorsqu’elle est librement acceptée, qu’un choix égoïste et opportuniste, une forme d’anti ou d’asociabilité, ou encore, lorsqu’elle est subie, un phénomène d’isolement et de déracinement ? Personnellement, je ne le pense pas. 

L’expérience de la solitude ne saurait se réduire à ces dimensions psychosociologiques dévastatrices. En ces temps de pandémie, nous colportons injustement un préjugé sur la solitude similaire à celui que nous portons sur la mort : plus inactuelle, c’est-à-dire plus intempestive, plus sacrilège, plus inaudible que jamais. Et pourtant, tout comme la mort, elle est bien là, la solitude, toujours présente à nos portes ; et ce même si, à cause de nos vies tourmentées par les obligations de toutes sortes, nous ne sommes pas toujours disposés à la recevoir dignement. Qu’importe à vrai dire. Ce qui compte, c’est l’attitude que nous adoptons face à elle lorsqu’elle s’invite spontanément ou s’impose par la force des choses.

Comme le dit Cicéron en se référant à Caton l’Ancien (La République, I, 17), « [l’homme n’est] jamais moins seul que lorsqu’il est seul ». Seul, Cicéron le fut vraiment après la mort de sa fille, qu’il chérissait tant, comme au soir de la République romaine, cette chose politique qu’il vénéra jusqu’à sa mort. Nombre de ses Lettres à Atticus (XII, 12-15) montrent à quel point Cicéron aimait se réfugier dans la solitude complète, dans l’une de ses maisons de campagne en dehors de Rome. Dès le matin, comme pour fuir la douleur et se tenir loin des déchirements politiques, le philosophe travaillait, méditait, puis s’enfonçait dans la forêt « sombre et épaisse » pour n’en ressortir que le soir, cherchant l’apaisement au sein de la nature.

Ce choix cicéronien du repos solitaire de l’esprit joint au plaisir de la philosophie qu’offre la nature n’est pas sans rappeler un autre homme tourmenté par son époque et les péripéties de la vie, un certain Jean-Jacques Rousseau. En plein cœur de la campagne savoyarde, aux Charmettes, sur les hauteurs de Chambéry, Rousseau séjourna chez Madame de Warens entre 1736 et 1742. Il y découvre le plaisir des promenades, la lecture et la musique. Ces moments de douceur en compagnie de celle qu’il appellera maman suffisent à son bonheur. C’est cette vie de solitude que Rousseau décrit dans les Livres 5 et 6 des Confessions, ainsi qu’à la toute fin des Rêveries du promeneur solitaire (10e Promenade) : « J’engageai Maman à vivre à la campagne. Une maison isolée au penchant d’un vallon fut notre asile, et c’est là que dans l’espace de quatre ou cinq ans j’ai joui d’un siècle de vie et d’un bonheur pur et plein […] ».

Que ce soit Rousseau aux Lumières ou Cicéron à l’époque de la République romaine antique, le sens que peut revêtir la solitude pour l’existence n’a rien d’un rejet du monde ou d’une aliénation. Bien au contraire, la solitude reste un dialogue avec celui-ci. C’est aussi ce qu’explique Hannah Arendt dans Les origines du totalitarisme (3e Partie, Chapitre 4). Distinguant la solitude de l’isolement et de la désolation — laquelle est un phénomène typique de l’univers concentrationnaire totalitaire —, elle montre en s’inspirant d’Épictète (Entretiens, Livre 3, Chapitre 13) que « le solitaire […] est seul et peut […] “être ensemble avec lui-même”, puisque les hommes possèdent cette faculté de “se parler à eux-mêmes” ». Mais la philosophe d’ajouter aussitôt : « Le problème de la solitude est que ce deux-en-un a besoin des autres […] ». Seule l’amitié peut sauver l’homme solitaire « du dialogue de la pensée où l’on demeure toujours ambigu […] », dit-elle.

Fait assez intéressant, dans ses dernières œuvres, notamment sur L’amitié (§ 17, 18, 23, 27) et les Traités des devoirs (Livre 1, Chapitre 17), Cicéron rappelle, tout comme Aristote, que ce qu’il faut rechercher dans la vie commune, c’est la compagnie de gens dont « la ressemblance des caractères honnêtes » produit l’amitié. De même, Rousseau affirme qu’on aurait beau croire que l’être solitaire est véritablement heureux, cela ne vaut en réalité que pour Dieu. La solitude reste chez l’homme absence d’amour et donc absence de bonheur. Le besoin nous attache aux autres par intérêt, mais la souffrance nous y attache par affection. C’est lui, le malheur, et sa reconnaissance, qui nous dévoilent l’identité de notre vraie nature et de celle des autres hommes. L’homme heureux suscite l’envie, tandis que nous plaignons toujours l’homme malheureux et désirons lui ôter tous ses maux. 

Cette analyse du Livre 4 de l’Émile ou de l’éducation correspond sans doute à un autre épisode mouvementé de la vie de Rousseau. La solitude comme déambulation intellectuelle lui permet de renouveler son regard sur la vie sociale. L’objectif final étant de mieux être avec les autres, autant pour les comprendre (l’amour de soi) que pour se prémunir de leur mauvaise influence (l’amour-propre). Alors que pour Cicéron être seul et réfléchir sur l’existence et les affaires du monde n’est possible qu’avec le concours de l’amitié, la solitude chez Rousseau n’a de sens que grâce à l’amour d’autrui. Les deux philosophes, Cicéron et Rousseau, sont le témoignage d’une solitude pleinement vécue et assumée. Leur retraite n’a rien de comparable avec ces phantasmes et ces mises en scène quotidiennes dans les médias (cf. Olivier Rémaud, Solitude volontaire, 2017) ; phénomène de massification que le Zarahoustra de Nietzsche décrit comme un mépris à l’égard de soi-même.

Pas de « diversion », nous dit Rousseau (2e Promenade), ni de contrainte. État propice pour la medecina animi (Cicéron, Tusculanes, Livre 3), la solitude est non seulement respect de soi-même, mais amour du monde grâce à ceux qui ont en commun la cultura animi (Tusculanes, Livre 2, 13). C’est sans doute pourquoi Agostino Nifo (Le livre de la solitude, 1535) a pu parler de solitarius ciuilis (citoyen solitaire). Comme le rappelle H. Arendt, la solitude traduit singulièrement la vie du penseur et requiert un « “cœur intelligent” (qui) nous rend supportable le fait de vivre […] avec […] les autres et leur permet à eux de nous endurer ».

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