Le suivi psychologique, une étape cruciale de l’intégration des jeunes réfugiés albertains

30 novembre 2022

Crédit : Drazen Zigic / Freepik
Le 10 novembre dernier, le Centre d’accueil des nouveaux arrivants francophones (CANAF) a profité de la Semaine nationale de l’immigration francophone pour présenter le documentaire Je pleure dans ma tête. Dans ce percutant long métrage, la cinéaste québécoise Hélène Magny explore les séquelles psychologiques qui affectent les jeunes réfugiés québécois. Avec l’aide d’une psychologue, elle met aussi en lumière les défis d’intégration qui sont liés à ces traumatismes. Ces enjeux sont-ils les mêmes pour nos jeunes réfugiés et immigrants albertains?

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Gabrielle Audet-Michaud
IJL – Réseau.Presse – Le Franco

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«Nous avons choisi de diffuser ce documentaire, car il traite d’un sujet auquel les jeunes dans nos écoles sont confrontés au quotidien», explique le conseiller en établissement du CANAF, Yao Datté. Cela fait 10 ans qu’il travaille dans les écoles et témoigne. «J’ai vu toutes sortes de cas et je peux dire que les jeunes qui arrivent de camps de réfugiés sont déchirés entre deux mondes.»

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Yao Datté, conseiller en établissement du CANAF. Crédit : Courtoisie

Yao Datté, conseiller en établissement du CANAF. Crédit : Courtoisie

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«J’ai vu toutes sortes de cas et je peux dire que les jeunes qui arrivent de camps de réfugiés sont déchirés entre deux mondes.» Yao Datté

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Le CANAF a pour mission d’accueillir les nouveaux arrivants francophones et de faciliter leur intégration en Alberta. Le Centre, précise Yao Datté, offre aussi du soutien psychologique pour les jeunes immigrants et réfugiés. «On a une travailleuse sociale qui s’occupe de [faire] un suivi avec les jeunes qui ont vécu des drames ou des traumatismes dans leurs pays d’origine», expose l’homme originaire de la Côte d’Ivoire.

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L’art de tisser des liens

En complémentarité avec les services offerts par divers organismes pour accompagner les jeunes réfugiés dans leurs traumatismes, de multiples initiatives ont aussi été mises en place au sein des écoles albertaines pour prendre en charge ces dossiers. «Dans les écoles, il y a le Projet Appartenance qui s’occupe de la santé mentale puis il y a des travailleurs sociaux et des travailleurs d’établissements qui peuvent prendre soin des nouveaux arrivants», énumère la travailleuse sociale agréée Valérie Jamga Tchatchoua.

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Valérie Jamga Tchatchoua. Crédit : Courtoisie

Valérie Jamga Tchatchoua. Crédit : Courtoisie

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Celle qui coordonne le programme des travailleurs en établissement pour le Portail de l’Immigrant Association (PIA) de Calgary précise l’importance d’adopter une approche empathique avec les réfugiés qui auraient subi des traumatismes. Il faut avant tout bâtir une relation de confiance et se rappeler que chaque enfant vivra ses émotions de manière différente. «Il n’y a pas vraiment de recette. C’est progressif. Mais une fois qu’un jeune a confiance en toi [et] qu’il sait que tu veux son bien, il a plus tendance à s’ouvrir et à te dire ce qu’il a vécu», analyse-t-elle.

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Pourtant, la femme d’origine franco-camerounaise l’admet, elle n’a pas toujours la chance d’intervenir auprès des jeunes en détresse. «Ce ne sont pas tous les jeunes qui ont cet éveil d’aller voir quelqu’un pour demander de l’aide. Il y a des jeunes qui se meurent à petit feu dans leur petit coin et ça les empêche de s’intégrer…», lâche-t-elle tristement.

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«Il y a des jeunes qui se meurent à petit feu dans leur petit coin et ça les empêche de s’intégrer…» Valérie Jamga Tchatchoua

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Le stigma autour de la santé mentale

Bien que le vocabulaire autour de la santé mentale ait évolué à une vitesse fulgurante au Canada, la stigmatisation autour de cet enjeu est encore présente chez la population immigrante albertaine. «Certains jeunes viennent de pays où on n’a pas nécessairement de mots pour bien décrire les problèmes de santé mentale», raconte Valérie Jamga Tchatchoua. «Du coup [les diagnostics] ou les discussions sur la santé mentale, ça va venir les frustrer», précise-t-elle. «Ils me disent souvent : « Mais on va me dire que je suis fou ».»

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Les défis évoqués par Valérie Jamga Tchatchoua ont aussi été observés par la psychologue Simone Swenson dans le cadre de son mandat avec Lethbridge Family Services au cours duquel elle fournissait du soutien psychologique à des jeunes réfugiés. «D’abord, la majorité des nouveaux arrivants ne parlaient pas un seul mot d’anglais. Nous devions faire appel à des interprètes. Alors, imaginez lorsqu’on essayait de parler de santé mentale», souligne-t-elle. «Ouais… c’était difficile», ajoute-t-elle, au bout du combiné, après avoir laissé planer un long silence.

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Simone Swenson, psychologue agréée spécialisée en trauma. Crédit : Courtoisie

Simone Swenson, psychologue agréée spécialisée en trauma. Crédit : Courtoisie

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Simone Swenson, qui a elle-même immigré de la Jamaïque à 22 ans, se spécialise aujourd’hui en gestion de trauma avec la clientèle de sa clinique Healing Journey Psychological Services. Mais elle a aussi travaillé brièvement dans une école du sud de la province où elle accompagnait au quotidien des réfugiés âgés de 14 à 18 ans. «J’ai rapidement compris que ce ne sont pas tous les étudiants qui venaient me voir pour obtenir du soutien psychologique. Les nouveaux réfugiés se présentaient rarement dans mon bureau», analyse-t-elle.

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Pour créer un pont avec ces jeunes, la femme d’origine jamaïquaine a décidé de créer un club culturel spécifiquement pour les réfugiés. «Tout le monde pouvait se joindre à nous, mais je pense que ça leur a permis d’avoir un espace sécuritaire pour s’exprimer sans que ce soit trop formel», laisse savoir la psychologue avec humilité.

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Problème de représentation

Valérie Jamga Tchatchoua et Simone Swenson sont catégoriques : il manque cruellement de personnel et d’enseignants issus des minorités visibles dans certaines écoles albertaines. Elles estiment, toutes les deux, que cet enjeu nuit à l’intégration des nouveaux arrivants et des réfugiés.

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«Nous avons besoin de personnel, de profs qui ressemblent aux nouveaux arrivants», s’exclame Valérie Jamga Tchatchoua. «L’intégration, ça passe aussi par ça… Il faut que les réfugiés puissent se reconnaître à travers leurs [mentors]», ajoute-t-elle.

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«Nous avons besoin de personnel, de profs qui ressemblent aux nouveaux arrivants.» Valérie Jamga Tchatchoua

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Simone Swenson va encore plus loin. Selon elle, lorsqu’un réfugié se retrouve isolé dans une école sans repères, cela peut nuire à son sentiment de sécurité. «Si tu mets tous ces nouveaux arrivants dans des écoles et qu’ils se retrouvent seuls, isolés dans une masse homogène, avec personne qui ne les comprend, alors comment veux-tu qu’ils se sentent en sécurité?», demande-t-elle. «La sécurité, ça vient aussi avec la représentation», ajoute-t-elle d’une voix douce.

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Si la psychologue appuie autant sur cette question de représentation, c’est parce qu’elle craint son contraire : l’assimilation. «Parfois, j’ai l’impression que le consensus c’est que les réfugiés doivent être assimilés dans la culture canadienne et que ça réglera tous les problèmes. Comme si en se débarrassant de leur culture d’origine, on allait aussi se débarrasser de leurs traumatismes.»

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«Parfois, j’ai l’impression que le consensus c’est que les réfugiés doivent être assimilés dans la culture canadienne.» Simone Swenson

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Ce genre de raccourci intellectuel empêche les jeunes réfugiés de garder un port d’attache avec leurs origines et minimise leurs traumatismes. De plus, «ça nous empêche de prendre en compte le processus thérapeutique de longue haleine qui est nécessaire pour accompagner les jeunes dans leur intégration», conclut Simone Swenson.

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Le Projet Appartenance est l’un des 36 programmes déployés dans la province à travers l’initiative Mental Health Capacity Building in Schools qui fait la promotion de la santé mentale auprès des jeunes Albertains.

Liste non exhaustive de symptômes dont peuvent souffrir les jeunes réfugiés selon Simone Swenson, psychologue agréée spécialisée en trauma:

• Se sentir pris entre deux identités ou deux mondes
• Dysrégulation émotionnelle (impulsivité, anxiété, difficulté de concentration, colère, etc.)
• Difficulté à bâtir des relations avec les autres
• Méfiance

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