L’école en français pour les autochtones de la Louisiane

Écrit par : Clint Bruce

5 mai 2021

Les élèves autochtones de la paroisse Terrebonne, en Louisiane, manifestent pour sauver leurs droits. Crédit : Courtoisie Télé-Louisiane - Autorisation de la tribu de la Pointe-au-chien

LE COURRIER DE LA NOUVELLE-ÉCOSSE. C’est une cause qui nous tient à cœur ici, en Acadie de la Nouvelle-Écosse : celle de l’éducation en français, pour une minorité longtemps marginalisée et dont les droits continuent d’être bafoués. C’est la cause que revendiquent à l’heure actuelle les chefs et plusieurs membres d’une nation autochtone de la Louisiane, à savoir la Tribu de la Pointe-au-Chien, face à la fermeture imminente de l’école primaire qui dessert leur communauté.

Contrairement à la perception commune, les Cadiens ne représentent pas le groupe le plus francophone en Louisiane, du moins proportionnellement. Ce sont plutôt les descendants des premiers habitants du pays, qui ont appris le français dès le 18e siècle et qui l’ont adopté par la suite. 

68 % des élèves de l’école sont autochtones

De nos jours, la langue française demeure vivante au sein de ces populations, même si elles n’échappent pas totalement à l’assimilation. La plus nombreuse d’entre elles est la Nation unie houma, forte d’environ 17 000 membres qui ont d’ailleurs des liens de parenté avec d’autres communautés tribales des paroisses Terrebonne et Lafourche, dont celle de la Pointe-au-Chien.

La Tribu de la Pointe-au-Chien compte environ 700 personnes, résidant pour la plupart près de la bourgade de Montégut, au sud-ouest de la ville de Houma. C’est «là où l’eau mord la terre», pour reprendre une expression du cinéaste louisianais Glen Pitre à propos de l’action inexorable des eaux du golfe du Mexique qui rongent les marécages côtiers. 

Les «Indiens» — selon leur mot — de la Pointe-au-Chien descendent principalement des Chitimachas et de quelques autres nations historiques de la région : Houmas, Biloxis, Atakapas et d’autres peuples s’étant regroupés, au 19e siècle, à l’écart de la société blanche. Beaucoup de ces familles vivent encore des ressources de la terre et de la mer, grâce à la pêche aux crevettes, notamment.

Reconnue par l’État de la Louisiane, mais non pas par le gouvernement fédéral, la tribu n’exerce pas sa propre gestion scolaire. Il ne s’en agit pas moins d’une question sensible et prioritaire, car l’accès aux écoles publiques était très limité pour les autochtones louisianais jusqu’aux années 1960. 

Depuis cette époque, les familles de la Pointe-au-Chien en sont venues à faire leur l’école élémentaire Pointe-aux-Chênes (attention à l’orthographe distincte!), située en face du bayou, à une dizaine de kilomètres en amont de leur centre communautaire. Une nette majorité des élèves, soit 68 %, sont autochtones.

Une décision prise sans consultation

L’annonce inattendue, mi-mars, de la fermeture de l’école est tombée comme un couperet. Le conseil scolaire a fait valoir la baisse constante des inscriptions tout en signalant son intention de rediriger les élèves vers l’école primaire de Montégut. Sa décision vient d’être entérinée, malgré les témoignages poignants de plusieurs citoyennes et citoyens, lors d’une réunion du conseil, mardi dernier (13 avril). Pour les familles, c’est une véritable trahison.

Or, la tribu voudrait proposer une autre solution : transformer l’école Pointe-aux-Chênes en établissement d’immersion française. Pour ce faire, il existe un mécanisme relativement simple, en vertu d’une loi de 2014 prévoyant la création d’un tel programme sur la demande d’un certain nombre de parents. 

Consultez le site du journal Le Courrier de la Nouvelle-Écosse 

Malheureusement, le conseil scolaire se montre réticent, comme c’est souvent le cas lorsqu’une communauté exige un programme d’immersion en Louisiane. La campagne a attiré le soutien de Télé-Louisiane, un organisme médiatique qui a lancé une pétition afin de sensibiliser le public et les élus. Dans ce document, on peut lire cette déclaration de Donald Dardar, vice-président de la tribu :

«Pour trop longtemps, les droits des Indiens ne sont pas respectés. C’est notre vie, c’est notre terre, c’est notre culture, notre langage – c’est nous autres qui devr[ions] faire partie de la décision de quoi faire avec l’école.»

Dardar déplore les effets néfastes d’une décision prise dans la moindre consultation : «La fermeture de l’école affecte nos enfants et toute la tribu. On est encore ici, et c’est le temps de respecter les droits des Indiens et des enfants.»

C’est un véritable cri du cœur. D’où vient ce ton d’urgence?

J’ai évoqué plus tôt le problème de l’érosion côtière en Louisiane. La disparition des zones humides, vastes et regorgeant de richesses naturelles, est provoquée en grande partie par l’exploitation pétrolière et d’autres activités industrielles. 

Une vraie catastrophe écologique au ralenti, c’est aussi un problème d’érosion culturelle : la perte des terres menace le mode de vie ainsi que le tissu communautaire, dont le fait francophone.

Mises à rude épreuve par les ouragans Katrina et Rita en 2005, les communautés autochtones d’en bas des bayous ont beaucoup souffert de la marée noire suscitée par l’explosion de la plateforme Deepwater Horizon, en 2010. 

Comment faire la pêche dans un milieu pollué? Comment retenir la jeunesse alors que les gagne-pains traditionnels semblent de moins en moins viables? Comment transmettre la culture et les savoir-faire dans de telles conditions? Maints défis se posent.

Le village autochtone de l’Isle-de-Jean-Charles, perché sur une langue de terre à quelques kilomètres au sud de la Pointe-au-Chien, en est l’exemple le plus médiatisé. En 2017, le chef de l’Isle-de-Jean-Charles, le très francophone Albert Naquin, a participé à une table ronde que j’ai organisée à Montréal, dans le cadre d’un colloque scientifique.

Le chef Naquin a expliqué le projet de relocalisation de la tribu, confrontée à l’effritement drastique de ses terres. L’objectif des gens du village consiste non seulement à gagner un lieu sûr, mais aussi à maintenir leur cohésion et leurs traditions, y compris en conservant la langue française.

Si leurs voisins de la Pointe-au-Chien n’envisagent pas ce recours pour l’instant, ils doivent quand même composer avec la perte graduelle de leurs terres, qui comprennent des aires de chasse, des lieux de sépulture et d’autres sites ancestraux.

Résignés à ces dures réalités, les autochtones de la Pointe-au-Chien refusent, toutefois, de laisser aller leur langue : le français. Espérons qu’un programme d’immersion verra le jour. Longue vie à la francophonie louisianaise et solidarité depuis l’Acadie! 

 

Partager