De Bonnyville à Falher, en passant par Fort McMurray, leurs parcours révèlent une réalité plus nuancée qu’on l’imagine.
Né à Bonnyville en 1956, Guy Choquet a grandi dans une Alberta où l’homosexualité n’avait pas encore de mot. Il avait 12 ans lorsque Pierre Elliott Trudeau, ministre de la Justice à l’époque dans le gouvernement de Lester B. Pearson, a fait adopter la Loi omnibus en 1969, décriminalisant les relations entre personnes du même sexe. C’était l’époque où la police n’hésitait aucunement à faire des descentes musclées dans des bars homosexuels. « Dans ce temps-là, il n’y avait même pas le mot gai », ajoute Guy Choquet.
Jeune adulte, il canalise son énergie dans la francophonie.
Je suis devenu militant. Je suis un des fondateurs de la Francophonie Jeunesse en 1974
Mais lorsqu’il s’inscrit à la Faculté Saint-Jean (l’ancêtre du Campus Saint-Jean) pour devenir enseignant, il prend conscience qu’il ne peut concilier sa vocation et son identité. « Je ne pouvais pas devenir professeur d’école, puis déclarer mon homosexualité. » Il quitte alors sa formation universitaire et entre à la Croix-Rouge, où il fera carrière pendant quarante ans.
Son coming-out survient en 1982. « J’étais tombé en amour. » Les années suivantes sont marquées par la crise du sida : deux de ses partenaires décèdent, et Guy contracte lui-même le VIH en 1995. « Mon médecin m’a dit : tu as six mois à vivre. » Trois mois plus tard, les premiers traitements sont approuvés. « Dans un an, j’étais de retour au travail. » Cette expérience le propulse dans le militantisme mondial contre la stigmatisation et la violence liées au VIH.
On le retrouve en 2010 pour la Croix Rouge en Haïti après le terrible tremblement de terre. Puis en 2016, il vient prêter main forte à Fort McMurray au moment des feux de forêt. Il s’installe dans cette ville avec laquelle il est tombé en amour. « Les gens sont beaucoup plus ouverts qu’ils l’étaient autrefois. »
Un milieu francophone en évolution
En 60 ans, le monde a changé. C’est la constatation que fait sans ambages Guy Choquet. « Avant, on n’avait pas accès à l’information et on n’avait pas le soutien des réseaux. » Si la communauté francophone est associée au monde catholique, la pluralité actuelle a fait avancer les choses, bien « que certains nouveaux arrivants aient encore un peu de difficulté avec l’homosexualité » en raison du colonialisme passé, selon M. Choquet.
Les organismes sont également plus présents pour la communauté 2SLGBTQIA+. À titre d’exemple, l’organisation Wood Buffalo Pride, inexistante à son arrivée, est aujourd’hui structurée et active. Guy y a siégé comme administrateur et continue d’y prendre une part active. « On peut avoir du soutien ici, si on veut l’avoir. »
Il souligne toutefois que des combats demeurent, notamment avec la loi 26 du gouvernement provincial, critiquée pour ses effets sur les jeunes queers de moins de 16 ans désirant l’accès à des bloqueurs d’hormones.
Les éducateurs sont ouverts, mais les restrictions compliquent les choses
Malgré cela, il reste optimiste : « C’est possible de vivre en campagne et d’être gai. Peut-être qu’il n’y a pas beaucoup de ressources, mais il y en a dans le coin. Et en ligne aussi. »
Pendant ce temps à Falher
Si la population avoisine les quelque 82 000 personnes à Fort McMurray, à Falher, elle tombe à 1 000 personnes ! Ça n’a pourtant pas empêché Chúk Odenigbo de s’y installer et d’y mener une vie qui déjoue les clichés souvent associés aux personnes 2SLGBTQIA+ en milieu rural.
Pas de rejet, pas de murmures derrière les portes, pas de double identité à gérer. « Je ne me suis jamais senti ostracisé ici », dit-il. Pour lui, la petite taille de la ville n’a jamais été un obstacle : elle a plutôt favorisé des liens authentiques.
Originaire de Calgary, à son retour du Québec, Chúk a choisi Falher parce qu’il voulait que le français fasse partie de son quotidien et parce qu’il est aussi Albertain. Vivre en milieu rural peut paraître atypique au premier regard, mais, visiblement, l’expert-conseil, qui allie les comportements sociaux au respect environnemental, s’y sent vraiment bien. Ce choix s’est révélé être un ancrage solide pour l’homme queer : « Les gens m’ont accueilli comme n’importe qui. »
Chúk ne se limite pas qu’à la communauté 2SLGBTQIA+. Il participe aux activités locales, aux évènements communautaires, aux soupers, aux rencontres improvisées au café du coin. « Je me mêle à tout le monde. Les hétéros, les gais… ça n’a jamais été une barrière. » Ce mélange naturel est, selon lui, ce qui rend la vie à Falher agréable. On n’est pas obligé de se définir par une seule étiquette.
Les gens ici regardent surtout si tu es impliqué, si tu fais des efforts pour faire partie de la communauté
Son expérience contraste avec celle de nombreuses personnes 2SLGBTQIA+ vivant en milieu rural, qui rapportent souvent des tensions ou des jugements. Chúk reconnaît que ces réalités existent, mais elles ne définissent pas son parcours. Est-ce de la chance ? Pas nécessairement. Selon Chúk, c’est plutôt qu’il est arrivé en milieu rural en s’assumant pleinement, précise-t-il.
C’est un peu plus difficile de se découvrir et de s’explorer dans un milieu rural, mais quand tu arrives avec un sentiment de confiance dans ton identité, c’est moins pesant. Je préfère dire que j’ai été privilégié, plutôt que j’ai été chanceux
Il mentionne également qu’à Falher, souvent, les gens associent « l’identité queer à quelqu’un.e qu’ils connaissent, au lieu de faire référence au discours politique, ce qui peut parfois rendre l’acceptation plus facile à réaliser. »
Pour Chúk Odenigbo, la clé réside dans la participation : être visible, mais surtout présent. « Quand tu t’impliques, les gens te voient comme un voisin, un ami, un collègue. Ils voient tes identités, mais au-delà de cela aussi ».
Dans une province souvent perçue comme conservatrice, son témoignage apporte un contrepoint essentiel : l’acceptation peut prendre des formes discrètes, quotidiennes, profondément humaines. À Falher, sa vie n’est pas un combat. C’est une coexistence tranquille, francophone et pleinement assumée.
Queer : terme employé pour désigner les personnes dont l’identité de genre et le genre assigné à la naissance ne concordent pas, ou dont l’orientation sexuelle est autre qu’hétérosexuelle. Une personne queer privilégie une vision globale de l’individu plutôt qu’une vision axée sur son identité de genre ou son orientation sexuelle, qu’elle considère souvent comme fluides. (Source : Grand dictionnaire terminologique de l’Office québécois de la langue française)