le Vendredi 16 janvier 2026
le Vendredi 16 janvier 2026 12:00 Francophonie

Un siècle de mobilisation francophone en Alberta

Ambiance festive et joyeuse à l’ACFA régionale de Grande Prairie. Photo : Courtoisie
Ambiance festive et joyeuse à l’ACFA régionale de Grande Prairie. Photo : Courtoisie

IJL - Le 13 décembre 1925, quelque 400 Franco-Albertains se sont réunis à l’hôtel Macdonald, à Edmonton, pour discuter de la création d’une association provinciale représentative, capable de défendre leurs intérêts. Cent ans plus tard, l’organisme né de cette initiative, l’Association canadienne-française de l’Alberta (ACFA), amorce officiellement les célébrations de son centenaire… au même endroit, là où tout a commencé.

Un siècle de mobilisation francophone en Alberta
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Isabelle Laurin est la directrice générale de l’ACFA. Photo : Courtoisie

«On a décidé que nos célébrations se dérouleront du 13 décembre 2025 jusqu’à notre congrès annuel 2026, qui aura lieu en octobre», explique la directrice générale de l’ACFA, Isabelle Laurin.

Pour l’occasion, le 13 décembre dernier, plus d’une centaine de personnes se sont réunies à l’hôtel Fairmont Macdonald : anciens présidents de l’ACFA, représentants d’organismes partenaires, élus et membres de la communauté. L’événement protocolaire a été ponctué d’interventions, diffusées en ligne, par les différentes régionales de l’organisme.

«Il va y avoir des événements communautaires dans une dizaine de régions. Grâce à la technologie, on va pouvoir tous vivre ça ensemble», précisait Mme Laurin quelques jours avant la soirée.

Fondée officiellement lors de son premier congrès tenu du 15 au 18 juillet 1926, l’ACFA souligne, en 2026, cent ans d’histoire et de mobilisation francophones

À l’approche de cet anniversaire symbolique, la directrice générale disait se sentir «partagée entre plusieurs émotions». D’un côté, un grand «sentiment de fierté» pour le chemin parcouru; de l’autre, un «sentiment immense de responsabilité». «Chaque jour, on porte la responsabilité, comme équipe, de permettre une meilleure vie en français en Alberta. On marche très humblement sur ce chemin-là», affirmait-elle.

100 ans d’histoire

Pour Claudette Roy, présidente de la Société historique francophone de l’Alberta (SHFA), ce centenaire est aussi l’occasion de revisiter les grands dossiers qui ont façonné l’histoire de l’ACFA.

Elle rappelle qu’en 1925, lors du grand banquet fondateur, l’objectif affiché était de «réunir toutes [les] forces de la province» pour travailler à l’amélioration de l’enseignement du français et pour renforcer l’influence de la communauté «jusqu’à la pleine jouissance de tous [ses] droits, tels qu’ils sont garantis par la Constitution du Canada».

Dans les premières années, l’essentiel du travail de l’ACFA s’est concentré sur les luttes scolaires afin d’obtenir le droit à une éducation en français. Ce processus a été long et jalonné d’avancées successives, jusqu’à ce que la modification de la loi scolaire de l’Alberta ouvre finalement la voie à une gestion scolaire francophone en 1994.

Claudette Roy est la présidente de la SHFA. Photo : Courtoisie

Dès ses débuts, l’ACFA a aussi compris que la langue avait besoin de lieux d’expression et d’outils pour circuler. C’est dans cet esprit qu’ont émergé plusieurs initiatives. La Survivance, ancêtre du journal Le Franco, a vu le jour en 1928, suivie de la création de la radio CHFA en 1949, avant son acquisition par Radio-Canada en 1974. Ces projets visaient à réduire la dispersion des communautés et à garantir l’accès à l’information en français dans une province immense.

«Il ne faut pas oublier toutes les initiatives d’apprentissage de la langue, du maintien de la culture et de l’identité francophones qui ont été mises de l’avant», souligne Claudette Roy, citant notamment les concours de français, les festivals de la chanson et les compétitions d’art oratoire

Il ne faut pas oublier toutes les initiatives d’apprentissage de la langue, du maintien de la culture et de l’identité francophones qui ont été mises de l’avant

— Claudette Roy

Régionalisation et ancrage communautaire 

Le second volet de la mission fondatrice de l’ACFA, soit celui d’accroître l’influence de la communauté francophone dans la province, s’est concrétisé durant ces mêmes années. Devant la réalité d’une francophonie dispersée en «multiples foyers francophones isolés», et ce, à travers «un grand territoire», l’organisme a entrepris, dès 1930, un vaste mouvement de régionalisation. 

Ce travail a mené progressivement à la création des bureaux régionaux de l’ACFA, explique Denis Perreaux, directeur général de la SHFA et historien. Les cercles paroissiaux d’origine sont devenus, entre les années 1960 et 1980, de véritables associations régionales incorporées, une évolution qui visait surtout à «assurer la survivance localement» du français, précise-t-il.

Treize bureaux régionaux de l’ACFA existent aujourd’hui à l’échelle de la province : Bonnyville-Cold Lake, Calgary, Centralta, Edmonton, Grande Prairie, Lethbridge, Red Deer, Rivière-la-Paix, Saint-Paul, Wood Buffalo, Jasper, Canmore-Banff et Plamondon-Lac La Biche.

La jeunesse fait sans conteste partie de la survie de la langue française en milieu minoritaire. Isabelle Normandeau, présidente de Francophonie jeunesse de l’Alberta, et la ministre Tanya Fir devant la déclaration officielle. Photo : Courtoisie – ACFA

Au fil du temps, l’ACFA a joué un rôle déterminant dans la naissance, parfois directe, parfois indirecte, d’un vaste réseau d’organismes francophones œuvrant dans des domaines aussi variés que l’éducation, la jeunesse, la santé, la culture ou l’économie, mentionne Isabelle Laurin.

«Je dis souvent que l’ACFA, c’est un peu une pépinière d’innovation», illustre-t-elle. «On a vu naître le Regroupement artistique francophone, puis la Chambre économique de l’Alberta (devenue le Conseil de développement économique de l’Alberta et maintenant Parallèle Alberta), et même le plus récent, la SHFA [Société historique francophone de l’Alberta]», précise-t-elle.

Cette influence s’est également exercée sur le terrain politique. Le 16 avril 1964, l’ACFA est devenue une entité juridique indépendante grâce à une loi spéciale de la Législature albertaine. Une étape majeure qui témoigne, selon la directrice générale, tout comme les mobilisations plus récentes concernant le financement du Campus Saint-Jean, de l’ADN de la communauté francophone.

«On décrit souvent les Franco-Albertains comme audacieux. Je pense qu’on a l’audace de demander et de se faire valoir. Aujourd’hui, on travaille encore de très près avec le gouvernement de l’Alberta pour aller chercher notre juste part», dit-elle.

Je dis souvent que l’ACFA, c’est un peu une pépinière d’innovation

— Isabelle Laurin

Denis Perreaux, historien et directeur général de la SHFA. Photo : Xavier Archambault

De grands leaders francophones 

À travers son siècle d’existence, trente-sept présidents se sont succédé à la tête de l’ACFA, chacun apportant sa pierre à l’édifice. Selon Denis Perreaux, ils mériteraient tous «le chapitre d’un livre extraordinaire». 

Le tout premier, Dr Joseph-Étienne Amyot, a posé les bases de l’organisme. «C’est lui qui a transformé le comité provisoire en véritable organisme provincial», mentionne l’historien. Deux décennies plus tard, Dr Léon-Omer Beauchemin a assumé la présidence la plus longue, de 1946 à 1952, et ce, «à travers la Grande dépression, les résistances [à la création d’une radio francophone] et les combats scolaires». 

Pendant près d’une décennie, le juge André Miville Déchène et Louis Desrochers ont, quant à eux, amorcé la modernisation de l’ACFA : reprise des congrès annuels, réformes de la gouvernance, professionnalisation du personnel et, surtout, adoption de la loi sur l’ACFA en 1964, qui fait de l’association une entité juridique indépendante.

C’est aussi sous leurs mandats que sont obtenues des avancées majeures en éducation, dont le droit à l’enseignement en français «à 50%, puis à 80%», posant les bases des gains des décennies suivantes.

Au-delà des présidents, certains acteurs clés ont assuré la continuité de la vie francophone durant les périodes difficiles, souligne Denis Perreaux. À ce titre, les Oblats méritent «une mention spéciale» pour leur rôle dans la survie des institutions franco-albertaines durant les «années creuses».

La chercheuse France Levasseur-Ouimet, elle-même présidente de l’ACFA entre 1989 et 1991, a largement documenté l’apport du père Paul-Émile Breton, figure centrale de cette époque. Le père Breton a successivement été rédacteur et directeur de La Survivance, secrétaire général de l’ACFA et coordonnateur du projet de la radio CHFA.

«Il a contribué de manière décisive à structurer la vie francophone en Alberta au milieu du 20e siècle», M. Perreaux.

Une période plus creuse 

Au fil de son histoire, l’ACFA n’a certainement pas été épargnée par les difficultés. Au-delà de la grande hostilité envers le bilinguisme et l’éducation en français qui a eu cours dans la première moitié du 20e siècle, l’organisme a dû composer, dès 1925, avec des crises financières chroniques – sa trésorerie de départ ne comptait d’ailleurs que «20,25$», note Denis Perreaux –, puis avec les bouleversements de la crise de 1929.

Bien que la situation soit bien «meilleure aujourd’hui», certains défis persistent, rappelle Claudette Roy. «La survie de la francophonie est encore d’actualité. On a besoin de conserver notre histoire et ses artéfacts», affirme-t-elle.

Un constat partagé par Isabelle Laurin, qui souligne le défi persistant de l’assimilation. «On a beau faire des gains, si on continue de perdre des francophones, on n’est pas gagnants. C’est important de créer des espaces où les gens peuvent vivre en français et de faire comprendre aux ayants droit l’importance de l’éducation en français», fait-elle valoir.

Le prochain siècle

Difficile de prédire ce qu’il adviendra de la francophonie albertaine dans cent ans. Mais pour la directrice générale de l’ACFA, l’avenir passera nécessairement par l’inclusion des jeunes et des nouvelles communautés culturelles dans l’espace francophone. 

«On doit continuer nos efforts pour passer ces messages d’inclusion, de faire une place pour tous les gens qui choisissent de vivre une partie de leur vie en français, qu’ils sentent qu’ils ont une place dans les espaces décisionnels», partage-t-elle.

Claudette Roy abonde dans le même sens. L’accueil et l’intégration des nouveaux arrivants deviendront, selon elle, l’un des chantiers prioritaires. «Les temps ont beaucoup changé depuis le dernier quart de siècle. L’ACFA devra continuer d’évoluer en ce sens», conclut-elle.

On doit continuer nos efforts pour passer ces messages d’inclusion

— Isabelle Laurin

Une surprise de taille attendait les participants à cette célébration du centenaire de l’ACFA. En effet, au cours de la soirée, la ministre des Arts, de la Culture et de la Condition féminine, Tanya Fir, a déclaré l’année 2026 comme l’année de la francophonie en Alberta. Cette déclaration a été matérialisée et officialisée lors de l’évènement.

La ministre des Arts, de la Culture et de la Condition féminine, Tanya Fir, n’a pas oublié de déclarer l’année 2026 comme l’année de la francophonie en Alberta sur les réseaux sociaux afin que toute la communauté en soit informée. Photo : Capture d’écran Facebook

Les ACFA régionales ont aussi participé à la fête !

Le père Noël s’est invité à la cérémonie du centenaire organisé à l’ACFA régionale de Red Deer. Il est ici avec deux membres du conseil d’administration de l’organisme, Radouan Tibr (conseiller) et Nadine Tremblay (présidente). Photo : Courtoisie

À Edmonton, ils étaient nombreux à s’être déplacés pour cette belle soirée organisée par l’ACFA régionale. Photo : Courtoisie

Ambiance festive et joyeuse à l’ACFA régionale de Grande Prairie. Photo : Courtoisie

À Wood Buffalo, les invités se sont mis sur leur 31. Photo : Courtoisie

 Le petit comité tissé serré de l’ACFA régionale de Centralta. Photo : Courtoisie

François Eudes, ancien président de l’ACFA régionale de Lethbridge prend la parole. Photo : Courtoisie

Les membres de l’ACFA régionale de Calgary étaient nombreux à la maison Rouleau pour souligner l’événement. Photo : Courtoisie

Glossaire – Jalonné : marqué, ponctué