Alphonse Ndem Ahola est le directeur général de Francophonie Albertaine Plurielle. Photo : Courtoisie
Francophonie albertaine plurielle (FRAP) s’apprête justement à le découvrir, alors que l’organisme a tenu son premier casino, les 23 et 24 novembre derniers, au Grand Villa Casino, à Edmonton. Une première qui arrive à un moment opportun, selon son directeur général, Alphonse Ndem Ahola.
«Comme organisation à but non lucratif, nous devons trouver les moyens de multiplier nos sources de revenus. Actuellement, notre plus grand bailleur de fonds est le gouvernement fédéral, par Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC). L’argent du casino va permettre de couvrir d’autres besoins que notre principal bailleur ne prend pas forcément en charge», explique-t-il.
L’Alberta est la seule province où les organismes de bienfaisance peuvent gérer directement un casino dans le cadre du modèle de jeux caritatifs d’Alberta Gaming, Liquor & Cannabis (AGLC). Le principe est simple : pendant deux jours, des bénévoles fournis par les organismes assument divers rôles opérationnels (caissiers, commis aux jetons, banquier, gérant et préposé/superviseur dans la salle de comptabilité des jeux) dans un casino commercial et une portion des revenus générés leur est ensuite redistribuée.
Et si la FRAP en est à sa première expérience, d’autres organismes comptent sur ce modèle depuis longtemps, souligne M. Ndem Ahola. «Il y a des organisations pour lesquelles l’argent du casino est pratiquement l’essentiel des fonds qu’ils ont à un moment donné [dans l’année]. Donc c’est pour vous dire combien de fois ça peut être important.»
Comme organisation à but non lucratif, nous devons trouver les moyens de multiplier nos sources de revenus.
La directrice générale de l’ACFA régionale de Calgary, Marie-Thérèse Nickel, voit plusieurs aspects positifs dans l’organisation de casinos caritatifs. Photo : Courtoisie
La directrice générale de l’Association canadienne-française de l’Alberta (ACFA) régionale de Calgary, Marie-Thérèse Nickel, confirme que le financement issu des casinos demeure déterminant pour l’organisme qu’elle dirige. L’antenne calgarienne détient des permis depuis longtemps auprès d’AGLC. En moyenne, près de 80 000 dollars sont obtenus tous les 18 mois, une fréquence plus avantageuse que le cycle habituel de deux ans.
Ce financement joue un rôle crucial, notamment pour des événements majeurs, comme le Festival d’hiver. «Le casino est super important, surtout pour nous aider à financer nos événements et nos activités. L’année dernière, le financement de Patrimoine canadien que j’ai reçu pour le Festival était de 9200 dollars. Je peux faire quoi avec ça pour le Festival d’hiver?», souligne-t-elle. En comparaison, près de 15 000 dollars provenant du casino ont permis d’assurer la tenue de l’événement, dit-elle. «Ça fait toute la différence.»
Le casino est super important, surtout pour nous aider à financer nos événements et nos activités.
Beaucoup de paperasse
Même s’ils sont fort utiles sur le plan financier, les casinos organisés en partenariat avec AGLC viennent avec une importante charge administrative, reconnaît Marie-Thérèse Nickel. «La façon dont ça marche peut être assez compliquée. Il y a beaucoup de paperasse. Quand on reçoit de l’argent, ça ne veut pas dire qu’on peut l’utiliser comme on veut», souligne-t-elle.
AGLC affirme pourtant avoir tenté de réduire cette charge au cours des dernières années. Dans une communication écrite, l’organisation dit avoir réalisé «plusieurs mises à jour», dont l’autorisation d’allouer une plus grande part des recettes de jeux aux frais d’administration.
«Ce travail se poursuit et AGLC ainsi que le gouvernement de l’Alberta continueront de surveiller la solidité et le succès de son modèle de jeux caritatifs», assure la directrice des communications, Karin Campbell.
Mais la lourdeur administrative demeure bien réelle aux yeux de plusieurs organismes. «C’est le seul point un peu négatif. Je sais qu’ils ont fait quelques changements, mais la paperasse est encore trop grande», insiste Mme Nickel.
Même son de cloche chez le directeur général de la FRAP. «On nous donne une liste des choses pour lesquelles nous pouvons utiliser cet argent et comment nous devons l’utiliser. C’est extrêmement régulé. Ce n’est pas de l’argent dont je peux disposer comme je veux», mentionne-t-il.
Des règles précises, mais parfois limitantes
Un document transmis par le Centre d’accueil pour nouveaux arrivants francophones (CANAF) illustre bien la rigueur du système. D’après l’organisme, ces restrictions peuvent limiter la réalisation de certains projets.
Les participants aux casinos caritatifs doivent, en effet, respecter une liste détaillée de dépenses admissibles : jusqu’à 20 pour cent des fonds de casino peuvent être consacrés à l’administration, mais ils peuvent également servir – si les critères sont bien respectés – à des activités promotionnelles, des initiatives ethnoculturelles ou encore à payer une partie des salaires directement liés à la prestation de programmes communautaires.
À l’inverse, plusieurs dépenses sont exclues. Une demande du CANAF visant à financer des cours de programmation informatique dans un camp d’été a ainsi été rejetée, AGLC estimant que ce type d’activité ne correspondait pas à sa définition d’un programme culturel.
Les fonds de casino ne peuvent pas non plus être utilisés pour rémunérer des personnes dont les responsabilités sont principalement liées à des événements sociaux ou récréatifs ou à des activités de financement.
Valérie Jamga est conseillère et travailleuse sociale agréée pour le Portail de l’Immigrant Association. Photo : Courtoisie
Malgré les contraintes, Valérie Jamga, gestionnaire du dossier au Portail Immigrant Association (PIA), dit comprendre pourquoi ces règles sont nécessaires. Elle rappelle qu’elles visent d’abord la transparence.
«Ils veulent s’assurer que l’argent va au bon endroit. Que les activités qu’on organise se sont réellement déroulées, qu’on met l’argent au service de nos clients et qu’on ne le garde pas pour nous», explique-t-elle. À ses yeux, «c’est un petit coup à donner» pour accéder à un financement qui aide «beaucoup les organismes de la francophonie».
Ils veulent s’assurer que l’argent va au bon endroit.
Des pros du bénévolat
L’organisation de casinos caritatifs dépend avant tout du recrutement de bénévoles par les organismes qui se prêtent au jeu. Au dernier événement organisé par le PIA, une trentaine de personnes avaient été mobilisées, dont certaines dans le rôle de «back-up» pour prévenir les désistements fréquents, affirme Mme Jamga.
«Il y a trois shifts, dont un pendant la nuit, alors ce n’est pas tout le monde qui est en mesure de se libérer et certains doivent annuler à la dernière minute», dit-elle.
L’organisme arrive tout de même à trouver des solutions pour faciliter la participation, notamment en payant certains frais de déplacement ou de transport ou même de services de garde pour les parents.
En vue du casino qu’elle a organisé à la fin de novembre, la FRAP a aussi fait des efforts pour recruter des bénévoles. Une tâche qui a été facilitée par le dynamisme de la communauté immigrante francophone d’Edmonton qui a l’habitude de se mobiliser. Une trentaine de bénévoles sont ainsi attendus, selon Alphonse Ndem Ahola, même si certains quarts restent plus difficiles à combler.
«Là où nous avons encore quelques petites hésitations, c’est dans les shifts de nuit qui finissent très tard le dimanche et le lundi. Ce n’est pas un problème de sécurité, mais rentrer aussi tard pose un souci pour ceux qui travaillent le lendemain», explique-t-il, faisant écho aux propos de Mme Jamga.
Lors de son dernier événement organisé en septembre, la directrice générale de l’ACFA régionale de Calgary a aussi remarqué que le recrutement se faisait plus difficilement qu’à l’habitude. «On a moins eu le retour de nos habitués. Ce sont les associations culturelles qui ont beaucoup poussé vers leur communauté pour venir nous aider. Ça a été une aide incroyable», souligne-t-elle avec reconnaissance. Le hasard a fait que les deux journées de casino tombaient, comme pour la FRAP, un dimanche et un lundi.
«Comme j’ai dit, l’organisation des casinos peut être quand même assez difficile, mais on y arrive toujours d’une façon ou d’une autre, même s’il faut faire beaucoup de suivis», conclut-elle. Selon AGLC, les organismes de la province ont généré 422,8 millions de dollars en 2024-2025 grâce aux activités de casinos caritatifs.
Le dernier casino du CANAF a eu lieu en mars 2025 et a réuni 28 bénévoles. L’organisme est reparti avec une somme de près de 83 000 dollars.
Glossaire – Caritatif : Qui tend à dispenser une aide morale ou matérielle aux plus démunis