Paul Denis est né à Gravelbourg, dans le sud de la Saskatchewan. Mais c’est à Zenon Parc qu’il a fait son enfance, un petit village de cinq ou six cents personnes, tous Canadiens français et catholiques. Il grandit dans les années 1950 au cœur d’une francophonie paradoxale. À cette époque, parler français relevait presque d’un acte de résistance. L’enseignement se faisait en marge des lois.
On trichait pour survivre ; on n’avait pas le droit d’enseigner en français, mais on se parlait en français toute la journée
Les manuels scolaires étaient en anglais et les enseignants provenaient de congrégations religieuses, mais l’âme du village, elle, battait en français, affirme-t-il.
Cependant, « c’est le contraire d’aujourd’hui », dit-il avec un sourire. L’enseignement en français est désormais reconnu, mais autrefois, il fallait contourner les règles.
L’exil fondateur et l’engagement communautaire
À 15 ans, Paul Denis quitte sa famille pour entrer au Collège Saint-Jean, à Edmonton. « On pourrait dire que j’étais dévoyé de ma famille. Mais la famille, c’était au collège », raconte-t-il. Le pensionnat de 500 garçons devient pour lui un bastion culturel : hockey, théâtre, débats ; la langue n’était plus seulement un outil de communication, mais un projet collectif. Après le Collège Saint-Jean, il poursuit ses études à l’Université de l’Alberta. La communauté francophone d’Edmonton, où il rencontra son épouse, devint pour lui un milieu de vie, pas seulement une cause.
Journaliste de terrain et bâtisseur de mémoire
Paul Denis commence sa carrière à Radio-Canada, puis au gouvernement fédéral et ensuite à l’ACFA, avant d’assurer entre 1982 et 1987 la direction du journal francophone provincial, Le Franco, sans formation préalable en journalisme, car « en situation minoritaire, on apprend sur le tas », explique-t-il. Chaque édition était un travail d’artisan : journaliste pour couvrir les événements, montage manuel des articles, réception des nouvelles et des textes par téléphone, développement des photos, réécriture des textes et rédaction des éditoriaux. Ainsi tissait-il la toile invisible reliant les communautés francophones dispersées de l’Alberta.
1969 : le tournant décisif pour le français en Alberta
L’adoption de la Loi sur les langues officielles en 1969 modifie la donnée : « Ça a changé les temps », souligne Paul Denis. Même si l’éducation relevait toujours des provinces, la reconnaissance fédérale du français redessine le rapport de force. Dans les années 1970, l’Alberta autorise l’enseignement partiel en français, à 50 %, puis davantage. En 1982, la Charte canadienne des droits et libertés consacre les droits scolaires des minorités linguistiques dans son article 23. Un groupe de parents francophones a lancé une poursuite contre le gouvernement provincial qui s’opposait à la création des conseils scolaires francophones. La décision de 1990 ouvre la voie à la création de quatre conseils scolaires francophones. « On est passé de zéro école à 47 écoles et plus de 10,000 élèves », affirme M. Denis. Ces chiffres racontent un siècle de ténacité pour faire vivre le français en Alberta.
ACFA : de la survivance à la conquête
Paul Denis se rappelle qu’à ses débuts, l’ACFA vivait des quêtes du dimanche après la messe. Les dirigeants étaient bénévoles, les moyens dérisoires. Aujourd’hui, la francophonie albertaine compte des écoles, des institutions postsecondaires et des organismes culturels dynamiques. Elle organise de grandes célébrations : « Ce sont de grandes fêtes, parce qu’on a réussi ! », s’exclame M. Denis avec fierté.
La population franco-albertaine est aujourd’hui transformée par une pluralité de couches : descendants des pionniers, migrants du Québec et de l’Ontario à partir des années 1970, et immigrants francophones internationaux depuis les années 1990. Les francophones de souche ne représentent plus que 25% de la minorité ; la communauté est désormais plurielle et inclusive. « C’est une occasion extraordinaire d’être un modèle : un groupe divers, mais uni », conclut celui qui demeure un témoin privilégié et un artisan patient d’une communauté qui a choisi de rester debout, en français.
Lexique
Bastion : désigne à l’origine un ouvrage fortifié avancé, intégré à une muraille, servant à défendre une position.
Dévoyer : faire quitter à quelqu’un ou à quelque chose sa voie normale, son sens ou sa mission première.
Exil : Situation d’une personne contrainte ou amenée à quitter sa terre d’origine, son milieu familial ou son pays pour vivre ailleurs.
Francophonie : Ensemble des personnes et communautés qui parlent français, ainsi que des institutions, cultures et pratiques associées à la langue française dans le monde.
Projet portrait communautaire – 100 ans de francophonie, ça se raconte!
Dans le cadre des célébrations des 100 ans de l’ACFA, Le Franco a entrepris de publier chaque mois le portrait de membres de la communauté dont la vie a profondément été influencée par la francophonie albertaine. D’ici décembre 2026, chaque mois, nous vous proposons de rencontrer une de ces personnes dans les pages du journal.