en collaboration avec Pascal Filippi
Liam est arrivé au Canada en octobre 2023. En provenance du Cameroun, ce jeune ingénieur atterrit à Edmonton et se met à chercher du travail. Comme beaucoup de nouveaux arrivants francophones sur le territoire, la barrière linguistique avec l’anglais est un frein pour trouver son premier emploi. Liam enchaîne les rendez-vous avec les organismes francophones, notamment la FRAP, il s’inscrit sur des groupes francophones de recherche d’emploi et sillonne les foires d’emploi. C’est alors qu’il rencontre Christelle au cours de l’un d’eux. Elle est pasteure dans une église évangélique d’Edmonton et l’aide dans sa recherche d’emploi avec son propre organisme. Liam développe très vite, une grande confiance en elle.
Je me sentais vraiment en confiance. Je me disais qu’avec cette démarche, je ne pourrai pas passer le mois sans trouver un emploi
Christelle officie dans une église d’Edmonton, où Liam la rejoint. C’est dans ce lieu qu’il rencontre beaucoup de personnes qui sont dans des situations similaires à la sienne. Liam raconte, « La majorité des personnes présentes viennent d’arriver, d’autres sont en situation irrégulière ou peut-être en permis visiteur. Mais en tout cas, ils cherchent des moyens pour s’installer ». Il a besoin d’un logement et d’un véhicule. La femme de foi, lui propose alors son aide afin de lui vendre une voiture. Même si la vente ne se fera finalement pas, c’est à cette occasion qu’elle obtiendra son numéro d’assurance sociale (NAS) et son permis de conduire.
Quelques mois plus tard, un officier de police appelle Liam et l’informe qu’une personne a essayé d’usurper son identité pour acheter une voiture. Christelle aurait tenté d’utiliser le permis de conduire de Liam pour immatriculer le véhicule qu’elle venait d’acheter au nom du jeune homme. Par chance, les employés du Registre ont pu identifier la supercherie et prévenir la police. Mais, la mésaventure de Liam n’est pas terminée. Une année plus tard, il se retrouve avec deux crédits à son nom d’un montant de 10 801$ pour le premier et de 1988$ pour le second, dont le jeune homme n’avait évidemment pas connaissance. Pour autant, Liam n’est pas un cas isolé. En 2025, la fraude à l’identité est la plus utilisée par les arnaqueurs, elle représente 25,6 % des signalements, soit un peu plus d’un signalement sur quatre au Canada selon le Centre Antifraude du Canada (CAFC).
Des fraudes qui visent principalement les nouveaux arrivants
En effet, l’usurpation d’identité est très courante en Alberta, détaille Aminata Gnokana, coordinatrice des services d’établissement au CANAF (Centre pour nouveaux arrivants francophones).
Une personne qui arrive à avoir ton numéro d’assurance sociale (NAS), peut tout faire à ta place. C’est comme ton clone, elle peut prendre un prêt à ton nom, elle peut acheter une voiture, elle peut faire travailler à ta place. Et c’est justement l’une des fraudes les plus dangereuses
Selon un sondage mené par Scotiabank/Maru, 38% des nouveaux arrivants au Canada ciblés par des escroqueries, déclarent être tombés dans au moins une arnaque, contre 17% des résidents de longue date. Comme Aminata l’explique, les nouveaux arrivants sont particulièrement vulnérables à ces arnaques, « parce qu’ils découvrent encore le fonctionnement des institutions canadiennes. Ils ne savent pas toujours comment l’agence du revenu du Canada, les banques, la police, les services d’immigration ou d’autres organismes communiquent réellement avec les gens. Les fraudeurs exploitent justement cette méconnaissance, mais aussi l’urgence, la peur et parfois la barrière linguistique ».
Atelier de prévention de l’AJEFA
L’AJFAS (Alliance Jeunesse-Famille de l’Alberta Society) est régulièrement témoin de situations dans lesquelles des personnes immigrantes, nouvellement arrivées, en situation de précarité sont régulièrement victimes de fraude, d’exploitation ou de pratiques abusives, nous explique Robert Suraki Watum, directeur général adjoint de l’AJFAS. L’organisation identifie des situations plus fréquentes, telles que les faux consultants en immigration, les fausses offres d’emploi, les difficultés et pratiques discriminatoires liées au logement et les abus liés aux démarches administratives. L’AJFAS rapporte des situations très compliquées, « Une travailleuse francophone monoparentale a rapporté avoir été victime d’un employeur qui lui aurait proposé un emploi fictif et qui, par la suite, ne lui aurait pas payé certaines heures travaillées. Sa situation illustre la vulnérabilité particulière des personnes qui dépendent d’un emploi pour assurer leur stabilité financière et leur établissement au Canada », détaille Robert Suraki Watum.
Les différents organismes d’aide aux nouveaux arrivants tentent d’éviter ces situations par la prévention. Aminata Gnokana a, par exemple, organisé plusieurs ateliers au CANAF en partenariat avec l’AJEFA (l’association des juristes d’expression française de l’Alberta), afin d’informer les nouveaux arrivants sur le fonctionnement administratif de l’Alberta et de lister les types d’escroqueries auxquelles ils pourraient faire face dans leur installation.
Une législation qui protège peu les immigrés
Le problème n’est pas nouveau. En 2024, des avocats, des consultants et des agences d’immigration de l’Alberta s’étaient déjà exprimés, face à l’ampleur des cas d’escroquerie ciblant les travailleurs étrangers temporaires. À cette période, Steven Paolasini, consultant à SJP Immigration, affirmait au micro de Radio-Canada, que l’escroquerie prospérait parce que le programme des travailleurs étrangers temporaires était mal structuré et qu’il reposait sur la confiance accordée à l’employeur.
Le ministère du Travail, de l’Économie et du Commerce a apporté récemment une réponse législative à la problématique soulevée. Le 1er avril 2026, le projet de loi 26, The Immigration Oversight Act a été déposé. Il vise à la création d’un registre obligatoire pour les employeurs souhaitant recourir aux travailleurs étrangers temporaires, ainsi qu’à l’instauration d’un système de permis pour les consultants en immigration et les recruteurs de travailleurs étrangers. Pour Joseph Schow, ministre de l’Emploi, de l’Économie, du Commerce et de l’Immigration, cette loi est une réponse à « la perte de contrôle » du fédéral sur l’Immigration. Ainsi, derrière l’objectif affiché de régulation du marché de l’emploi et de lutte contre la fraude à l’emploi (fausses offres d’emploi, frais illégaux, exploitation de travailleurs …). Cette loi a également un objectif de régulation de l’immigration, le but est d’instaurer la priorité aux Albertains sur le marché du travail. Le ministre a tout de même insisté sur le fait qu’il n’y avait « absolument pas » de volonté de réduire le nombre de travailleurs étrangers temporaires. De son côté, la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI) s’inquiète d’une charge administrative accrue, notamment pour le secteur agricole où plus de la moitié des PME albertaines dépendraient de main-d’œuvre étrangère.
1 Les noms de ce témoignage ont été changés à la demande de la victime pour préserver son anonymat.
Lexique
Usurpation : action de prendre ou de s’approprier quelque chose qui ne nous appartient pas, souvent de manière illégitime ou frauduleuse.
Régulation : C’est l’ensemble des règles et des actions de surveillance mises en place par une autorité pour encadrer un secteur, corriger les défauts du marché et garantir la stabilité.