À l’approche du vote albertain du 19 octobre, Frédéric Boily constate un climat politique chargé, où se mêlent incertitudes, stratégies et perceptions parfois contradictoires.
Pour lui, l’un des éléments qui pourraient influencer l’humeur politique en Alberta se trouve… au Québec. Mais tout dépendra de l’ampleur d’une éventuelle victoire du Parti québécois. « Si le PQ arrive largement en tête, ça pourrait pousser les fédéralistes albertains à se mobiliser davantage, parce qu’ils verraient un contexte national plus tendu », explique-t-il. À l’inverse, un résultat plus faible diminuerait cette impression de pression politique.
Du côté des indépendantistes albertains, l’intérêt pour le Québec dépasse les succès électoraux du PQ.
Le Québec a longtemps été au centre de la dynamique politique nationale. Certains séparatistes albertains pensent que l’Alberta doit maintenant prendre cette place-là
L’idée n’est donc pas de copier un parti, mais de reproduire une posture : celle d’une province capable d’imposer un rapport de force au fédéral.
Que de questions !
Le référendum lui-même demeure difficile à anticiper. La question centrale — rester au Canada ou enclencher un processus formel — est accompagnée de neuf autres questions portant notamment sur l’immigration et des enjeux constitutionnels. On notera notamment la question 1 demandant si les gens souhaitent « que l’Alberta obtienne un plus grand contrôle sur l’immigration pour réduire les seuils et prioriser l’emploi local ? » ou encore la question 6 concernant l’appui à « une modification constitutionnelle pour que la province — et non Ottawa — sélectionne les juges des cours supérieures provinciales ».
On n’a aucune idée de la façon dont les gens vont répondre. Est-ce qu’ils vont tout remplir? Se concentrer sur la question principale ?
Au moment où l’entretien avec M. Boily a eu lieu, fin septembre, les sondages, eux, étaient stables : entre 60 et 70 % étaient pour le maintien de la province au sein du Canada, et une minorité, environ 25 %, souhaitait aller vers la séparation. Mais Frédéric Boily nuance : une partie des électeurs favorables au référendum ne serait pas réellement indépendantiste. « Certains veulent simplement donner un levier à Danielle Smith pour faire pression sur Ottawa. »
Trump et les Francos
L’ombre de Donald Trump plane aussi sur le débat, mais de manière inégale. « Du côté fédéraliste, on craint que l’Alberta devienne un 51e état », dit Boily, rappelant que le maire de Calgary, Jeromy Farkas, a évoqué cette possibilité. Pourtant, dans les milieux indépendantistes, Trump est beaucoup moins présent qu’on pourrait le penser : on accuse plutôt les fédéralistes de mener une « campagne de peur ». Preston Manning lui-même a parlé du bogeyman Trump, symbole d’un acteur extérieur, qui complique peut-être le débat, mais sans en être le cœur.
La francophonie albertaine, elle, a déjà choisi son camp. S’il y a des francophones qui appuient la séparation, d’un point de vue officiel, la CFA s’est prononcée très tôt pour le maintien de l’Alberta dans le Canada, notamment lors d’une conférence de presse à la Cité francophone en février dernier, aux côtés de Thomas Lukaszuk, leadeur de l’organisme Forever Canadian. « On n’est pas resté dans la neutralité. Le contexte du centenaire de la francophonie albertaine a peut-être aussi justifié ça », souligne le professeur Boily. Même si quelques francophones appuient l’indépendance, la position officielle demeure claire.
Alors que ce premier rendez-vous mensuel a permis à l’universitaire de planter le décor pour une Alberta en pleine introspection, tiraillée entre l’affirmation provinciale, les calculs politiques et les inquiétudes nationales, les prochains mois promettent d’être riches en matière d’analyse.