« À l’approche du 30 septembre, la question de la responsabilité collective face aux blessures de l’histoire coloniale s’impose avec une acuité particulière. Si cette date charnière permet de se souvenir des survivants des pensionnats et des enfants disparus, elle ne doit en aucun cas constituer une parenthèse mémorielle isolée, cantonnée à un simple rituel annuel », déclare avec passion Angelina Yellowbird, coordinatrice de la liaison PNMI (Premières Nations, Métis et Inuit) au Campus Saint-Jean, et elle-même membre du peuple métis.
Ceci est un message fondamental que porte la coordination du programme PNMI au Campus Saint-Jean de l’Université de l’Alberta. Ancré sur le territoire du Traité n° 6, le campus francophone devient le théâtre d’un dialogue vivant, où l’on cherche à démanteler les barrières invisibles héritées du passé pour bâtir, au jour le jour, une cohabitation équitable. « Entre transmission de l’histoire, pédagogie de l’empathie et appel pressant à un engagement non plus seulement porté par les Autochtones, mais partagé par toute la société », Angelina revient sur les enjeux d’une réconciliation qui ne fait que commencer.
Défaire les fantômes du passé dans les institutions postsecondaires
La coordinatrice rappelle que pendant des décennies, le système des pensionnats et les politiques d’assimilation ont ancré un sentiment profond de non-appartenance chez les peuples autochtones. L’éducation formelle n’était trop souvent pas pensée comme un outil d’émancipation, mais comme un mécanisme destiné à nier les identités et les cultures.
Aujourd’hui encore, affirme-t-elle, ce sentiment d’isolement persiste dans les amphithéâtres : de nombreux étudiants autochtones ressentent encore le poids de la solitude au sein des grands campus. Elle nous confie avec beaucoup d’émotions que :
Même aujourd’hui, je parlais à mon collègue qui me disait que ce sentiment de non-appartenance existe encore… Il me disait qu’il se sent toujours comme s’il est la seule personne autochtone dans ses cours et c’est vraiment un sentiment qui le met inconfortable. Ce sentiment de se sentir isolé
L’Université de l’Alberta offre des espaces d’accueil, par et pour les Autochtones, à l’image des services de soutien et des initiatives portées par la First Peoples’s House et le Campus Saint-Jean. Malgré les défis, un vent d’espoir souffle, porté par un intérêt grandissant des étudiants francophones et du corps professoral pour la reconnexion culturelle et le dialogue.
Vers une pédagogie de l’empathie et de la mise en situation
Comment outiller les jeunes générations pour qu’elles s’approprient cette histoire sans l’effacer ? La réponse à cette interrogation passe, selon Angelina Yellowbird, par une pédagogie incarnée et immersive. Pour faire comprendre la réalité des pensionnats, actifs jusqu’en 1996, il faut placer les apprenants au cœur de l’expérience. Elle décrit l’approche qui fait réfléchir les jeunes :
L’histoire des pensionnats de ce point de vue n’est pas une simple page de manuel lointaine, mais un héritage direct qui façonne les réalités contemporaines. La coordinatrice préconise plutôt une reconnaissance des structures systémiques qui les ont marginalisés, au lieu du rejet de la faute sur les individus.
La réconciliation : un fardeau partagé, un travail de longue haleine
Par ailleurs, l’interlocutrice dénie le fait de faire reposer tout le poids de la réconciliation sur les épaules des communautés autochtones. S’investir dans ce processus ne signifie pas attendre que les premiers concernés fassent tout le travail d’explication. La coordinatrice le souligne avec force :
La réconciliation, c’est d’encourager les diverses communautés et personnes de s’engager dans ce processus et d’apprendre la réalité… Aujourd’hui, c’est tombé sur la responsabilité des personnes autochtones de faire tout ce travail. Ça devient lourd, […] à la fin de la journée, on ne peut pas juste rentrer chez nous et enlever ce chapeau de réconciliation. Ça fait partie de notre identité, ça fait partie du vécu
Il ressort de ses propos que la peur de mal faire ne doit pas être un prétexte à l’inaction ; l’apprentissage implique le droit à l’erreur, pourvu qu’il soit guidé par la compassion, l’écoute active et l’humilité.
Bâtir des ponts durables sur le territoire du Traité n° 6
Au Campus Saint-Jean, ancré sur les terres du Territoire du Traité n° 6, la coordinatrice de liaison PNMI représente la réconciliation dans l’action concrète : ateliers de sensibilisation, création d’espaces de discussion ouverts et sans jugement, et moments de recueillement partagés.
Si le 30 septembre demeure une journée de lourdeur, de recueillement et de mémoire en famille, le travail de cohabitation harmonieuse se poursuit le 1er octobre et tous les jours de l’année.