le Mercredi 14 octobre 2026
le Mercredi 14 octobre 2026 7:00 Arts et culture

Pénurie d’enseignants francophones en musique : briser le cercle vicieux

Coordinatrice de projets au CDM, Amy Painchaud Bloos (robe rouge) est aussi une artiste. Ici, lors du Galala Après-Dark de 2024.
 — Crédit : Julianna Damer
Coordinatrice de projets au CDM, Amy Painchaud Bloos (robe rouge) est aussi une artiste. Ici, lors du Galala Après-Dark de 2024.
Crédit : Julianna Damer

En Alberta, la musique francophone se trouve à la croisée des chemins. Les écoles souffrent d’une pénurie d’enseignants spécialisés, ce qui fragilise l’éducation musicale.

Pénurie d’enseignants francophones en musique : briser le cercle vicieux
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Des voix passionnées comme celles d’April Heinrich et d’Amy Painchaud Bloos du Centre de développement musical (CDM), aux côtés d’artistes chevronnés comme le chef Laurier Fagnan, s’élèvent pour défendre la musique comme un langage universel et un vecteur de fierté francophone.

Le Franco a commencé à s’intéresser à la question du manque d’enseignants francophones pour la musique en Alberta dans la foulée de la participation de la Franco-Albertaine Molly Gratton, au Festival international de la chanson de Granby, au mois d’août dernier, lors du volet Jamais Trop Tôt. Au hasard des conversations avec elle et Amy Painchaud Bloos, la coordinatrice de projets au CDM, la question du manque d’enseignants en musique avait été effleurée. « Oui, à mon école, il n’y avait pas de professeur de musique francophone disponible », confirme Molly Gratton. J’ai donc décidé de fréquenter une école anglaise, puisque c’est la seule école secondaire dans ma région », en parlant de la St. Paul Regional High School, qui, elle, offre des cours de musique.

« Doctorante au Campus Saint‑Jean, April Heinrich décrit de façon assez colorée la situation au primaire en reprenant à sa manière la fameuse métaphore de la saucisse Hygrade : « On n’a pas d’enseignants de musique parce qu’on n’a pas de cours, parce qu’on n’a pas d’élèves ; mais on n’a pas d’élèves parce qu’on n’a pas d’enseignants de musique. » 

Une formation trop généraliste

Ce cercle vicieux, dit-elle, s’explique par une formation des enseignants trop généraliste, un curriculum dépassé et une perception élitiste de la musique.

La musique, c’est un autre langage. Si on n’est pas capable d’enseigner le langage de base à tout le monde, on ne peut pas le transmettre

— April Heinrich - Crédit : gracieuseté

Son parcours illustre les limites du système : faute de programme complet en musique au Campus Saint-Jean, elle a dû poursuivre ses études en anglais, puis en Hongrie, où elle a découvert la pédagogie Kodály. Inspirée par cette philosophie du maître compositeur hongrois Zoltán Kodály, elle milite pour une éducation musicale plus inclusive et accessible.

Pour éviter les quiproquos, le directeur de thèse d’April au Campus St-Jean, Laurier Fagnan, nuance toutefois certaines perceptions. Celui qui est à la tête de la Chorale Saint-Jean depuis 1995 – la plus impressionnante de l’Ouest canadien avec 80 choristes cette année – rappelle que si le Campus Saint-Jean n’a pas, il est vrai, de baccalauréat complet en musique, il offre bel et bien des programmes solides : une majeure et une mineure en éducation musicale au secondaire, une mineure au primaire, avec des ententes de longue date avec le Campus Nord.

« Nos programmes couvrent toute la gamme de la maternelle jusqu’à la fin du secondaire », souligne le professeur et chef de chorale de réputation internationale.

En sortant de nos programmes, nos finissants sont bien placés pour enseigner à tous les niveaux, que ce soit le chant choral ou l’harmonie

— Laurier Fagnan - Crédit : Erik Visser

Contrairement à l’idée d’un vide institutionnel, il affirme que les bases musicales sont bel et bien existantes. « De plus, l’augmentation récente de la population étudiante au Campus nous amène un plus grand nombre d’étudiant.e.s dans nos programmes de musique. Le doyen Jason Carey et moi avons déposé une demande pour une subvention importante de Patrimoine justement pour augmenter le nombre de personnes étudiant dans nos programmes d’éducation musicale; nous l’avons reçue, alors il y a de l’espoir à l’horizon ! »

Il faut néanmoins noter que la musique a une place réduite dans le curriculum albertain. Selon Mme Heinrich, les directives prévoient environ 45 à 60 minutes de musique par semaine au primaire, bien moins que pour les matières de base. Le curriculum francophone, dont la dernière révision remonterait à 1989, peine aussi à refléter l’évolution des pratiques pédagogiques, des genres musicaux et d’une francophonie albertaine transformée par l’immigration. Cela exige, selon April Heinrich, une pédagogie musicale adaptée et inclusive.

Quant au secondaire, dans la région d’Edmonton, il n’y a que les écoles Maurice-Lavallée et Michaëlle-Jean qui ont des enseignants de musique. Pourquoi ? Parce que techniquement, ce sont les seules écoles qui ont des classes de la 10e à la 12e année. Amy Painchaud Bloos mentionne cependant que ce ne fut pas toujours le cas. « La situation s’améliore progressivement petit à petit », concède néanmoins celle qui est aussi une artiste. Ailleurs, les activités reposent parfois sur des clubs parascolaires.

Le financement accentue l’écart. Les établissements francophones, moins populeux, doivent offrir les mêmes matières avec moins de ressources, rendant difficile l’embauche d’un spécialiste.

Le rôle central du CDM

À Edmonton, le Centre de développement musical est devenu un acteur incontournable. Depuis environ 25 ans, il offre des cours crédités de musique aux élèves de 10e, 11e et 12e année. Des artistes et des musiciens se rendent notamment dans les quatre écoles de la 7e à la 12e année du Conseil scolaire Centre-Est. Sous la supervision des conseils scolaires, les jeunes peuvent ainsi suivre le curriculum et obtenir cinq crédits, sans frais directs pour leurs parents.

April Heinrich et Amy Painchaud Bloos se sont donné pour mission de multiplier les initiatives pour soutenir les enseignants et les élèves. « Moi, explique April Heinrich, j’essaie de rendre ça plus accessible au monde.  Si c’est toi qui enseignes le cours de musique, tu es enseignant de musique. Point final. » Son travail consiste à développer des ressources simples, des ateliers et même une encyclopédie de terminologie musicale vulgarisée. Elle veut convaincre les enseignants généralistes qu’ils peuvent transmettre la musique, même sans formation poussée, mais de prendre à tout le moins pour les étudiants en pédagogie une mineure ou une majeure en éducation musicale.

À propos de son étudiante, Laurier Fagnan se montre d’ailleurs élogieux : « April est formidable et passionnée par l’éducation musicale. Sa thèse doctorale sera sans doute un document important qui proposera des pistes à suivre à l’avenir. » Son doctorat, nourri par le terrain franco-albertain, vise effectivement à repenser l’éducation musicale francophone.

Former la relève

Mme Heinrich et Mme Painchaud Bloos misent aussi sur les anciens participants du Galala et de La Chicane. Lancé de façon informelle en janvier, le programme des Ambassadeurs du CDM accompagne de jeunes adultes par du mentorat individuel et collectif, ainsi que par des ateliers sur le professionnalisme. Ceux qui se dirigent vers l’éducation sont encouragés à faire au moins une mineure en éducation musicale.

Pour Mme Painchaud Bloos, cette stratégie pourrait aussi aider le Campus Saint-Jean à maintenir des cours qui risquent autrement de ne pas être offerts faute d’inscriptions : « S’il n’y a pas assez d’élèves pour donner les cours, on va leur fournir des élèves ! » Plusieurs ambassadeurs étudient déjà en musique et reviendront cette année. Après leur participation bénévole à La Chicane, le verdict des enseignants a été sans équivoque : « Nos ambassadeurs ont relevé le défi et ils ont dépassé les attentes. » Une façon de faire en sorte que le cercle vicieux devienne enfin un cercle vertueux.

Lexique

Le Galala : Évènement artistique francophone annuel produit par le CDM et permettant à des artistes amateurs de tous âges de se produire sur scène aux côtés de musiciens professionnels.

La Chicane : À la fois festival et concours de musique pour les jeunes Franco-Albertains de la 7e à la 12e année, présenté en partenariat avec le CDM et le  Festival Théâtre Jeunesse de l’Alberta (FTJA) de L’Unithéâtre.