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le Mercredi 28 février 2024 11:19 Arts et culture

Vêtir son identité au quotidien

Le port de la tenue traditionnelle est un signe de patriotisme pour bon nombre d’immigrants africains. Photo : Archives - Le Franco - Arnaud Barbet
Le port de la tenue traditionnelle est un signe de patriotisme pour bon nombre d’immigrants africains. Photo : Archives - Le Franco - Arnaud Barbet
(IJL - RÉSEAU.PRESSE - LE FRANCO) - Le port de la tenue traditionnelle est une pratique couramment observée parmi les immigrants d’origine africaine et caribéenne. Mais pour certains Franco-Albertains d’adoption, arborer ces étoffes va bien au-delà du simple acte vestimentaire : c’est un symbole profond de fierté et de patriotisme.
Vêtir son identité au quotidien
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Georges Pigoue porte des tenues traditionnelles du Cameroun presque tous les jours pendant l’été. Photo : Courtoisie

«L’habit traditionnel, pour moi, c’est une habitude de vie», lance d’entrée de jeu le Camerounais d’origine, Georges Pigoue. En été, raconte-t-il, c’est presque chaque jour qu’il enfile une chemise traditionnelle. Cette pratique lui permet non seulement de célébrer la culture de son pays, mais aussi d’encourager ses compatriotes qui ont participé à la confection de chaque pièce. «On veut que les artisans continuent à gagner leur vie et on veut dynamiser l’économie locale», exprime-t-il. 

L’expression vestimentaire est, aussi, un bon moyen de mettre en lumière les «subtilités et les différences culturelles» qui peuvent exister au sein d’un seul et même pays. Cette diversité, mentionne-t-il, est particulièrement évidente au Cameroun où chacune des dix régions arbore une tenue traditionnelle distincte. 

Parmi celles-ci, on retrouve le kaba porté par les femmes du Sud, le «sandja» très populaire chez les peuples du littoral, ainsi que la tunique en toghu, un vêtement traditionnel caractéristique de la région du Nord-Ouest.

Mariama Cire Balde, vice-présidente de l’AGC, et Cherif Bayo portent le kendéli mélangé avec du bazin blanc. La Basse hauteGuinée est représentée comme la terre-mer de ce textile. Photo : Courtoisie – OCms – Raphaël Oulaï

Une fibre unique 

«Les textiles des habits traditionnels, les couleurs, les formes dénotent des coutumes et de l’identité propre de chaque région naturelle. Ça permet de nous différencier et ça fait notre fierté», renchérit, quant à elle, Mariama Cire Balde qui est originaire de la République de Guinée.

À l’image du Cameroun, ce pays de l’Afrique de l’Ouest est réputé pour sa variété de techniques de teinture des textiles et sa diversité de tenues traditionnelles. Le lépi, un pagne de couleur indigo qui a été porté par le Syli national – éléphant national en soussou – lors de la Coupe d’Afrique des nations de football, est une des principales tenues traditionnelles du territoire, explique-t-elle.

Dans les différentes régions, on trouve également d’autres tissus caractéristiques tels que le kendéli en Basse Guinée et le bakha en Haute Guinée. «On a aussi le textile forêt sacrée qui est porté par les peuples de la zone forestière et qui se démarque souvent par sa teinte ocre», ajoute celle qui occupe la vice-présidence de l’Association des Guinéens de Calgary (AGC). 

Anne Marie Camara, une Guinéenne qui habite à Edmonton, exprime un sentiment similaire. D’après elle, les habits traditionnels africains sont souvent ornés de motifs et de symboles qui ont une signification profonde et qui évoquent «les croyances et les traditions» de chaque peuple. 

C’est dans un effort de célébrer cette grande richesse qu’elle revêt fréquemment les tenues qu’elle collectionne par dizaine. «J’ai des valises pleines de robes, je les ramène avec moi chaque fois que je visite mon pays», précise-t-elle.

Anne Marie Camara, estime que les habits traditionnels africains sont souvent ornés de motifs et de symboles qui ont une signification profonde et qui évoquent «les croyances et les traditions» de chaque peuple. Photo : Courtoisie

Des tenues pour toutes les occasions

«Et si l’habit ne fait pas le moine» comme le dit le dicton, Anne Marie soutient qu’il permet néanmoins de distinguer tout un chacun dans la masse de vêtements nord-américains. Lorsqu’elle enfile une robe, un pagne ou une chemise pour se rendre au travail ou pour vaquer à ses occupations quotidiennes, il s’agit pour elle d’un moyen de «s’afficher» et de signaler aux autres «qu’elle est africaine».

«Ça te rend différent des autres et ça attire la curiosité parce que nos vêtements sont très colorés. Il y a toutes sortes de personnes qui me posent des questions et ça me rend heureuse d’y répondre ou même de leur offrir une chemise», affirme-t-elle. 

Baptêmes, mariages, jours de l’indépendance, les robes les plus travaillées et colorées qu’elle possède sont cependant réservées à certaines occasions. «Dans notre pays, il y a beaucoup plus d’occasions spéciales et de cérémonies. Ici, comme on a moins de festivités, je porte souvent mes robes le dimanche pour aller à l’église», admet la Guinéenne.

Une thèse que soutient également Mariama Cire Balde qui souligne que même si les textiles traditionnels ont été modernisés ces dernières années pour être portés au quotidien, elle réserve ses tenues surtout pour des moments spéciaux. «Toute la famille, toute la communauté porte la tenue lors du jour de l’indépendance, par exemple. Sinon, en été, je porte aussi certaines tenues plus décontractées pour aller travailler», dit-elle.

Natacha Jean-Jacques porte la robe traditionnelle karabela. Photo : Courtoisie

Une tradition sans frontières

Il n’y a pas qu’en Afrique où les tenues traditionnelles sont sources de fierté. Dans les Antilles, et particulièrement en Haïti, cette tradition se poursuit avec le tissu karabela porté depuis le 18e siècle. Ce textile reflète avant tout un mode de vie hérité des paysans. «C’était un tissu porté par les ouvriers [notamment agricoles] dans la vie de tous les jours», explique Natacha Jean-Jacques. 

Aujourd’hui, ce tissu à la teinte bleu clair est souvent agrémenté de broderies et de dentelles lorsqu’il est utilisé pour confectionner des robes traditionnelles. «On la porte pendant le Carnaval d’Haïti et dans d’autres festivals culturels, mais plus vraiment au quotidien», soutient celle qui préside le Haïti Alberta Sports and/et Culture Club, à Calgary. 

Ces dernières années, des artisans haïtiens ont également commencé à créer des robes traditionnelles «plus modernes» dans différentes couleurs et divers matériaux.

Natacha, quant à elle, préfère l’exemplaire dont elle est propriétaire, fabriqué à partir du tissu porté par ses ancêtres. «Cela évoque l’histoire de notre peuple, alors je tiens à cette version traditionnelle.»

Elle aspire également à partager les origines de cette tenue avec la jeune génération d’Haïtiens, dont la plupart sont nés en Alberta, loin de leur terre d’origine. «Je pense que les parents ont un devoir envers leurs enfants, celui de leur transmettre cette part d’histoire, et les encourage à perpétuer le port de la tenue traditionnelle», conclut-elle.

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