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le Vendredi 6 octobre 2023 17:19 Campus Saint-Jean

Changement de cap pour le Campus, les interrogations persistent

Une page web a été inaugurée pour expliquer le processus de décolonisation du Campus Saint-Jean et fournir des précisions sur le sort de la salle historique. Photo : Capture d’écran
Une page web a été inaugurée pour expliquer le processus de décolonisation du Campus Saint-Jean et fournir des précisions sur le sort de la salle historique. Photo : Capture d’écran
(IJL-RÉSEAU.PRESSE-LE FRANCO) - L’Université de l’Alberta a inauguré une page web, le 24 septembre dernier, pour expliquer le processus de décolonisation en cours au Campus Saint-Jean et apporter des précisions quant au sort qui sera réservé à la salle historique et à son contenu. Malgré les efforts déployés par l’administration pour «éviter les malentendus au sein de la communauté francophone», certaines questions semblent subsister.
Changement de cap pour le Campus, les interrogations persistent
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Dans sa mise au point, l’administration affirme avoir déplacé les objets de la salle historique dans un entrepôt du Campus afin d’effectuer des travaux qui devaient être achevés avant le début de la rentrée scolaire. Parallèlement, les rénovations ont permis aux administrateurs de prendre du recul et de se livrer «à un exercice de réflexion sur la manière dont les objets étaient présentés» au sein de la salle Onésime Dorval, explique l’Université. 

Entre autres, l’histoire de l’institution Saint-Jean était présentée sans cadre pédagogique et en ne «mentionnant que très peu le rôle important que l’ordre des Oblats [a] joué dans le génocide culture[l] perpétré par les pensionnats autochtones». Cette lacune, explique l’administration, contrevient aux «principes de base d’inclusivité et de décolonisation». 

Dans une communication par courriel avec la rédaction du journal, le bureau du doyen ajoute que la page web vise également à démentir les «allégations que des objets d’importance historique avaient été jetés ou détruits […]». De telles allégations n’ont jamais été relayées ni dans les articles publiés dans vos pages ni dans l’article subséquemment mis en ligne par Radio-Canada

Rappelons que des membres du personnel du Campus Saint-Jean et des représentants d’organisations franco-albertaines avaient plutôt expliqué à la rédaction que le démantèlement de la salle historique entraînait, selon eux, une forme d’effacement de leur patrimoine.

Les explications fournies par l’administration du Campus ne parviennent pas à apaiser le président de l’Association canadienne-française de l’Alberta (ACFA), Pierre Asselin, qui exprime sa perplexité face à la situation. «Donner des raisons, c’est un autre mot pour donner des excuses», laisse-t-il tomber sans équivoque. Il insiste notamment sur le fait que les justifications avancées ne modifient en rien le constat que la salle historique, considérée comme l’«un des seuls lieux de mémoire de la communauté francophone», a été démantelée sans consultations préalables. 

«Ça ne change rien, on est encore inquiets. Surtout après que l’Université ait ensuite tenté de faire disparaître l’affichage en français au Campus Saint-Jean», ajoute-t-il en faisant référence à l’enseigne unilingue anglaise qui a été installée puis retirée à la mi-septembre.

Rétablir les faits sans ajouter de l’huile sur le feu

La présidente de la Société historique francophone de l’Alberta (SHFA), Claudette Roy, abonde dans le même sens, mais cherche à éviter d’exacerber les tensions dans l’espoir de «rétablir les relations» avec les membres de l’administration du Campus. 

«On continue à croire que Saint-Jean est un lieu de mémoire et pas seulement la salle historique. On attend de rencontrer les autorités responsables pour poser des questions et pouvoir s’occuper pleinement de notre responsabilité et de notre mandat, soit la protection et le rayonnement du patrimoine francophone albertain», mentionne-t-elle.

La présidente souhaite aussi rétablir certains faits. Elle rappelle que la SHFA ne se met pas «le nez dans un dossier qui ne la regarde pas», bien au contraire. Après tout, cette entité a été fondée par l’ACFA, la Fédération des conseils scolaires francophones de l’Alberta (FCSFA) et le défunt Institut pour le patrimoine de la francophonie de l’Ouest canadien du Campus Saint-Jean justement dans le but de préserver et diffuser l’histoire des francophones en Alberta. 

«On est chef de file, on est reconnu comme Provincial Heritage Organization par la province et nous, ce qu’on veut, c’est que notre histoire soit respectée tout comme celle des autres», mentionne Claudette Roy. 

Pierre Asselin est le président de l’ACFA. Photo : Courtoisie

Un modus operandi critiqué

Le président de l’ACFA précise qu’il n’a rien contre le processus de décolonisation entamé par l’administration de l’Université, mais plutôt la manière dont il a été mis en marche, en ne prenant pas en compte le statut des francophones dans l’histoire constitutionnelle du Canada. Il déplore, en outre, que les démarches du Campus fassent abstraction du fait que les francophones «sont à risque, eux aussi, d’assimilation par la majorité». Dans ce cadre, leur patrimoine devrait être protégé plutôt que perçu comme un «embarras» ou une «tâche sur la francophonie actuelle», dit-il. 

«On reconnaît que les Oblats ont fondé Saint-Jean et ont offert ce legs merveilleux à la communauté francophone. On reconnaît aussi le triste rôle qu’ils ont joué dans la création des pensionnats. Tout le monde veut participer à la décolonisation, mais ça ne devrait pas passer sur le dos des francophones en posant des gestes assimilateurs et en niant notre passé», avance Pierre Asselin.

Si l’administration du Campus précise sur son site web avoir consulté plusieurs dirigeants dans le cadre du lancement de son processus de décolonisation, l’ACFA maintient sa version et affirme ne pas en avoir entendu parler. «Je ne suis pas au courant de cet exercice de réflexion qui a eu lieu et aucune des parties prenantes à qui j’ai parlé n’est au courant non plus. Peut-être que le doyen a eu sa propre réflexion, mais la communauté francophone n’y a certainement pas participé. C’est simplement faux», déclare Pierre Asselin. 

Rappelons que le doyen du Campus Saint-Jean soutient avoir consulté le directeur général de la Société historique francophone de l’Alberta (SHFA), Denis Perreaux, et Frank McMahon, l’ancien directeur de l’Institut pour le patrimoine de la francophonie de l’Ouest canadien, au sujet de la salle historique. 

«Une conversation de corridor ne constitue pas une consultation. Denis Perreaux a eu une brève rencontre avec le doyen et se demande, si consultation il y a eu, pourquoi ses recommandations n’ont pas été respectées», mentionne Pierre Asselin. Quant à l’état des discussions avec Frank McMahon, le président de l’ACFA se demande pourquoi elles n’ont pas été rendues publiques. 

Des consultations grandement attendues

Selon les informations présentées sur la page web, la salle Onésime Dorval sera d’abord utilisée comme un espace de bureaux et pourra, par la suite, «accueillir des activités d’enseignement, de recherche, de formation continue ou des événements communautaires». En ce qui concerne les objets qui étaient exposés dans la salle, certains d’entre eux, qui revêtent une «importance historique», seront présentés, après avoir été catalogués, dans un endroit à déterminer sur le Campus. 

Interrogé par la rédaction sur les prémisses de ce projet visant à présenter l’histoire du Campus et de la francophonie albertaine, qui n’avait pas été rendu public jusqu’à présent, le bureau du doyen précise, dans un courriel, que «la décision de créer [ce] projet […] a été évoquée de nombreuses fois à l’interne depuis la prise de décision de rénover les espaces du Campus». Des consultations seront également menées pour décider du format de l’exposition.

«[…] Toutes les parties prenantes qui le souhaiteront pourront s’exprimer sur la meilleure manière de présenter [l]e projet […] Le cadre reste néanmoins à établir, car nous ne pouvons actuellement ni donner de date précise, la situation dépendant du financement des travaux prévus», écrit l’administration du Campus dans un échange de courriel.

Le président de l’ACFA exprime sa confusion face au changement soudain de direction concernant le devenir des artefacts de la salle historique. «Ce n’est pas ça que l’administration disait auparavant. Ils disaient que ce n’était pas le rôle du Campus de conserver ces objets. Le doyen semble changer le narratif, mais il reste à voir ce qui adviendra», explique Pierre Asselin. Il espère également que les futures consultations seront menées dans un cadre formel. «Si on parle de consultations dans le sens du mot qui a été utilisé jusqu’ici, ce ne sera pas satisfaisant», appuie-t-il.

Même son de cloche du côté de Claudette Roy qui s’attend à ce que la SHFA fasse partie des consultations afin de garantir qu’elles soient «inclusives, honnêtes et authentiques». «Quand on se parle et qu’on discute, des fois, il y a des bonnes idées qui [émergent]», laisse-t-elle tomber avec un grain d’espoir dans la voix.

GlossaireExacerber : Pousser un état, une situation à un très haut degré