Éduquer pour effacer les étiquettes : l’histoire de Sandra Adjou

Écrit par : Francopresse

26 mai 2021

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La présidente et fondatrice du Centre pour l’identité et la culture africaines, Sandra Adjou. Crédit : Evans Baffour – Jackie Becky Media/Courtoisie CICA

FRANCOPRESSE – Sandra Adjou se présente comme une fière Canadienne et Béninoise. En 2011, MBA en poche et le ventre bien gonflé par une première grossesse, elle a quitté Paris, où elle s’était installée, à destination du Québec avec son conjoint, Karl Akiremy. Cinq ans plus tard, alors que la famille allait encore s’agrandir, le travail les a attirés à Toronto. Dès leur arrivée dans la Ville Reine, Sandra Adjou a ressenti l’urgence d’agir pour valoriser l’héritage des personnes afrodescendantes. 

Le parcours migratoire de Sandra Adjou a commencé lorsqu’elle était enfant. Née au Bénin, elle a beaucoup voyagé avec ses parents et a vécu au Maroc, en Suisse et en France. 

C’est donc tout naturellement qu’elle s’est dirigée vers des études en commerce international, à Paris; son plan de carrière était précis et devait la mener sur les cinq continents. 

C’est lors d’une visite à Montréal pour le mariage d’un cousin qu’elle a été séduite par l’accueil chaleureux de la ville. C’est là que la question s’est posée pour Sandra Adjou et son conjoint : et s’ils venaient s’établir de ce côté de l’Atlantique? 

«J’ai fait mes bagages; mes parents m’ont dit que j’étais folle!» lance-t-elle en riant. La décision était sans équivoque : le couple a entrepris les démarches pour obtenir la résidence permanente depuis Paris.

La famille Adjou-Akiremy : Christopher, Sandra, Marie-Carlène et Karl. Crédit : Courtoisie Sandra Adjou

Sandra Adjou et Karl Akiremy sont débarqués à Montréal en 2011, à sept mois de grossesse. La Béninoise d’origine a rapidement créé des attaches et a renoué avec des amis d’enfance et d’université. 

«C’est le plus bel accueil que j’ai eu», dit-elle en se remémorant les nouvelles amitiés et les quidams qui l’arrêtaient dans la rue pour cajoler sa petite. «J’ai été entourée de soins, d’attention. Ça s’est super bien passé.» 

Bien sûr, l’éloignement s’est avéré difficile. Lorsqu’elle vivait à Paris, ses parents, qui sont toujours restés au Bénin, visitaient leurs trois enfants parisiens quelques fois par année. En Amérique du Nord, ils ne viennent en visite qu’une fois par année. Le changement de fuseau horaire a aussi rendu les communications plus compliquées. 

N’empêche, la petite famille considérait prendre racine! Ce qui serait fait à Toronto, les perspectives d’avancement professionnel incitant le couple à défaire leurs bagages pour de bon.

Refuser les étiquettes 

Au Canada, Sandra Adjou a dû lutter contre les étiquettes. «On catégorise souvent les immigrants. Il faut retourner à l’école, suivre des formations. J’ai refusé ça», laisse-t-elle tomber. 

«Je n’ai pas voulu qu’on me mette dans une case. Je venais de faire six années à l’université, pourquoi en ajouter?» 

Cette décision s’est avérée fructueuse : elle a rapidement obtenu de super postes «qu’une immigrante n’aurait pas», aux dires des autres, dans des multinationales. 

Malgré les cinq années d’expérience du couple en sol canadien et leur citoyenneté canadienne en poche, l’arrivée à Toronto a été plus difficile qu’à Montréal. La moitié de la population est issue de l’immigration et moins de 10 % de la population parle le français, selon le recensement de 2016. 

Cette double minorité a rattrapé la famille Adjou-Akiremy : le fait d’être francophones dans un milieu très multiculturel complexifie l’intégration, a constaté Sandra. Ils ont dû «s’intégrer dans une communauté franco-ontarienne qui est de toutes les couleurs» et répondre ad nauseam à la question : «Tu viens d’où?»

Ses parents étant fiers de leurs origines, Sandra Adjou avait déjà une fibre identitaire forte. Elle croit que ç’a fait la différence lorsqu’elle a rencontré des obstacles.

«Quand on a des enfants nés dans la diaspora, on n’a pas de gens qui nous ressemblent autour, pas de grands-parents, d’oncle et de tantes, de cousins et de cousines», souligne-t-elle. 

En situation d’immigration, la construction identitaire passe inévitablement par les parents; mais ceux-ci rencontrent souvent des défis importants, qui relèguent l’histoire personnelle au bas de la liste des priorités. 

La solution : l’éducation 

Les parents transmettent donc parfois peu l’héritage familial, et les modèles qui sont présentés hors du cercle familial sont souvent associés à l’esclavage ou à la ségrégation raciale, de sorte que «les enfants ne connaissent pas qui ils sont, ils n’ont pas d’ancrage», estime Sandra Adjou.

La famille Adjou-Akirémy faisait son bonhomme de chemin lorsqu’un jour, la petite est rentrée de l’école en demandant si elle pouvait être Blanche. La question a atteint Sandra comme une flèche au cœur. 

Une amie de sa fille âgée de 6 ans a pour sa part demandé à ses parents pourquoi elle est Noire. 

Une troisième fillette, dont la mère est Sénégalaise et le père Français, ne se disait que Française. 

Sandra Adjou n’a trouvé qu’une solution à ces épisodes déconcertants : l’éducation, «l’arme la plus puissante qu’on puisse utiliser pour changer le monde», pour reprendre les propos de l’homme politique sud-africain Nelson Mandela.  

Le CICA en plein atelier, en 2019, au centre communautaire George Chuvalo de Toronto. Crédit : Evans Baffour – Jackie Becky Media/Courtoisie CICA

C’est comme ça qu’est né le Centre de l’identité et de la culture africaines (CICA), un organisme à but non lucratif incorporé en septembre 2018 ayant pour objectif de valoriser l’héritage africain : «On veut des histoires positives», martèle Sandra Adjou, qui en est la fondatrice et présidente. 

«On veut se réapproprier une partie de notre histoire, volée par le colonialisme. L’esclavage, ce n’est qu’un pan de l’histoire», plaide-t-elle. 

Le CICA a d’abord œuvré à l’échelle locale, en proposant des ateliers à l’école que fréquentent les enfants Akiremy. Ensuite, les activités du CICA se sont déplacées dans un centre communautaire pour recevoir des gens venant du tout Toronto. 

Avec la pandémie et la création d’un volet virtuel, des gens d’Ottawa, de Montréal, de Paris et du Sénégal se sont joints aux ateliers. 

Le CICA s’adresse à tout le monde, pas qu’aux immigrants venus récemment d’Afrique; il attire beaucoup de Néo-Canadiens ayant immigré il y a quelques années et dont les enfants sont nés ici. 

Sandra Adjou aimerait bien y accueillir encore plus de gens de tous les horizons : «Notre but ultime, c’est que le regard change, qu’il y ait plus d’inclusion, plus de respect, plus de valorisation. On veut que les jeunes de demain soient Canadiens à part entière.» 

Elle souhaite les voir décomplexés comme elle l’est. «Durant tout mon parcours, la conscience de qui je suis a fait une différence dans les décisions que j’ai prises.» Elle a rejeté les étiquettes et gardé en tête que son immigration n’était pas une chance, mais une plus-value.

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La transmission générationnelle 

Sandra Adjou a rencontré une «gardeuse de connaissances» algonquine, Janique Labelle, alors qu’elles étaient toutes deux invitées à une émission réalisée par la Fédération des ainés et des retraités francophones de l’Ontario (FARFO) portant sur la transmission de la culture d’une génération à l’autre. 

«Quand on nous posait des questions, on avait les mêmes réponses», a relevé la fondatrice et présidente du CICA. Ce constat l’a émue. 

Chez les Afrodescendants comme chez les membres des Premières Nations, la transmission culturelle est assurée par les contes, les chants et la passation des savoirs des grands-parents aux petits-enfants. «On comprenait ce désir, ce besoin que l’histoire soit transmise, peu importe les pressions qu’il y a eu. Que la valorisation se fasse.»

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Savoir s’entourer 

Pour l’avoir elle-même fait, Sandra Adjou est bien consciente qu’il est difficile de trouver sa place et de naviguer à travers tous les messages qui circulent.

«Il faut s’assurer de réussir ce pour quoi tu es venu : il y a des compromis à faire, mais il faut se mettre toutes les chances de son côté.» Avec un plan et des échéances, même. 

À ses yeux, les personnes qui ont la possibilité de préparer leur immigration doivent absolument le faire pour s’intégrer le plus aisément possible dans leur société d’accueil. «Évidemment, il y a des histoires très douloureuses» qui empêchent de le faire, reconnait-elle.

Qu’importe la situation, l’immigration n’est psychologiquement pas facile, et pour alléger le quotidien, il faut savoir s’entourer, estime la Canadienne et Béninoise. «C’est important d’avoir des contacts, de faire du bénévolat, de cibler des emplois», conseille-t-elle. 

La mère, professionnelle et bénévole suggère de garder le cap sur ses intentions premières : «Quand tu sacrifies trop, tu as du mal à te porter toi-même.» 

«Tout le monde doit tirer le meilleur de sa vie. Chacun a quelque chose à apporter sur la Terre, mais il faut les meilleures conditions», estime Sandra Adjou. 

Ce sur quoi elle œuvre avec l’équipe du CICA, «un enfant à la fois».

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