le Samedi 22 juin 2024
le Lundi 10 avril 2023 23:17 Chronique

L’avenir de la démocratie libérale

L’avenir de la démocratie libérale
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Lors d’un entretien accordé à L’Express (France – 9 mars 2023) en guise de promotion de son dernier livre, Libéralisme, vents contraires (2023), le théoricien politique américain Francis Fukuyama affirmait : «Je ne vois […] pas de système alternatif crédible au libéralisme». Et le penseur de conclure : «Je reste […] d’un optimisme prudent».

Étienne Haché – Chroniqueur

Avec raison. Contrairement à bien des idées reçues, l’analyse que nous avait offerte Fukuyama en 1992 dans son légendaire ouvrage La fin de l’histoire et le dernier homme n’était pas uniquement celle d’une victoire des démocraties libérales sur toutes les autres structures politiques jugées désuètes et dépassées par le progrès. L’autre temps fort de l’ouvrage, mais si peu mentionné par les commentateurs, portait sur la question de savoir comment il sera possible, à l’avenir, pour les démocraties occidentales et leur fer de lance, le libéralisme, de s’articuler et de se définir sans renoncer aux valeurs de liberté et d’égalité.

D’ailleurs, cette question est devenue si importante que Fukuyama, à l’instar de John Rawls, Jürgen Habermas et Amartya Sen, y consacre des pans entiers dans ses écrits ultérieurs.

Système politique et économique voué à assurer l’ordre mondial par des accords et des traités multilatéraux, la démocratie libérale n’est pas encore parvenue à assurer de meilleures conditions de vie et une plus grande redistribution des richesses. S’il faut bien admettre d’énormes progrès liés à la mondialisation et à la globalisation des échanges, il y a un assez large consensus que certains aspects du libéralisme doivent être mieux maîtrisés. 

Ceci pour deux raisons : contrer les velléités impérialistes de certains États et répondre au ressentiment populaire à l’égard du pouvoir et des institutions.

Du loup au retour du protectionnisme

On a cru qu’en lui ouvrant les portes de l’OMC en 2001, la Chine adhérerait pleinement au libéralisme. Deux décennies plus tard, cette décision reste sujette à caution. Pour les États-Unis, l’entrée de la Chine dans le marché mondial s’est traduite par des millions de pertes d’emplois. D’où la tentation de maintenir des barrières tarifaires et de surtaxer certains produits étrangers au nom de critères déterminants pour les citoyens américains. 

L’élection de Donald Trump aura au moins permis de mesurer les conséquences politiques mondiales des «tensions commerciales» entre les États-Unis et la Chine, dont la part du PIB dans le PIB mondial se chiffre aux alentours de 18%; ce qui fait de l’empire du Milieu la deuxième puissance économique mondiale. Il suffit d’observer l’Allemagne qui, depuis le troisième trimestre de 2019, montre un ralentissement économique continuel. Puissance industrielle et force motrice de l’Europe, mais dépendante de la Chine et de pays émergents, l’Allemagne peine, à cause de ce différend commercial, à promouvoir ses exportations dans les secteurs de l’équipement automobile et de la chimie. 

On imagine bien, dans un contexte d’interdépendance et de globalisation des marchés, qu’un ralentissement des investissements et des exportations peut causer du chômage de masse. Si certains pays parviennent à endiguer le chômage en adoptant les mesures prodiguées par le FMI et d’autres instances de régulation comme l’OCDE, le marché de l’emploi reste tributaire de la conjoncture internationale. Or, à peine la COVID-19 passée, nous voilà maintenant dans un conflit armé aux frontières de l’Europe qui engage d’autres dépenses imprévues. Un conflit qui, en outre, ne laisse rien présager de rassurant pour les prochains mois, voire les prochaines années, sinon une récession.

Du reste, la difficulté pour certaines économies de continuer à développer leurs industries et maintenir un niveau de vie appréciable dans un contexte de libre-échange incertain reste un enjeu électoral important. Toute la question est de savoir si certains pays, incluant les États-Unis — dont le protectionnisme agressif n’est guère profitable pour le consommateur américain —, sauront transiger avec une nouvelle crise et quelle sera la réaction des opinions publiques concernées. 

Liée à des situations géopolitiques et à la libre circulation des capitaux, l’économie mondiale s’est aussi financiarisée par des investissements directs à l’étranger et des placements cotés en bourse. Au point même d’être victime de la spéculation et du profit, le commerce international étant désormais plus rapide que la progression du PIB d’un pays.

Exportation du modèle chinois

Le différend commercial sino-américain persiste toujours malgré la nouvelle administration Biden. Toutefois, c’est l’arbre qui cache la forêt. Une autre inquiétude plane sur la démocratie libérale avec la conquête chinoise du monde. La Chine développe, sous forme de financement à crédit, les nouvelles routes de la soie. 

Dans le cadre de ce projet (Une ceinture, une route), les Chinois ont signé des ententes commerciales avec plus de 150 pays pour un total d’environ 3000 projets couvrant 5000 prêts à taux d’intérêt élevés d’une valeur approximative de 70 milliards de dollars américains. Cela reflète bien les intentions de Pékin de devenir la première puissance mondiale d’ici 2049, année du centenaire de la Révolution. 

La Banque mondiale et le FMI estiment que cela pourrait tirer 7 à 8 millions de personnes de la pauvreté. Mais l’inquiétude persiste pour les droits et libertés et pour l’indépendance des pays concernés par ces investissements massifs. Selon des estimations, les avoirs chinois à l’étranger s’élèveraient à environ 6 000 milliards de dollars. 

Preuve de l’influence chinoise sur la géopolitique mondiale, le Sri Lanka. Afin d’obtenir des fonds pour rembourser sa dette auprès de la Chine, ce pays a fait le choix en 2016 de céder son port de Hambantota. Faut-il aussi rappeler que les îles Salomon ont été secouées fin 2021 par des émeutes meurtrières alimentées notamment par le ressentiment d’une partie de la population contre l’influence de la Chine?

L’Europe, les États-Unis, ainsi que le Canada, empêtrés dans un conflit diplomatique avec la Chine, ont donc intérêt à revoir leurs relations avec les pays émergents et pauvres en leur offrant des options pouvant préserver leur indépendance et diversifier leur choix.

Repenser le contrat social 

À la mainmise de la Chine sur le monde, incluant Taïwan, s’ajoute l’urgence de repenser le contrat social. Pour Yascha Mounk (Le peuple contre la démocratie, 2018), l’autre problème de la démocratie libérale est l’énorme pouvoir de contrôle des élites, qui ne sont plus crédibles aux yeux des citoyens. Si nous jouissons de droits et de libertés en vertu des règles démocratiques, paradoxalement les pouvoirs conférés aux experts et à la haute administration contribuent à vider le système représentatif.

Ce sentiment d’une confiscation du pouvoir, y compris en France, nourrit les populismes dont nous mesurons mal les tentations de restreindre nos libertés. Ainsi, selon Mounk, les «citoyens éprouvent moins d’attachement pour la démocratie et se montrent plus ouverts aux solutions autoritaires». Même la jeunesse semble désenchantée au point de verser dans les idées extrêmes.

Cette lecture peut être rapprochée de celle du philosophe allemand Jürgen Habermas concernant des conceptions désuètes de l’État-nation. Si une société ne peut s’affranchir de son histoire, elle doit pourtant s’attendre à ce que ses valeurs se transforment au contact de la diversité. Étendant sa réflexion Sur l’Europe (2006), Habermas n’a pas hésité à soutenir le projet transnational d’une union européenne. 

Selon Habermas, l’Europe est un modèle politique capable de freiner une mondialisation aveugle aux identités et la perte de pouvoir au profit des populismes. Certains considèrent toutefois qu’un tel projet est contraire à l’évolution d’un libéralisme sans frontières. D’autres, plus conservateurs et nationalistes c’est le cas de Victor Orban en Hongrie  — voient dans une plus grande intégration politique et économique des obstacles à l’autonomie et à l’indépendance des peuples. 

Il est clair que tout projet d’unification ou de fusion ne peut esquiver la question de l’identité nationale, que, pourtant, le pluralisme défendu par Habermas admet explicitement. Le vivre-ensemble consiste, selon lui, dans une fusion des principes universels avec des manifestations identitaires qui ont leur propre conception du bien et du juste; conceptions toutes différentes entre elles et même légitimes. 

Affaire à suivre

Vaste marché commun, carrefour des nations, l’Europe a beau être considérée comme une référence pour la démocratie libérale, des problèmes persistent comme partout ailleurs et sont susceptibles de conduire à l’anarchie à défaut d’une évolution positive du projet européen.

La menace russe aux frontières européennes est l’exemple le plus récent qui rappelle à tous le prix considérable, mais nécessaire, pour défendre la démocratie libérale.

Glossaire – *Fer de lance : Élément le plus dynamique ou le plus actif

ID – Illustration Étienne Haché