le Mardi 27 janvier 2026
le Mardi 27 janvier 2026 12:00 Chronique «emploi»

Apprendre l’anglais sans honte : ce que les Canadiens osent et que les francophones redoutent

Marqueur social les français ont peur d'échouer. Drapeau français et britannique . Photo montage Le Franco - Wikimedia Commons
Marqueur social les français ont peur d'échouer. Drapeau français et britannique . Photo montage Le Franco - Wikimedia Commons

Il y a quelques mois, dans une boutique, je cherchais l’équivalent d’un produit français. La conseillère m’a regardée avec des yeux emplis de joie, puis m’a posé une question avec un enthousiasme imbattable : «Could we speak French?»

Apprendre l’anglais sans honte : ce que les Canadiens osent et que les francophones redoutent
00:00 00:00

Son accent était hésitant. Ses phrases imparfaites. Elle cherchait ses mots, faisait des erreurs… mais elle essayait. Et surtout, elle semblait parfaitement à l’aise avec l’idée de se tromper. Elle était enthousiaste à l’idée de pratiquer une langue qui n’était pas la sienne.

Cette scène m’a profondément marquée, car elle contraste fortement avec ce que j’observe chaque jour dans mon travail auprès de francophones qui arrivent dans l’Ouest canadien. Des personnes compétentes, diplômées, motivées, mais souvent bloquées dès qu’il s’agit de parler anglais. Non par manque de capacité, mais par peur. Peur de mal dire. Peur de mal prononcer. Peur d’être jugées.

Une relation culturelle complexe à l’erreur

Alors pourquoi un tel décalage? Pourquoi tant de Canadiens osent parler une autre langue, même imparfaitement, avec curiosité et légèreté, alors que de nombreux francophones redoutent parfois l’idée même d’essayer? La réponse ne se trouve pas dans l’intelligence ou les aptitudes linguistiques. Elle se trouve ailleurs : dans notre rapport culturel à l’erreur.

Dans de nombreux pays francophones, la langue dépasse largement sa fonction de communication. Elle devient un marqueur social. Bien parler, c’est être perçu comme sérieux, compétent, éduqué. À l’inverse, faire des fautes, avoir un accent, chercher ses mots peut être interprété comme un manque de rigueur, voire d’intelligence. Dès l’école, l’erreur est souvent soulignée, corrigée au crayon rouge, parfois sanctionnée, voire moquée.

Quand l’erreur devient un danger social

Résultat : l’erreur devient un danger social. 

Et lorsqu’on grandit avec cette idée, on développe des réflexes bien ancrés à l’âge adulte : «Je parlerai quand je serai prêt.»; «Je vais d’abord pratiquer dans ma tête.»; «Pas devant les autres, on pourrait se moquer.». 

Le problème, c’est que le moment parfait n’arrive jamais. Or, une langue s’apprend en parlant, en testant, en se trompant.

 L’erreur devient un danger social.

— Claire Marrec

Le choc culturel canadien

Le choc culturel est réel en arrivant au Canada. Ici, l’erreur n’est pas perçue comme un échec personnel. Elle est normale, attendue, parfois même encouragée. Cela se voit dans la façon d’apprendre, de travailler, mais aussi d’entreprendre. Dire «I’m learning, bear with me.»* est socialement accepté. Un accent ne fait pas rire. L’effort est valorisé.

Un accent ne fait pas rire. L’effort est valorisé.

— Claire Marrec

*«J’apprends, soyez indulgents.»

C’est pour cette raison que tant de Canadiens osent parler français avec seulement quelques phrases en poche. Ils savent que parler imparfaitement ne remet pas en cause leur valeur. Que l’erreur n’est pas un défaut moral. Et que la pratique est la seule voie vers le progrès.

Ce qui débloque vraiment l’apprentissage

Chez les francophones qui réussissent à débloquer leur anglais, j’observe toujours les mêmes changements. D’abord, une transformation du rapport à l’erreur. Ensuite, l’acceptation de l’accent. Enfin, la pratique régulière, même limitée. Deux ou trois phrases par jour valent mieux que des heures de silence.

Les environnements bienveillants jouent aussi un rôle clé. Groupes de conversation, activités communautaires, binômes linguistiques : ce sont souvent ces espaces sans jugement qui permettent de reprendre confiance et de créer une habitude durable.

Oser imparfaitement pour avancer

Apprendre l’anglais n’est pas en soi si difficile. Ce qui est difficile, c’est tout ce que nous avons appris à craindre autour de l’erreur, de l’accent et du regard des autres. Ce qui est difficile, c’est l’aspect social de cette compétence et le Canada m’a appris qu’on peut apprendre en étant imparfait, en hésitant, en se corrigeant avec douceur.

Apprendre l’anglais n’est pas en soi si difficile. Ce qui est difficile, c’est tout ce que nous avons appris à craindre autour de l’erreur, de l’accent et du regard des autres.

— Claire Marrec

Votre niveau d’anglais n’est pas le véritable problème. Nos croyances limitantes, et parfois le manque de soutien bienveillant, sont les véritables freins. Mais dès que les francophones commencent à oser, à se tromper et à rester indulgents envers eux-mêmes, ils progressent souvent à une vitesse qui les surprend eux-mêmes.

Glossaire – Marqueur social : signe distinctif propre à un groupe qui permet l’identification d’un individu à une classe sociale